RUPTURE NOUVELLE
Le Comité Central n'avait certainement pas donné à Brunel et à Prolot un mandat plus étendu que celui de l'occupation des mairies des I'"'' et II" arrondissements. U s'agissait d'une mission militaire et nullement d'une négociation en vue de la fixation des élections. Le Comité ne se déjugeait donc pas en se refusant à ratifier la concession faite spontanément, dans un excellent esprit, mais de leur seule initiative, par les deux membres qu'il avait envoyés, non pas pour conclure un traité, mais pour déposséder par la persuasion, puis par l'intimidation, par la force enfin, si elle était nécessaire, les maires organisant la résistance au cœur de Paris. Le Comité confirmait ce qui déjà avait été décidé dans une réunion qui avait été tenue en comité secret, dans la nuit du jeudi au vendredi : « Pas de transaction sur la date des élections, demeurant immuablement fixées au dimanche 26 mars. » Voilà ce qui avait été adopté dans cette séance, précédant la démarche de Brunel et Protot. C'était sans doute une erreur, une sotte intransi-
LE COMITE CKNTII
geance, mais telle était la consigne, et les deux délégués n'avaieut qu'à l'exécuter.
Cette séance de nuit avait eu lieu à la suite de l'apposition dans Paris de l'afficlie signée de l'amiral Saissel. Ou avait tout lieu de croire le placard authentique et les déclarations de l'amiral sincères.
Les propositions que l'afliche énonçait étaient avantageuses. L'amiral cédait. Pourquoi eût-on repoussé les avantages et douté de la capitulation ? Saisset devenait pacifique par raison, reconnaissant l'impossibilité de la lutte. Le Comité était ilatté, fort disposé à prendre pour exacte et valable une transaction qui lui donnait raison. On ne se ralliait pas à l'amiral, c'était l'amiral qui se ralliait au Comité, puisqu'il acceptait le prog'ramme formulé le soir même de l'insurrection, lors des premiers pourparlers, lorsqu'il avait été question de la nomination de Langlois comme général. Mais la date des élections, retardée deux fois par la force des choses, ne pouvait plus être reculée. Dans l'esprit des membres du Comité, on devait adopter les formes de l'affiche Saisset, mais maintenir la date du 26. Leurs raisons étaient bonnes ou mauvaises, mais ces raisons étalent connues, elles avaient été à plusieurs reprises exprimées et elles devenaient la base môme de toute entente. L'amiral Saisset, dans son affiche, que tout le monde considérait comme l'acceptation du gouvernement, avait passé sous silence la date en litige. Le Comité voulut l'obliger à se prononcer, et ce fut l'objet de la séance de nuit. Assi, après avoir donné lecture de l'affiche de l'amiral, exposa en ces termes la situation :
Citoyens, dans la situation acluclle, la guerre civile peut être un crime civique ; elle est cependant une nécessite que nous pouvons dire fatale, incvilahle. Voici les conditions (pie nous offre le gouvernement, CCS conditions que formule l'affiche que je viens
de vous lire ; je suis prêt à vous proposer de les accepter, mais en présence du retard demandé pour les élections, en face de l'attitude douteuse de l'assemblée nationale, je crois qu'il est sage de les rejeter. Si nous refardons, le pouvoir, qui est la réaction même, viendra peser de tout son poids sur les électeurs. Il tiendra les urnes, il dirigera le vote de telle façon que nous, les vainqueuis d'aujourd'hui, nous serons non seulement les vaincus, mais les proscrits de demain. Nous sommes les maîtres de la situation. Nos adversaires, bien que décidés, en apparence, à la lutte, n'ont ni organisation, ni communauté d'idées. Un seul jour de retard peut tout perdre. Si les maires et le gouvernement ne veulent pas accepter la date de Dimanche pour les élections, nous devons rompre les négociations.
Berg-eret appuya son collègue et dit, avec Billioray, qu'on devait se préparer à lutter à outrance.
Le Comité désigna alors deux membres pour se rendre à la mairie du II« arrondissement, avec ce mandat, bien défini, d'accepter toutes les propositions de l'amiral Saisset, mais de maintenir les élections au jour fixé par le Comité, le 26 mars.
Les deux délégués, Ranvier et Arnold, revinrent, à minuit, rendre compte de l'entrevue.
Les maires refusaient les élections à bref délai.
Le Comité alors déclara les négociations nulles et non avenues, et la séance fut levée.
La seconde séance de nuit eut lieu le lendemain, le vendredi a4. Après l'accord intervenu à la mairie du II" avec Brunel et Protêt, MM. Bonvalet et André Murât s'étaient rendus à l'Hôtel-de- Ville pour avoir desnouvolles. Ils revinrent accompagnés de deux délégués, Ranvier et Arnold. Ceux-ci déclarèrent que tout était rompu. Les citoyens Brunel et Protot, dirent-ils nettement, n'avaient nulle qualité pour traiter. Les élections auraient lieu le 26 mars.
Telle était la volonté du Comité Central.
Les maires protestèrent alors, et avec eux les citoyens A. Ranc, Ulysse Parent, Georpes Avenel et Victor Considérant. Ceux-ci formaient un coniité particulier de conciliation, et s'étaient rendus, de leur propre initiative, à la séance, pour soumettre aux députés et maires une affiche qu'ils avaient rédigée.
Uanvier fit alors cette déclaration : « A vous de comprendre que nous ne sommes pas les seuls mattres. Nous avons derrière nous nos hommes, que huit jours de garde ont mis sur les dents et qui nous pressent d'en finir. Ils nous accu.sent déjà d'avoir remis les élections primitivement fixées au 22. Je vous le répète, nous sommes débordés.nous ne pouvons attendre plus longtemps. »
C'était exact : la garde nationale et la population, persuadées que les élections termineraient tout, et que ce serait l'entente complète, la paix définitive, la fin du cauchemar, la repri.se du travail et des affaires, accusaient le Comité Central de mollesse, ne comprenaient rien à ses négociations interminables. Ceci montre encore la gravité de la faute commise par le Comité Central en ne marchant pas immédiatement sur Versailles. Inconsciemment, le Comité avait fait le jeu de M. Thiers.En négociant, il avait entretenu l'espoir de la paix, tandis qu'il aurait di\ préparer les esprits et les courages à la lutte à outrance, à la conlinuation de la victoire du Dix-Huit mars.
Le Coniité avait leurré l'opinion en lui donnant ;\ croire, qu'une fois la Commune convoquée, on n'aurait plus qu'à s'embrasser de part et d'autre, comme on l'avait fait dans la rue des Petits-Champs, après l'entrevue de Brunel et Protot avec les maires. Il était trop lard pour Olcr aux Parisiens celte agréable mais funeste illusion.
Les maires, à l'ultimatum des délégués du Comité Central, répondirent en priant qu'on se réunît une dernière
fois, le leiuleniain, sametli 25, à onze heures du matin. Le motif de cette nouvelle réunion fut que plusieurs députésmaires s'étaient rendus à Versailles : ils rapporteraient des nouvelles et la conciliation pourrait peut-être enfin se faire.
La proposition fut acceptée. Le lendemain devait avoir lieu ce qu'on a nommé la Capitulation des maires.