MAXIME LISBONNE
Maxime Lisbonne, le Lisbonne montmartrois et, par mo-
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ments, boulevardier, que beaucoup de Parisiens ont connu dans la seconde moilic de son existence aventureuse, apparaît surtout comme un fantaisiste : leslongs cheveux à demibouclés tombant assez bas, le chapeau haut de forme à bords plats rejeté enarrière, le foulard blanc noué lâche, la jaquette ouverte, la jambe traînante, l'air débraillé, cascadeur et bon enfant, tutoyant le premier venu, avec un sourire jierpétuellement g-ouailleur ; il semblait réaliser le type conventionnel de « l'artiste » des légendes, mélang-eant le Cabrion d Eug-ène Sue au Schaunard d'Henry Murger. Il a contribué à donner de la réalité à cette fantaisiste silhouette. Emule de Rodolphe Salis, le créateur du Chat-Noir, dont il cherchait à imiter le g-enre et à rencontrer la réussite, niais avec une allure plus canaille et un entourag'e moins altiste, il se raillait lui-même en accomplissant ses excentricités. Il se moquait aussi de son époque, disant que s'il s'était montré plus grave, moins fortement parodiste et d'un g-oût plus délicat, on l'eût probablement laissé se morfondre en tête à tète avec ses fournisseurs, dans le vide des cabarets truculents qu'il ne se lassait pas de fonder. Il existe un autre Maxime Lisbonne que les survivants de nos contemporains de 71 ont pu apprécier et même admirer. Celui-là n'était ni un pitre brutal ni un sceptique grossier. Ce Lisbonne-là, celui du siège et de la Commune, fut un brave et souvent un héros.
Ce raillard,ce farceur, ce cabotin-colonel, se montra l'un des plus vaillants, à une époque où le courag-e courait les rues. Ses compagnons l'avaient surnommé le Murât de la République. Comme le héros des cavaleries impériales, Lisbonne se plaisait à caracoler au milieu des balles. Il aimait aussi le harnachement voyant, l'uniforme brillant; ses bottes furent le sujet de nombreuses plaisanteries, et, comme son devancier, le sabreur épique, il était intrépide tou-
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jours et se plaisait à affronter le danger, poussant le courag-e jusqu'à la plus folle témérité. Il avait été comédien, et il conservait devant des sabres, qui n'étaient pas des accessoires de théâtre, et sous la pluie des obus, qui n'étaient pas charg'és de poudre de lycopode, la crânerie des Buridan et des d'Arlaçnan de son répertoire. Les allures de mousquetaire de l'ancien cabolin, excusables par la bravoure dont il fit montre en vingt occasions, méritent encore l'indulgence par la modestie qui les accompagnait. Il devenait simple, lorsqu'il parlait de lui-même ; ce matamore se faisait bonhomme et discret lorsqu'il lui fallait mentionner ses actes décourage. Dans ses « Souvenirs », signés du pseudonyme transparent de Portugu], écrits à la presqu'île Ducos, et demeurés inédits, sauf quelques communications faites à des amis, comme Gaston Da Costa, et dont je déchiffre, sur les feuillets jaunis, l'écriture menue, belle, mais serrée et fine, et presque effacée, à la mauvaise encre pâlie, où l'on reconnaît la préoccupation d'économiser le papier, soit afin de mieu.x dissimuler l'écrit au.x surveillants du pénitencier, soit pour transporter plus aisément le cahier confidentiel dans les déplacements et les corvées du bagne ou du camp de déportation, se trouvent ces lignes sincères, en forme d'à propos.
Le plus ^;rand nombre des récils qui ont été faits sur la révolution de 187t ont été puisés soit dans les journaux officiels, soit dans des récits incomplets et souvent inexacts. Souvent aussi ils ont été inspirés par des sentiments passionnés qui en ont écarté toute sincérité. Aussi les événements y sont-ils présentés la plupart du temps sous un jour fau.\, et avec des détails erronés qui égarent le lecteur, et rendent impossible une juste appréciation des fails et des hommes. Acteur dans celte grande lutte, depuis le 18 nwrs jiisipi'au 2G mai, époque où une blessure me réduisit A l'inaction, j'ai pris ces notes au jour le jour, pendant toute la période révolutionnaire. Cet ouvrage n'a donc pas la prétention
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d'être un historique complet de la révolution de 1871 ; il ne sera que le récit des événements dans lesquels j "ai pris une part directe. Mais j'espère que sa sincérité et son exactitude en feront une œuvre utile pour ceux qui voudront entreprendre un travail d'ensemble sur cette remarquable époque.
Je puis dire hautement que ce n'est pas l'ambition qui me pousse à écrire ces pages. Par le passage suivant d'une lettre que j'adressais au colonel Ch. Duval (de la garde nationale), en 18"0, après la bataille de Buzenval, on verra que j'ai toujours compris que défendre la République était un devoir, et non pas, comme le croient nos députés actuels, un moyen d'arriver aux honneurs et au pouvoir. Voici cette lettre :
(i Mon colonel, après vous avoir donné les noms des braves « citoyens tués à Buzenval pour la Patrie et la République, je « vous ajoute les noms de ceux qui ont été blessés grièvement, « afin que vous puissiez obtenir de M. le général en chef de « la garde nationale les récompenses que vous désirez deman- » der pour eux.
« Je termine, mon colonel, en vous réitérant la délense forci melle que je vous ai faite à Arcueil, lors de votre rapport au « général Corréard sur la conduite que j'avais tenue à la recon- « naissance du parc de Bagneux occupé par les Prussiens (13 i< octobre 1870). Je ne désire aucune récompense. Le répid)licain << dévoué, convaincu, ne doit voir dans le sacrifice de sa vie qu'un « devoir qu'il accomplit, et non pas une voie ouverte à son ambi- « tion ».
M. Charles Duval existe, j'en appelle à son témoignage Je n'avais qu'un désir : aider à la conclusion d'une paix honorable, qui m'eût permis de rentrer dans la vie privée.
Ce désir était le même au 18 mars; que nous eussions été vainqueurs, et je ne me fusse pas écarté de cette ligne de conduite.
On peut juger l'homme d'après ces nobles seDtiments.Sa déHnition du devoir d'un républicain, dans sa lettre an colonel Duval, mériterait, comme les plus belles paroles des glorieux citoyens de Rome, de figurer dans un De Viris français, s'il en existait un.
Son désintéressement ég'alait sa bravoure.
Quelque temps avant le i8 mars, Lisbonne, sur le conseil
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d'un avocat de ses amis, avait présenté une requête au ministère des finances, afin d'obtenir la réversibilité d'une indemnité due à son père. Il s'agissait d'un rappel de solde. Officier, décoré de juillet et chevalier de la Légion d'honneur, le père de Lisbonne avait été nommé, en 1848, capitaine dans la g:arde républicaine, à sa fondation. Cette garde faisait partie de l'armée régrulière.En i85i. cet officier refusa son concours au coup d'état et fut mis en réforme. Il n'avait pas reçu sa pension de réforme, liquidée seulement quand il mourut. Comme héritier, Maxime Lisbonne crut, avec raison, devoir réclamer au gouvernement républicain le règlement de cet arriéré. Il eut à cet effet une audience du ministre des finances, Ernest Picard, qui réconduisit avec de belles promesses. Il fut, peu de temps après, nommé membre du Comité Central, à la réunion des délégués du X« arrondissement, rue Dieu, et il fallut les instances d'Arnold et d'autres citovens pour lui faire accepter ce mandat. Il l'avait d'abord refusé, en alléguant que sa situation d'artiste dramatique et quatre années de direction théâtrale l'avaient un peu éloigné des choses de la politique. Ilajoutait qu'on trouverait aisément des citoyens plus capables de rendre des services, et ayant plus de titres que lui. Il céda cependant.mais ne siégea presque jamais au Comité, se bornant à commander sa légion et à se battre. Le 20 mars, il se trouvait à l'Hôtel-de-Ville avec LuUier et, comme secrétaire d'état-major, il recevait les délégués des bataillons. Une dame Gérard vint le trouver de la part du colonel Charles Duval, celui à qui il avait écrit pour refuser la croix, après l'affaire de Bagneux. Cette dame lui remit une lettre où ce colonel Duval disait qu'il avait vu M. Ernest Picard, que l'affaire de l'arriéré de solde du père de Lisbonne était arrangée, qu'une somme de six mille francs était à sa disposition, mais qu'il fallait que le bénéficiaire
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vînt immédiatement la toucher, à Versailles. Cette dame ajouta, de la part du colonel Duval, que celui-ci l'engageait vivement à ne pas rester à Paris, où l'insurrection serait certainement vaincue dès que M. Thiers aurait reçu les renforts des soldats prisonniers en Allemagne. Il l'invitait donc avenir aussitôt le rejoindre à Versailles, où on lui donnerait une situation. Lisbonne répondit à l'émissaire qu'il g-ardait toujours de l'amitié pour le colonel Duval, mais qu'il ne pouvait se rendre à .son avis, dicté par le désir de lui être utile, et dont il le remerciait. Il préférait renoncer à l'indemnité due à son père et rester à Paris pour servir et défendre la République.
Pour ceux qui n'ont vu en Ma.xime Lisbonne que le chat-noiresque impre.sario et le plaisantin de cabarets excentriques, il n'était pas inutile de rappeler qu'il fut à la fois vaillant et désintéressé.
Il avait servi dans la marine, tout jeune, puis avait obtenu un emploi au Comptoir d'escompte. Il s'était ensuite engagé dans les zouaves, et avait fait la campagne d'Italie. Mais le théâtre l'attirait. Il devint directeur d'une petite scène, les Folies-Saint-Antoine, où la guerre le trouva. Il se fit incorporer dans les bataillons de marche. Après avoir, comme on l'a vu, combattu àBagneuxet à Buzenval, nommé membre du Comité Central, il ne se présenta pas aux élections communales. Il se borna, comme colonel, à conduire au feu ses bataillons, recherchant les endroits où le danger était le plus vif. Il ne se trouvait à sa place qu'aux avantpostes. Dans la lutte désespérée des derniers jours, il fut debout jusqu'à ce qu'une balle lui ayant brisé la cuisse, à la barricade du boulevard du Temple, il se trouva hors de combat. Amputé de la jambe gauche, il fut conduit prisonnier à Versailles et condamné à mort. Sa peine fut commuée en celle des travaux forcés à perpétuité. Il fut
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donc un de ces prisonniers politiques , comme Alphonse Humhert, Gaston Da Costa, Trinquet, que la répression versaillaise envoya au bagne et voulut confondre avec les condamnés de droit commun. Il fut interné à l'île Nou, puis à la presqu'île Ducos ; c'est là qu'il écrivit ses a Souvenirs », datés du camp de Tindu, pour lesquels aucun éditeur ne fut rencontré, mais dont on trouvera de nombreuses citations, d'après l'original, au cours de cet ouvrage.
Revenu en France à la suite de l'amnistie, Maxime Lisbonne, pour vivre, reprit son ancienne profession de directeur de théâtre. Il dirigea des scènes de quartier, le théâtre delà Chapelle et les Boutfes-du-Nord, où il donna entre autres pièces intéressantes: Nadine, de Louise Michel, et Germinal, d'Emile Zola, dont la représentation avait été interdite au Châtelet. II monta des établissements, genre montmartrois, qui eurent assez de vogue, comme lu Bagne, situé à l'angle de la rue des Martjrs et du boulevard Clichy, Le Casino des concierges, rue Pigalle, Le Jockey clnb de Montmartre, rue La Rochefoucauld, les Frites, les Brioches révolutionnaires, etc., etc.
Le Cabaret du Bagne, où l'on était servi par des garçons coiffés de bonnets verts, avec la carmagnole rouge, fut de toutes ces entreprises fantaisistes celle qui réussit le mieux. Il fut heureusement secondé dans ses diverses entreprises par sa courageuse femme qu'il avait retrouvée, confiante et dévouée, à son retour de la Calédonie. Elle l'a soigné affectueusement durant les longs mois de sa dernière maladie. Il s'était retiré dans une modeste maisonnette à la Ferté-Alais, ayant une petite recette buraliste. II s'est éteint là, souffrant de pénibles oppressions cardiaques, un peu isolé et oublié, le sS mai igoô. Il venait d'avoir 66 ans. Olivier Pain fils, qui l'a visité quelques
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mois avant sa mort, a raconté ainsi dans Vlntransigeanl la péniijle entrevue :
Dès que nous nous sommes trouvés en présence de Lisbonne, après avoir gravi un étaiçe, sous la conduite de Mi"" Lisbonne, nous avons pu constater les ravages que quatre mois de maladie avaient exercés sur un homme si énergique.
Maxime Lisbonne était assis, ou plus exactement étendu, sur un fauteuil poussé près de la fenêtre qui s'ouvre sur la campagne, sur les coteaux de la vallée de l'Essonne. Une petite table était à portée de sa main, chargée de fioles médicamenteuses. A tout instant le malade doit respirer de l'éther, tant l'oppression qui l'accable est forte. Nous retrouvons très amaigri le visage encadré de longs cheveux, bien connu de la foule. Le menton est toujours aussi volontaire, la bouche un peu narquoise. Au cou un large foulard rouge, faisant encore plus ressortir la pâleur qui s'étend sur les traits. De la main, qui, très faible, retombe bientôt à cOté de lui sur le fauteuil, Lisbonne nous indique une chaise, et nous causons, conversation hachée par les douloureuses quintes de toux et d'asthme qui secouent sa poitrine.
— Voici quatre mois que je suis ainsi cloué, sans pouvoir mettre le pied dehors, et c'est si loin de Paris ici, que je vois bien peu d'amis... je suis f... ! mon cher !.. . dit-il entre deux accès.
Cette fin bourg-eoise et relativement paisible, l'hypertrophie du cœur ayant raison de l'énerg'ie et de l'insouciance de cet aventureu.'î et solide compag-non, cela semble une ironie de la destinée.
Nous avons déjà noté ce contraste en relatant la mort de Louise Michel, emportée par une bronchite vulgaire. Lisbonne avait bravé bien souvent la mort ; il avait été relevé sanglant sur le champ de bataille, et on lui avait coupé une jambe en le considérantsansdoute comme à peu près perdu ; il avait subi les souffrances morales de la transportation, ag'gravant les fatigues et les privations du bagne. 11 était revenu pourtant alerte encore, joyeux toujours, claudi-
cant avec sa jambe articulée, mais plein d'entrain et de bonne humour, secouant ses cheveux lon^s sur ses dpaules hw'^cs, allant poitrine en avant et le sourire aux lèvresdéliant la misère, dédaignant les déboires, les soucis de l'existence, comme il avait nargué la fusillade, la prison et l'exil. Et puis, dans une calme retraite, où il goûtait le repos avec un peu de bien-être, la mort l'a étouffé dans un spasme, comme un bon rentier asthmatique!
Pour compléter cette brève notice sur ce brave, l'un des meilleurs assurément parmi les héros de l'épopée sinistre de 71, il convient de lui donner la parole. On ne pourrait mieux que lui, avec autant de grandeur dans la simplicité, narrer les circonstances dans lesquelles il fut blessé à la barricade qu'il défendait.
C'était le 25 mai, boulevard du Temple, non loin du boulevard Voltaire. On élevait devant le concert de Bataclan une nouvelle barricade destinée à recevoir les défenseurs de la barricade dressée en face du passage Vendôme, que le feu plongeant des troupes occujwnt la caserne du Prince Eugène, rendait intenable.
Je pris mes dispositions, dit Lisbonne au dernier chapitre de ses « Souvenirs » inédits (chap. XVl), pour faire évacuer par des caissons traînés à bras d'hommes les obus qui se trouvaient parqués dans le bureau télégraphique qui fait le coin du boulevard du Prince Eufçcnc (Voltaire). Déjà on était parvenu avec beaucoup de dil'licultcs à emmener quelques voitures.
Mon quatrième cheval venait d'être tué sous moi. Il était environ 3 heures. Je fus encourager les travailleurs, afin que si la barricade tombait aux mains des ennemis, ils n'y trouvassent plus de munitions.
La barricade du P rince Eugène commençait à être dépourvue de défenseurs Un monceau de cadavres gisait derrière. Les balles y plcuvaienl; les obus venaient frapper les maisons et les éclats décimaient nos gardes. Voulant ranimer le courage des combattants,j'uvais pris la place d'un franc tireur qui venait d'être tué.
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Aux trois quarts découvert, sous la porte coclière de la maison où furent quelque temps les magasias du Pauvre Jacques, je recevais les obus et les faisais passer à un franc-tireur qui les déposait dans une voiture à bras.
J'en tenais un dans mes bras, lorsque je fus blessé par une balle à la cuisse. J'eus la présence d'esprit, en tombant, de tenir l'obus serré contre moi. Sans cela c'en était fait des francstireurs et des gardes nationaux qui étaient occupés à ce traiisporl de munitions. On aurait eu à déplorer un sinistre effroyable : 100 à 150 obus auraient éclaté si le mien m'eût échappé. Je fus un instant abandonné, l'épouvante ayant saisi tous ceu.x ([ui étaient avec moi...
L'antiquité avec Cynegire et d'autres héros qu'on renomme, l'histoire moderne avec le dévouement du chevalier d'Assas et le sang-froid de Jean-Bon-Saint-André atlaché au grand mât du vaisseau criblé de boulets et prêt à sombrer, offrent-elles de plus admirables e.xemples d'intrépidité? Si la Commune, où il y a eu tant de beaux parleurs, de publicistes mordants et de sociologues profonds, avait eu beaucoup de défenseurs comme Maxime Lisbonne, malgré l'infériorité des conditions de la lutte, le résultat final n'eût peut-être pas été le môme; si surtout, au lieu de prendre pour chef le traître Lullier, c'eût été à ce brave qu'on eût confié la défense de Paris, la marche sur Versailles eût été commencée, dès le 19, alors le Mont-Valérien eût appuyé la colonne d'attaque du 4 avril et la bataille changeait de face.
Le vaillant Lisbonne ne fut pas suffisamment apprécié et honoré de son vivant, surtout par les jeunes générations ignorantes. Ne l'ayant pas vu au combat, les révolutionnaires juvéniles voulurent rabaisser ou railler en lui le cabotin montmartrois qu'ils affectaient de connaître .seulement. Ce grand cœur, ce d'Artagnan de la Commune, mérite d'être remis parmi les hommes de 71 à la place qu'il occupa au feu, c'est-à-dire au premier rang.
LE COMITE CENTH .1.
NOMliXATION DE GÉNÉRAUX
Le Comité Central, après avoir procédé à la mise en arrestation du traître Lullier, prit aussitôt des mesures pour le remplacer, qui parurent l'indice d'une action énergique prochaine.
Il déléi-ua les pouvoirs militaires aux citoyens Brunel, Duval et Eudes, avec le titre de généraux. Tous trois étaient actifs, intellig-ents et braves, mais le premier seul, ancien officier de l'armée, avait des connaissances militaires. La bonne volonté et le courag-e ne suffisent malheureusement pas pour remporter des victoires. Il était dit, dans le décret de nomination daté du 24 mars, que les nouveaux officiers généraux devraient agir de concert, en attendant l'arrivée de Garibaldi, acclamé comme général en chef.
Garibaldi avait été en effet proclamé général en chef de In garde nationale, à l'assemblée du Waux-Hall du 25 mars. C'était un hommage sentimental et une nomination platonique. Les délégués voulaient atténuer pour le héros de l'indépendance italienne, pour le glorieux soldat de Nuits et de Dijon, l'outrage fait à Bordeaux. On comptait aussi sur le prestige de son nom pour flatter les gardes nationaux et apaiser les compétitions des chefs. Mais les esprits avisés se doutaient d'un refus probable. Il était à prévoir que Garibaldi, après avoir été si mal récompensé par les ruraux d'avoir mis son épée et son nom au service de toute la France contre les Prussiens, ne reviendrait pas de son Italie, où on l'avait insolemment renvoj'é, pour se mettre à la tête d'insurgés. Il ne pouvait devenir un général de guerre civile. On avait d'ailleurs négligé de le consulter. De l'île de Caprera, il écrivit une lettre au Comité Central, pour le remercier de l'honneur qu'on lui avait fait, mais en
même temps pour décliner le commandement. Il donna le conseil de ne pas éparpiller les forces et de concentrer le pouvoir, comme le faisait Versailles. « Rappelez-vous bien, disait-il, qu'un seul honnête homme doit être chargé du poste suprême, avec des pleins pouvoirs. » Garibaldi conseillait donc la dictature, ou tout au moins la concentration du commandement en une seule main. Le Comité Central ne tint pas compte de cet avis, puisqu'il nomma trois généraux commandants. La Commune, par la suite, chercha cette unité, dans les pouvoirs donnés à ses délég-ués à la guerre : Cluseret, puis Rossel, enfin Delescluze. Elleeutrecours, en ses dernières semaines, à la dictature collective du Comité de Salut Public, mesure qui eut une conséquence politique intérieure grave, et amena la division de l'assemblée communale en majorité et en minorité. Nous exposerons, à son heure, les causes et les effets de cette scission, qui n'eut d'ailleurs qu'une influence relative sur les événements des heures suprêmes.
Avec les trois généraux nouveaux, parmi lesquels se trouvaient deux blanquistes énergiques, Duval et Eudes, il semblait que le moment de l'action fût enfin venu. Les nouveaux chefs annoncèrent leur prise de commandement parla vigoureuse proclamation suivante ;
Citoyens,
Appelés par le Comité Central au poste grand et périlleux de commander provisoirement la garde nationale républicaine, nous jurons de remplir énergiquement cette mission, afin d'assurer le rétablissement de Tenlente sociale entre tous les citoyens.
Nous voulons l'ordre, mais non celui que patronnent les régimes déchus, en assassinant les factionnaires paisibles et en autorisant tous les abus.
Ceux qui provoquent à l'émeute n'hésitent pas, pour arriver à leur but des restaurations monarchiques, à se servir de moyens
infâmes ; ils n'hésitent pas à affamer la garde nationale en séquestrant la Banque et la Manutention.
Le temps n'est plus au parlementarisme; il faut agir et [.unir sévèrement les ennemis de la République.
Tout ce qui n'est pas avec nous est contre nous.
Paris veut être libre. La conlre-révolution ne l'effraye pas; mais la grande cité ne permettra pas qu'on trouble impunément l'ordre public.
Vive la République!
Les généraux commandants :
BnuNEL. — E. DuvAL. — Eudes.
Le triumvirat guerrier disait : « Il faut agir! » Il semble que cet appel h l'action ne visait pas directement Versailles et les troupes que M. Thiers y rassemblait avec une fébrile activité. Les trois généraux semblaient plutôt menacer les gardes nationaux réunis aux mairies du l^' et du II« arrondissement et leurs chefs Saisset.Schœlclier, Quevauvilliers, Vautrain, Vacherot, Dubail, Héligon, Tirard, etc.