‹ Histoire de la Commune de 1871 (volume 3)Chapitre 83 sur 126 · PREMIER ACCORD · texte numérisé non relu

PREMIER ACCORD

Pendant les démonstrations militaires de Maxime Lisbonne aux abords de la mairie du Louvre, le général Brunel, introduit dans la salle des mariages, fit connaître à M. Méline, adjoint, l'objet de sa mission. Il demanda donc qu'on lui fît remise des locaux de la mairie. M. Méline répondit que la proposition le surprenait. « Vous êtes républicain, dit-il à Brunel, vous reconnaissez donc le principe du suffrage universel. Comment pouvez-vous venir me demander à moi, maire républicain, élu librement par les électeurs du premier arrondissement, de vous céder la mairie et d'abandonner le poste qu'ils m'ont confié ? »

Brunel répondit que la situation ne pouvait se prolonger. Versailles ne voulait rien accorder. Paris réclamait ses franchises municipales. Le Comité Central se trouvait à bout de patience, les gardes nationaux étaient exténués et voulaient une solution. On avait assez attendu. Paris ne pouvait rester sans un pouvoir municipal régulier, et le Comité Central ne devait plus conserver longtemps l'autorité.

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« Je ne sortirai d'ici, dit-il en terminant, qu'avec la promesse de laisser faire les élections municipales. »

M. Méline répondit que c'était à l'Assemblée nationale qu'il appartenait de fixer la date des élections. Et sur l'objection, qu'après avoir promis, Versailles pouvait ne pas tenir sa promesse, M. Méline déclara qu'il réunirait dans ce cas les délég-ués des bataillons de l'arrondissement.

Brunel insista pour avoir une réponse immédiate et précise. Les élections avaient été fixées d'abord au 22, puis, elles avaient été reculées au 26, il demanda que cette date fût acceptée. M. Méline refusa, en faisant valoir le peu de temps restant pour confectionner les listes. Les officiers présents appuyèrent les paroles de l'adjoint. Brunel accepta alors la date du 3o mars. Tous les officiers consultés votèrent pour celte date. Tout semblait donc arrangé : ce fut à ce moment, qu'au dehors, retentirent les deux coups de feu qui décidèrent Lisbonne à faire charger les armes et à prendre ses dispositions de combat. En même temps M. Adam, le maire, prévenait la mairie du II* arrondissement qu'il se trouvait en danger, et demandait l'autorisation de traiter.

Brunel et les deux adjoints, Méline et Barré, se montrent alors au balcon, puis descendent retrouver le maire. Ils font ensemble une rapide revue des bataillons de l'ordre, puis remontent dans la salle, accompagnés de Protêt. Celuici déclara qu'il acceptait bien la date du 3o, mais il voulait que les maires prissent l'engagement que le gouvernement siégeant à Versailles ne rentrerait pas à Paris avant six mois, et que l'élection du général en chef serait faite par tous les gardes nationaux. M. Adam refusa ces conditions. Les maires ne pouvaient prendre cet engagement, dit-il avec raison. Protot finit par céder sur ce point. Brunel se

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penchant vers M. Méline lui dit à voix basse : .< Hâtez-vous de conclure ou tout est perdu ! »

Ce fut alors que survint un envoyé de la mairie du 11=^ apportant la réponse de MM. Schœlcher et Dubail à la demande de M. Adam.

M. Dubail a constaté ainsi cette intervention paciBque :

J'étais, le vendredi U mars, vers deux heures, à la mairie du II», dans le cabinet du maire avec M. Schœlcher, lorsqu'on vint nous prévenir que la première mairie, place du Louvre, quoique garnie de défenseurs, était assiégée par les forces fédérées. Nous signâmes immédiatement l'ordre à nos bataillons de se porter à l'aide de nos collègues voisins. Mais avant que cet ordre put êU-e exécuté. MM. Méline et Adam firent dire qu'ils ne pouvaient plus tenir et demandèrent l'autorisation de traiter avec les chefs fédérés.M. Schœlcher et moi,après une courte délibération, signâmes une lettre portant avis que l'on pouvait promettre les élections poui- le 3 avril, par les soins des mabes, conformément à l'autorisation du gouvernement, autorisation rapportée par une députaliou des maires qui avaient été à Versailles, le matin même, si je ne me trompe. La lettre lut portée à MM. Adam et Melinc.qui, trouvant le délai trop long, prirent sur eux de rapprocher le jour et de le fixer au 30 mars.

Ainsi la mairie du II« arrondissement, quartier général de la résistance, était disposée à secourir celle du ^^ c'està-dire à engager la bataille dans Paris, mais les maires et les adjoints du I"- capitulant, les chefs de la résistance du Ile jug-èrent inutile d'envoyer le secours demandé. Ils approuvèrent la transaction indiquée par leurs collègues, en se fondant sur l'autorisation du gouvernement.

Pour eux, les maires avaient donc le droit de transiger et la date acceptée pour les élections, comme la convocation des électeurs, devenaient des actes réguliers, légaux.

Alors intervint la première convention entre les représentants de l'insurrection et ceux du gouvernement. Le

procès-verbal suivant fut rédig-é et signé par M. Adam, maire, MM. Méline, Charles Murât, Poirier, adjoints et les officiers présents :

Vendredi, 24 mars 1871.

Une nombreuse réunion d'officiers de la garde nationale vient de promettre aux délégués du Comité Central que les élections municipales se feraient de toutes manières jeudi prochain.

La municipalité du 1er arrondissement a accepté ce vœu, exprimé par des citoyens de toutes les opinions, unis dans un sentiment commun.

Elle fera donc les élections au jour indiqué, et elle vous supplie, au nom du salut de la République, de suivre son exemple.

p.-S. — L'élection du commandant en chef est demandée dans le plus bref délai.

Aussitôt les signatures apposées, un cortège se forma pour se rendre à la mairie du II« afin de porter à la connaissance des défenseurs de cette mairie ce qui venait d'être convenu. MM. Adam, Méline.Murat.Poirier, ceints de leurs écharpes, et le colonel Barré, accompagnés du général Brunel et du chef de bataillon Protot, descendirent sur la place, au milieu des acclamations constatées par un témoin :

En voyant passer les maires et les délégués duComilé Central qui causaient tranquillement ensemble, il y eut dans les deux camps une explosion de joie indescriptible.Les esprits, les nerfs, icnilus depuis deux heures, se détendirent tout à coup dans un délire d'enthousiasme. Gardes nationaux fédérés et gardes nationaux de l'ordre levaient la crosse en l'air, et s'écriaient: « Tout est arrano-é, c'est donc fini ! » Et tous ces hommes, nés dans la même ville, ayant les mêmes intérêts, les mêmes besoins, les mêmes désirs, la même foi politique ; ces hommes qui, deux mois avant, animés de l'amour sacré de la Patrie, se rangeaient sous les mêmes drapeaux pour combattre l'ennemi commun, l'envahisseur de la France; — ces hommes qui venaient de se menacer et qui avaient failli s'entr'égorger, il n'y avait pas un

quart d'heure, — sous le coup de l'émotion, se dirent que tout cela n'était que le résultat d'un malentendu, et dans un magniKque élan de fraternité et d'espoir, de réconciliation et de bonheur, se tendirent les mains et d'une seule voix jetèrent à ceux qui venaient de tout pacifier ce cri qui résumait toute leur pensée, et tous leurs vœux :

Vive la France, Vive la République !

^^rédé^ic Damé, la Résistance; Alphonse Lemcrre, cdit. Paris, 1871, p. 189.)

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