LA RUPTURE
Protot, Brunel et Lisbonne étaient partis satisfaits de la mairie du II». Les g:ardes nationaux de l'ordre désarmaient, donc pas de combats dans les rues de Paris et les élections fixées au 3o mars. Les maires procéderaient d'accord à cette opération. Ils lui donneraient le caractère rég-ulier, en vertu de l'autorisation qu'ils tenaient du gouvernement et de l'approbation donnée par l'amiral Saisset, représentant de Versailles à Paris. Il y avait bien eu une modification quant à la date, le 3o mars au lieu du 26, jour choisi par le Comité Central, au lieu du 3 avril indiqué par le gouvernement. Mais il ne paraissait pas probable que ce changement peu important ne fût pas ratifié de part et d'autre. Tout était donc pour le mieux. Ces favorables prévisions se trouvèrent démenties.
Maxime Lisbonne a constaté la surprise que 1 opposition du Comité produisit sur lui et ses deux délégués :
Ce compromis, dit-il, fut signé par les membres du Comité Central et par ceux des municipalités présentes. On se relira et noul rentrâmes à l'Hôtel-de-ViUe par la rue Vvienne la l.,ne des boulevards, en gagnant ensuite la rue de Rivo i, F^r'e boulevard Sébastopol. Les fédérés portaient leurs lusiis la cro.se en lair pour montrer que cette promenade était toute pacifique. De tous côtés la nouvelle de cette concili.-.tion circulait.
Nous rendîmes compte au Comité de notre mission, mais quel fut notre étonaemenl de nous eutcn.lrc blâ.ner par quelques membres, et principalement par Ranvier. La date hxee pour les élections ne convenait pas à Ranvier, qui ne voyait dans cet e entente qu'un temps gagné dans l'intérêt de Versadles, et le résultat de nos démarches fut annulé. On fit "-«ed'f'e-en prévenir les maires de Paris de vouloir bien se rendre a 1 Hutel-dc- Villc, le même soir à minuit, et la discussion fut reprise.
(Maxime Lisbonne. Souvenirs inédits, ch. VU.)
LE COMITÉ CENTRAL SSy
Celle rupture était regrettable. Il est difficile d'approuver la conduite du Comité Central en cette circonstance. C'était pour la seconde fois qu'il ne sanctionnait pas les accords pris par ses délég-ués. Ceux-ci, comme lorsqu'ils avaient promis l'accès de l'Hôlel-de-Ville aux maires, ne croyaient pas outrepasser leurs pouvoirs.
Encore pouvait-on comprendre le refus antérieur du Comité tout entier de ratifier unedécision prise par ses envoyés, à la suited'une délibération confuse et prolongée tard dans la nuit. La concession faite alors par Varlin cl Arnold de rendre l'Hôtel-de-Ville était d'une gravitéexceptionnelle.
Mais le 24 mars, quand les maires, déclarant agir avec l'autorisation du gouvernement, cédaient sur tousles points, quand l'accord était non seulement acceptable, mais conçu dans les termes mêmes qu'avait exigés le Comité (Jentral, sauf sur un point de seconde importance, pouvait-on admettre qu'on se divisât de nouveau, et qu'on se retrancbât, chacun dans son camp, séparés par une question de date? Qu'importait que cette date fût le 26 ou le 3o mars? Quatre jours de plus ou de moins, cela changeait-il la situation ? L'olijeclion de Ranvier aurait eu une grande valeur, si elle avait reposé sur la constatation d'un péril provenant seulement du choix du jeudi au lieu du dimanche précédent, péril qu'on évitait en faisant les élections le 26. Mais rien n'était moins exact et le péril ne disparaissait pas, parce que les électeurs étaient convoqués quatre jours plus tard. Uanvier avait dit : « En reculant les élections, Versailles gagne du temps pour nous attaquer. » C'était la vérité même. Mais le refus de Ranvier d'accepter un nouvel éloignement des élections eût été raisonnable et intoressant, s'il avait ajouté: «On votera, comme il a été dit, dimanche prochain, et, dès le lundi 27, les bataillons marcheront sur Versailles 1 » C'était déjà bien tard, mais Paris gagnait
à celle dale anlicipée, non pas seulement qualre jours, mais, au moins huit ! Or rien de pareil u'étail arrêlé. Ranvier, pas plus que les autres membres du Comité Central, ne songeaient à mettre les bataillons en route dès la Commune élue. Il fallait l'installer cette Commune, prononcer des discours, nommer un bureau et s'amuser à des débats de législature, parader et pérorer, au lieu de se battre. Le changement de date ne changeait rien. Par conséquent, il était indifférent à la cause parisienne que les élections eussent lieu le jeudi au lieu du dimanche. Puisqu'on voulait procéder avec une apparence de légalité, il fallait accepter la date arrêtée, d'accord avec les maires, par les deux envoyés du Comité. Ils n'avaient pas eu mission de traiter sans doute ; ils se trouvaient sans pouvoirs réguliers, c était la vérité même, mais en temps de révolution doit-on se montrer aussi formaliste ? Puisqu'au fond le Comité désirait une transaction, puisque la population l'attendait, l'exigeait, puisque personne, sauf Thiers, ne tenait à ce qu'il y eût bataille, il eût été plus adroit de ne pas donner aux maires motif de crier qu'on avait rompu les conventions, et qu'on leur avait imposé, par la menace, une date, que pas plus que les deux délégués ils n'avaient mandat d'accepter.
Si Brunel et Protot étaient considérés à l'Holel-de-Ville comme ayant outrepassé leurs pouvoirs, ce qui était incontestable, car ils n'avaient mission que de reprendre les mairies avec l'appui des bataillons de Lisbonne, les maires, de leur côté, pouvaient être désavoués par Versailles, pour avoir dépassé leur mandat. C'était donc une maladresse de plus que commettait le Comité Central.
Au lieu d'embarrasser les maires et de les mettre dans une mauvaise posture vis-à-visdu gouvernement, le Comité sottement et imprudemment les dégageait.
LE COMITÉ CESTKAI.
FAUTE COM\mE EN X ACCEPTANT PAS LA DATE DES MAIRES
Combien il eût été plus habile d'accepter, non pas mrme le 3o mars, mais la date du 3 avril, que M. Th.ers avait paru agréer ! Il est évident que.pas plus avec la date du 3 avril, qu'avec celle du 3o mars, M. Tliiers ne se fût montre satisfait, puisqu'il ne voulait pas des élections communales et qu'il ne cherchait qu'à prolon-er des pourparlers et des né-ocialions servant ses desseins. On rompait sous un prétexte quelconque les projets d'accord, quand tout paraissait terminé, sauf à les reprendre le lendemain. Ce va et vient le favorisait. L'atermoiement était l'atout dans sa partie, mais en cédant sur la date l'insurrection parisienne aurait eu le beau jeu. Ses chefs pouvaient démontrer la duplicité de M. Thiers. Le Comité mettait en lumière son désir de la paix, ses efforts pour l'établir ; il montrait en même temps que les aRl.ssemenls du gouvernement de Versailles ne tendaient qu'à rendre la guerre civile inévitable et prochaine. La province étaitencore hésitante. Elle eût certainement été impressionnée, envoyant d'un côté Paris céder sur ce qui était raisonnable, et M. Thiers refuser d'approuver ce qui était conclu avec son autorisation présumée, et s'efforcer de perpétuerle malaise etl'anlagonisme. On ne peut résister à une force supérieure, mais il est bon de faire voir aux neutres, aux alliés possibles, la brutalité de celui qui veut abuser de cette force. Les grandes villes s'agitaient alors, la Commune paraissait être à la veille d'être proclamée ou soutenue sur plusieurs points de la France. Pans, en brusquant les choses, en paraissant imposer sa seule volonté, interrompait ce mouvement qui eût déconcerté et effrayé INL Thiers. Le Comité Central, durant ces huit jours décisifs, où il fut le maître de Paris, a donc commis
deux fautes principales, deux fautes irréparables : son inaction depuis le 1 8 mars et la fixation au 26 des élections communales, au lieu d'avoir accepté la date que désiraient les maires.
Les élections se feront-elles dimanche ou se feront-elles jeu'Ji? a écrit un publiciste distingué, M. JohnLenioinne, dans/e Journal des Débats du 23 mars. S'il n'y avait pas d'autres sujets de guerre civile, ce serait une puérilité ; ce serait plus qu'une faute, ce serait un crime. Mais tout le monde sent et comprend qu'il y a autre chose en jeu et sous jeu. Il y a dans l'assemblée de Versailles autant d'arrière-pensées que dans le Comité de l'Hôtelde-Ville.
Qu'il y eût des arrière-pensées à Versailles, certes, mais à Paris? M. Thierset plusieurs maires, qui en ont fait l'aveu par la suite, n'avaient qu'un but, celui qu'indiquaitRanvier: gag-ner du temps. Mais le Comité Central et la population n'avaient nullement les arrière-pensées que leur a supposées M. John Lemoine. A Paris, on voulait les élections communales le plus tôt possible. C'était uniquement parce qu'on était persuadé qu'elles termineraient le conflit. Pour la grande masse parisienne, la Commune c'était la paix. On voulait la transaction, lesélectionsaussi, parce qu'on était convaincu que c'était la fin de l'antagonisme etque la guerre civile deviendrait inutile etimpossible, une fois Paris pourvu de son assemblée, avec ses franchises communales, avec son général de la garde nationale élu. On ne se faisait aucune idée des calculs combatifs de M. Thicrs. C'est pourquoi il eût été si important, si sage aussi, de ne point erg'oter sur la date que le g-ouvernement semblait approuver et de ne pas paraître avoir forcé la main aux maires. On a perdu là l'occasion de démasquer les plans de M. Thiers, en montrant qu'en fait de conciliation, c'était la bataille
qu'il cherchait, mais à son heure, quand il se croirait maître de la situation.
Le soulèvement de la province, épuisée en partie par l'invasion, lasse de toute f^uerre, aspirant à la détente et au repos, était sans doute problématique. Le Comité Central cdt-il été encore plus conciliant, eût-il cédé sur la date, comme sur tous les autres points, que M. Thiers, ayant fini de rassembler ses troupes, u'eùt pas renoncé pour cela à son ferme dessein de les lancer sur Paris, et de rentrer en maître dans la ville châtiée. Mais au moins cette chance de salut, la seule, restait aux Parisiens de prouver aux provinciaux que l'assemblée de Versailles et ses chefs refusaient toute conciliation, parce qu'elle aurait pour résultat de mettre la République hors d'atteinte, d'ôler tout espoir aux monarchistes.
Les républicains départementaux étaient nombreux, déjà organisés, ayant mis à profit le 4 septembre et le gouvernement de Gambelta, pour prendre les fonctions, pour se grouper et influencer l'opinion hésitante. Si on avait pu leur démontrer que Paris ne voulait que ses libertés municipales, avec le maintien d'une république modérée, mais démocratique, la province se fût opposée de tout le poids de son nombre aux combinaisons des politiciens réactionnaires, dont M. Thiers était tantôt le chef et tantôt le serviteur. Mais les provinciaux virent seulement dans les Parisiens des rebelles, avec qui nulle transaction n'était possible, et ils les abandonnèrent à leur sort inquiétant, comme des gens intraitables, qui n'avaient même pas voulu céder sur une chose aussi secondaire que l'ajournement, pendant quelques heures, de l'élection du conseil municipal! Ce sentiment, bientôt général dans les départements, fit la victoire de Versailles et la perte de Paris.