‹ Histoire de la Commune de 1871 (volume 3)Chapitre 93 sur 126 · APPEL AUX ÉLECTEURS · texte numérisé non relu

APPEL AUX ÉLECTEURS

Pendant ces ultimes négociations, le Comité Central avait continué h préparer les esprits au vote, déjà fi.\é au 2C mars. Le Journal OJJiciel publia, dans le numéro du

SSO IMSrolHE DE I.A COMMUNE

20, une proclamation datée de deux jours avant, qui avait été affichée, mais non insérée.

Ce manifeste débutait ainsi :

Citoyens,

Vous êtes appelés à élire votre assemblée communale. C'est la première fois, depuis le 4 septembre, que la République est aûranchic du gouvernement de ses ennemis. Conformément au ilroil républicain, vous vous convoquez vous-mêmes par l'organe de votre Comité, pour donner aux hommes que vous-mêmes aurez élus un mandat que vous-mêmes aurez défini. Votre souveraineté vous est rendue toute entière. Vous vous appartenez complètement. Profitez de cette heure précieuse, unique peut-être, pour ressaisir les libertés communales dont jouissent ailleurs les plus humbles citoyens, et dont vous êtes depuis si longtemps privés.

Le droit de la Cité est aussi imprescriptible que celui de la Nation : la cité doit avoir comme la nation son assemblée, qui s'appellein distinctement Assemblée municipale ou communale, ou Commune.

Cette assemblée, en supprimant tout antagonisme entre l'opinion poliliijue de Paris et le pouvoir exécutif central sauvegarde à la fois le droit de la cité et le droit de la nation, celui do la capitale et celui de la province, fait leur juste part aux deux influences, et réconcilie les deux esprits.

Après avoir énuménî les attributions diverses de l'Assemblée municipale, l'auteur de ce remarquable exposé doctrinal, qui était Pierre Denis, terminait éloquemment par cet appel pacifique et ferme :

C'est une telle assemblée, la ville libre dans le pays libre, que vous allez fonder. Citoyens, vous tiendrez à honneur de contribuer par votre vole à cette fondation. Vous voudrez conquérir à Paris la gloire d'avoir posé la première pierre du nouvel édifice social, d'avoir élu le premier sa commune républicaine.

Paris ne veut pas régner, mais il veut être libre; il n'ambitionne pas d'autre dictature que celle de l'exemple ; il ne prétend ni imposer ni abdiquer sa volonté; il ne se soucie pas plus de

LE COMITE CKNTHAl.

lancer des ilccrots que de subir des plébiscites ; il démontre le mouvemenl en niarchant lui-même, et préparc la liberté des autres en fondant la sienne. 11 ne pousse personne v-iolcmmcnt dans les voies de la répuljli<iue, il est content d'y entrer le pre-

mier.

En même temps que l'affichage de cet article de \'0fficiel, une autre proclamation dans le même sens, mais conçue en termes plus pompeux avait été apposée, alors qu'on ignorait la convention conclue. Elle émanait des dcléçués à l'intérieur :

Demain, disait cet appel aux urnes, aura lieu l'élection de TAsscmblée communale, demain k population viendra confirmer de son vote l'expression de sa volonté, si ouvertement manifestée le dbc-huit mars par l'expulsion d'un pouvoir provocateur.qui semblait n'avoir d'autre but que d'achever l'œuvre de ses prédécesseurs, et de consommer aiusi, par la destruction de la Républi(|uc, la ruine du pays. Par cette révolution sans précédents dans l'histoire, et dont la grandeur apparaît chaque jour davantage, Paris a fait un éclatant effort de justice...

Il n'y a pas de pays libre, là où l'individu et la cité ne sont pas libres ; il n'y aurait pas de République en France, si la capitale du pays n'avait pas le droit de s'administrer elle-même. C'est ce droit, qu'on n'oserait conlesler aux plus modestes bourgades, que l'on ne veut pas reconnaître à Paris, parce que l'on craint son amour de la liberté, sa volonté inébranlable de maintenir la République, que la révolution communale du 18 mars a alHrmée, et que vous contirmerez par votre vote de demain.

Né de la revendication de justice qui a produit la révolution du 18 mars, le Comité Central a été installé à l'IIotel-de-Ville, non comme gouvernement, mais comme la sentinelle du peuple, comme le Comité de viarilancc et d'organisation, tenu de veiller à cr qu'on n'enlevât pas au peuple, par surprise ou mtngue, le fruit de sa victoire.

Le jour même où l'.\ssemblée communale sera installée, le jour où les résultats du scrutin seront proclamés, le Comité Central déposera ses pouvoirs et il i>ourra se retirer fier d'avoir rempli sou devoir, heureux d'avoir terminé sa mission.

^8l HISTOIBE DE LA COMMUNE

Quant à Paris, il sera vraiment l'arbitre de ses destinées, il aura trouvé dans son Assemblée communale, l'agent nécessaire pour représenter ses intérêts et le défendre en face des intérêts •des autres parties du pays et devant le pouvoir national central.

Votre conseil communal aura à traiter des rapports de la Cité avec le gouvernement central de façon à assurer et à garantir l'indépendance de la Commune.

Au vote donc, citoyens ! Que chacun de vous comprenne la grandeur du devoir qui lui incombe, de l'acte qu'il va accomplir, et qu'il sache, qu'en jetant dans l'urne son bulletin de vote, il fonde à jamais la liberté, la grandeur de Paris^ qu'il conserve à la France la République, et fait pour la République ce que naguère il faisait si vaillamment devant l'ennemi, son devoir.

Hôtel dc-Ville, 25 mars 1871,

Les délégués h l'inlcricur Arnaud. — Ed. Vaillant. »

Voilà un lang-age excellent et l'on ne voit pas, même à quarante ans de dislance, ce qu'il y aurait à y chang'er, ou à y blâmer. Mais que cet exposé enthousiaste était déplacé, •et combien cet optimisme municipal apparaît aujourd'hui inconscient! C'étaient assurément d'honnêtes républicains qui considéraient l'avenir si rose, mais quels grands illusionnistes que ces délég'ués à l'Intérieur! Ils s'imaginaient que, les élections faites, il n'y aurait plus qu'à org-aniser l'administration de la ville, qu'à régler les questions de chômage, de solde, d'échéances et de loyers. Ils croyaient aussi, ils l'affirmaient du moins, que la Commune installée à l'Hôlel-de-Ville ne devait rencontrer d'autres difficultés -que celles qui pourraient résulter du règlement des rapports de la cité avec le g'ouvernement central.

Cette confiance était généreuse et ces espérances étaient l'indice des aspirations pacifiques, l'on pourrait dire fraternelles, de ceux qui tenaient le pouvoir provisoire. Ces sentiments honorent ceux qui les ont si sincèrement expri-

mes. IVfais qu'il devait être brutal et terrible le réveil de ce rêve d'union ! Le jeu rég'ulicr des institutions démocratiques, l'administration normale de la cité, Paris libre cessant d'être un camp, redevenant un atelier de civilisation, une ruche laborieuse, au milieu de la France apaisée, consentante à son autonomie, cherchant partout à l'imiter, c'était un bien beau songe en vérité! Malheuieusement rien qu'un songe. Nous avons tous été de ces rôveurs à ces heures d'enchantement, où l'on croyait, de si bonne foi, tenir enfin la réalité de l'idéal démocratique! On étreig-nait seulement des formes vaines, à qui les désirs et l'imagination prêtaient une apparence positive, nuages, visions, que la brutalité des faits allait si vite dissiper et fondre dans le néant.

Les signatures ayant été apposées sur le te.\te de la convention intervenue, les membres se séparèrent.

L'AFFICHAGE DE LA CONVENTION, /er TEXTE

Le Comité Central fit au.ssitôt porter à l'Imprimerie Nationale ce document, après l'avoir revisé, et il fut affiché avec le te.xte suivant :

Le Coniilé Central de la garde nationale, auquel se sonl ralliés les députés de Paris, les maires el nr/yoïVi/jî, convaincus, que le seul moyen d'éviter la guerre civile, l'cflusioa du sang à Paris, et, en même temps, d'affermir la Ré|)ui)iique, est de procéder à des élections immédiates, convoque pour demain dimanche tous les citoyens dans les collèges élcctorau-x.

Les hnbitauts de Paris com])rcndronl que, dans les circonstances actuelles, le patriotisme les oblige à venir tous au vote, afin que les élections aient le caractère sérieux qui seul peut assurer la paix dans la cité.

Les l>urcau.\ seront ouverts à huit heures du matin el fermes A minuit.

Vive la Républi(iuc !

Avaient signé: les Maires et adjoints de Paris :

l"' arrondissement, Ad. Adam, Méline, adjoints. — 2» arr., Emile Urclay, Loiseau-Pinson, adjoints. — 3* arr.j Bonvalet, maire; de Chatillon, Loiseau,adjoints. — 5= arr., Jourdan,Collia, adjoints. — 6e arr., A. Leroy, adjoint. — 9' arr., Desmarets, maire; E. Ferry, André Nast, adjoints. — 10= arr., A. Murât, adjoint.

— H" arr., Mottu, maire ; Blanchon, Poirier, Tolain, adjoints.

— 12e arr., Grivot, maire; Denizot, Dumas, Turillon, adjoints. 13<: arr., Jobbé-Duval, Sextius Michel, adjoints. — 16" arr., Chaudet, Seveste, adjoints. — 11" arr.,Favre, maire; Malon, Villeneuve, Cacheux, adjoints. — 18° arr., Clemenceau, maire; J.-A. Lal'ont, Dereure, Jaclard, adjoints. — 19^ arr.. De veaux, Sarlory, adjoints.

Les représentants de la Seine présents à Paris; Lockroy, Floquet, Tolain, Clemenceau, V. Schœlcher, Grcppo.

Le Comité Central de la garde Nationale '.

Avoine fils, Ant. Arnaud, (î. Arnold, Assi, Andia^noux, Bouit, Jules Bergcret, Babiek, Baron, Billioray, Blanchct, L. Boursier, Castioni, Chouteau, C. Dupont, Fabre, Ferrât, Henry Fortuné, Fleury, Fougeret, C. Gaudier, Gouhier, H. Géresme, Grelier, Grolard, Jourde, Josselin, Lavalette, Lisbonne, Maljournal, Edouard Moreau, Mortier, Prud'homme, Rousseau, Ranvier, Varlin.

//e TEXTE DE LA CONVENTION

Ce texte n'était pas exactement le même que celui qui avait été adopté et .sig'né à la mairie. Les députés et les maires, sans formuler de protestation précise, firent de leur côté afficher un texte différent de celui du Comité Contrai. Le voici :

Les députés de Paris, les maires et adjoints élus, réintégrés dans les mairies de leurs arrondissements, et les membres du Comité central fédéral de la garde nationale, convaincus que le seul moyen d'évite/la guerre civile, l'eflusion du sang à Paris,

et, en môme temps, d'affermir la République, est de procédera des élections iiuméilialcs, convoquent, pour dcmnin dimanche tous les citoyens dans les collèges électoraux.

Les bureaux seront ouverts à huit heures du nialiu et seroni fermés à minuit.

Les habitants de Paris comprendront que, dans les circonstances actuelles, le patriotisme les oblige à venir tous au vote, afin que les élections aient le caractère sérieux qui seul peut assurer la paLx dans la cité.

Vive la Rcpubli(iue !

Les représentants de la Seine présents à Paris, les maires et adjoints de Paris.

Les membres du Comité Central délésfués : G. Ranvier et G. Arnold.

Les modifiL'ations figurant dans la première affiche étaient les suivantes : » Le Comité Central auquel se sont ralliés les députés, etc. d, au lieu de « les députés de Paris, les maires et adjoints élus réintégrés dans leurs arrondissements, et les membres du Comité Central... »

Le changement, en fait, n'avait pas autant d'importance que les députés et les maires lui en attribuèrent par la suite. Les maires indiquaient d'abord qu'ils étaient réintégrés, c'était une affirmation, un souhait, mais non pas une réalité. D'un autre côté, le Comité Central exagérait la valeur de ce ralliement, qu'il énonçait. Là aussi c'était une allégation qui fut démentie, c'était un désir, mais qui ne fut pas réalisé. Le Comité voulait sans doute donner à entendre à la population que les députés et les maires s'étaient ralliés à lui, à son programme, et à la Commune. Rien n'était moins exact. Le ralliement n'existait que par rapport à la convocation électorale.

Un des signataires, André Murât, adjoint du X» arrondissement, protesta avec violence contre la non-réintégration, et contre la modification du te.xte, par une lettre aux journaux, où il disait :

n ag

Samedi, à midi, une affiche fut faite par les maii^es et acceptée par le Comité Central. On pouvaitcroire que tout était teiminé, et, pour ma part, je me rendis à ma ma.r.e, vers dej« heures eî demie pour reprendre mes lonct.ons, et prendre les mesures néeessaires pour que les élections pussent avoir heu le dimanche, ce qui me fui refusé, le Comité Central se refusant a accomplir la convention. ,. ^ . , „ i„.

Le soir, une affiche apposée par le dit Comité annonce que les maires se sont ralliés au Comité, ce qui est faux, et pour mieux tromper l'opinion, il la sis;ne de nos noms.

Ces violations de conventions faites, et l'apposition de nos noms sur une affiche n'émanant pas de nous ,conslituent la moral, e et nous indique la confiance qu'il est possible d avoir dans la bonne foi et l'honorabilité de paredles gens.

L'indignation de M. André Murât était excessive, en ce qui concernait le changement de la phrase visée. On conçoit plutôt sa protestation contre la non-restitut.on des mairies. On ne saurait s'expliquer pourquoi le Comité ne tint pas son engagement à cet égard. Il voulait assurément que les élections fussent sincères, et elles le furent. Mais en conservant les mairies qu'il avait promis de rendre, il fournissait un argument à Versailles, il irritait les maires, et leur facilitait un prétexte pour se reSirer et refuser d accepter les mandats que les électeurs leur donneraient; il permettait aux adversaires de contester un scrutin qu ils n'avaient pu surveiller. M. Ernest Picard a^^.t déjà dit à l'Assemblée, en repoussant les élections municipales a bref délai •<■ Est-il possible, au milieu d'une insurrection pareille, et sous la présidence des inconnus qui tiendraient les urnes de faire des élections? » C'était possible pourtant, et le scrutin fut si sincère que les ennemis de la Commune furent nombreux parmi les élus du 26 mars. Il était donc fâcheux de donner à penser que l'on avait voulu se rendre maître des urnes et diriger le vote, l'influencer, peut-être

le fausser.

Le Comité Central était à peu près certain que l'ensemble du scrutin serait favorable à la Commune. 11 n'avait donc pas à redouter la présence des maires aux bureaux de vote.

Si des protestataires, comme MM. André Murât, Dubaii, Alfred André, Héliçon, refusèrent de sig'ner, ou retirèrent leur siiçnature de la convention, il en est d'autres, comme M. Sc-xtius Michel, adjoint au XV», Collin, Jourdan, adjoints du V", qui réclamèrent contre l'omission de leurs noms sur l'affiche : « Je tiens à déclarer que j'adhère pleinement à l'esprit de conciliation qui l'a inspirée », écrivit notamment l'honorable M. Sestius Michel, mort il y a quelques années doyen des maires de Paris.

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