‹ Histoire de la Commune de 1871 (volume 3)Chapitre 94 sur 126 · DUPLICITÉ DE CERTAINS MAIRES · texte numérisé non relu

DUPLICITÉ DE CERTAINS MAIRES

Cette question des signatures amena même par la suite une polémique assez vive entre MM. Vautrain et Degouve- Denuncquos.

Le Journal de Paris avait paru blâmer les maires qui avaient signé le compromis, les accusant de connivence avec l'insurrection, et de faiblesse. M. Vautrain, qui était parmi ceux-ci, répondit par une lettre où il donnait, entre autres raisons, l'explication suivante :

Pendant huit jours la résistance ferme et courageuse des municipalités a tenu l'insurrection en échec, et la concession consentie à la dernière heure a sauvé la France de malheurs encore plus grands que ceu.x qui nous ont accablés depuis.

Beaucoup d'entre nous, s'ils n'eussent écoulé que leurs sentiments personnels, n'auraient pas hésité à enarasjer la lutte; mais après avoir consulté à plusieurs reprises l'amiral Saissct qui affirmait l'impossibilité d'une résistance armée, nous n'avons pas voulu sacrifier, sans espoir de réussite, la vie de quelques milliers de gardes nationaux qui s'étaient si courascusement réunis

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autour de nous. Nous avons dû obéir à la raison politique ; nous connaissions Télat d'une partie de Tarmée de Versailles alors en formation, et à mesure que la réalité des faits sera établie, on verra que ces élections retardant de huit jours la marche des fédérés sur Versailles, ont contribué au salut de notre pays.

Les élections consenties, en opposant pendant plusieurs jours encore une di^ue à l'action du Comité Central, ont permis 1 arrivée de renforls à l'armée, son approvisionnement en artillerie et en munitions ; de manière que la sortie en masse des insurges, le 3 avril, est venue se heurter contreune armée disciplinée, qui a pu leur opposer une barrière infranchissable.

Nous n'avons pas à sonder les intentions de tous ceux qui ont donné leur adhésion à ce compromis ; mais tels sont les motils qui ont déterminé la grande majorité des maires et adjomls prcsents.

Ainsi pour M. Vautrain, et il exprimait les sentiments secrets de la plupart de ses collègues, la prétendue conciliation, les concessions apparentes, les paroles de paix et les démonstrations cordlules, aussi bien que les discussions prolongées sur les termes de l'accord, sur les conditions dans lesquelles les élections municipales devraient être faites, tout cela n'était que tromperie, ruse de guerre. Les maires, les adjoints, comme troupes auxiliaires, faisaient partie de l'armée versaillaise. M. Thiers les avait envoyés en avant garde. Ils formaient rideau et amusaient l'ennemi, en attendant l'heure propice, l'heure psychologique, où les car nons seraient démasqués.

L'aveu de M. Vautrain, l'un des chefs principaux de cette résistance qui ressemblait à une embuscade, corroboré par des déclarations analogues, faites au cours de l'Enquête, et que nous avons reproduites, ne laissent aucun doute sur le double rôle des maires et adjoints, ni sur la perhdie de la plupart d'entre eux. Pauvre Comité Central ! a-t-il été assez joué! et son rôle d'ami de la conciliation à tout prix ne fut-il pas piteux? Géronte bénévole de ces scapins munici-

paux, il s'est laissé enfermer dans le sac de la transaction, et ne s'est aperçu du tour que lorsqu'il a senti le bâton. On a appelé cette farce politique « la Capitulation des Maires ». Terme impropre. C'est la fourberie des maires qu'il convient de dire.

L'un des compères de M. Vaulrain,.M. Degouve-Denuncques, lui donna la ré[ilique, sous la forme d'une lettre adressée au môme Journal de Paris (19 juin 1871). L'adjoint du X" soutenait avoir refusé sa sig-nature, avec raison. « J'entrevoyais alors, dit-il, tous les dangers qui nous menaçaient, si nous avions le malbeur de faire la moindre concession aux hommes qui préparaient l'avènement de la Commune, et c'est pour cela que je ne leur en ai fait aucune. )/

M. Degouve-Denuncques contestait, non pas l'alfirmation dv M. Vaulrain qu'il cherchait seulement à faire gagner du temps à M. Thiers, mais l'utilité de cette temporisation. Selon lui, Versailles était prêt et Paris ne l'était pas. Il estimait que M. Thiers disposait, dès le 26 mars, de toutes les troupes qui lui permirent de remporter l'avantage le 4 avril. L'exactitude de cette attestation est contredite par de nombreux témoignages déjà cités, principalement par M. Thiers lui-même, qui répondait à une demande de régi- (nents réclamés d'une façon pressante par l'amiral Saisset. « Je no donnerai pas 5. 000 hommes, ni même 5oo, j'ai besoin de toutes mes troupes et elles sont insuffisantes I » Dans les premiers jours de la semaine, M. Thiers était loin de s'estimer rassuré, et Jules Favre se plaignait amèrement, dans la séance de nuit du 28, que les Prussiens eussent suspendu le rapatriement des prisonniers iI'Allemagnc impatiemment attendus. Dans un entrelien avec M. Tirard, AL Thiers a élé plus explicite encore. Gomme .^L Tirard lui exposait les raisons du compromis, et disait qu'il était

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impossible de résister plus longtemps, le stratège versaillais confessa son impuissance momentanée au députémaire, l'un des chefs de la résistance parisienne :

Vous avez raison, me dit M. le président. Il n'y a rien à l'aire pour le moment. Je suis en train de réorganiser l'armée. Le général Clincliant est dans le nord, avec le général Ducrot. J'espère qu'avanl qiiinse Jours ou trois semaines nous aurons une force suffisante pour délivrer Paris. Je fais faire des bar.Tjuements pour loger mes soldats, un peu mieux qu'ils ne le sont sous ces tentes d'esquimaux qui remplissent les avenues de Versailles. Le cœur me saigne, répétait-il, quand je les vois si mal logés. Mais enfin, pour le moment, je ne puis faire mieux, et je ne puis rien faire pour délivrer Paris.

(Enquête parlementaire. Déposition de M. Tirard, t. II, p. 343.)

Cet entretien avait lieu le samedi 25 mars, la veille des élections. La convention était signée et connue de M.Thiersi qui s'en félicitait, puisqu'elle secondait ses desseins, et lui donnait, avec l'installation de la Commune et les vaines formalités parlementaires qui s'ensuivraient, une pleine semaine de répit pour rassembler ses troupes et combiner son attaque. L'allégation de M. Deg-ouve-Denuncques est donc sans portée, et ce fut son collègue 'Vautrain qui était dans le vrai. Il servit bien mieux que lui la réaction.

Une autre assertion de cet adjoint, plus pressé que M. Thiers et aussi que le Comité Central, de voir la guerre civile commencer, est également sans valeur. M. Degouve- Denuncques voulait tirer parti des paroles de Ranvier, relatées plus haut, quand il refusait l'ajournement des élections en disant que « le Comité Central ne pouvait plus attendre, et que les gardes nationaux étaient exténués par le service ». M. Uegouve-Denuncques prétenditque le délégué du Comité Central avait laissé échapper cet aveu : « Si nous consentons à un ajournement, nous sommes perdus I »

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Ce propos n'a pu être tenu, ou tout au moins ne .levait-.l pas èlre interprété dans un sens positif et matonel. Si ce langage eût exprimé une vérité militaire, Ranv.er eût été un bien grand maladroit de confesser que le Comité était à bout de forces. 11 a pu dire que les gardes nationaux, épuisés par les gardes, sous les armes depuis six jours, voulaient une solution dans un sens ou dans l'autre, et qu'ils s irriteraient et remplaceraient les membres du Comité Central, si on ne leur rapportait pas la solution qu'ils attendaient, c'est-à-dire la convocation électorale, avec ou sans le concours des maires. Ranvier faisait allusion à un péril électif au remplacement des membres actuels du Comité par le suffrage des bataillons, et non pas à un péril militaire. M. Degouve-Uenuncques pouvait se vanter davoir refusé de signer un compromis qui lui paraissait un acte d'abdication mais il lui était impossible de justifier cette opposition comme utile à la victoire versaillaise. S'il eût trouvé beaucoup d'imitateurs, cette victoire eût, au contraire, etc retardée, et peut-être irrévocablement compromise. M. Vautrain riposta du reste par une seconde lettre,dans laquelle il rectifia l'interprétation donnée par M. Degouve-Denuncques aux paroles de Ranvier, qui, selon lui, devaient être comprises dans le sens que le Comité Central ne voulait pas demeurer plus longtemps dans l'inaction ; il repéta que comme l'avait déclaré l'amiral Saisset, la lutte était impossible, et que l'armée alors en formation sutHsait a peine à couvrir Versailles et ne pouvait être lancée sur

Paris.

Cette discussion, postérieure à la chute de la Commune, entre deux des principaux organisateurs de la temporisation calculée, suffit pour indiquer le désaccord existant parmi les membres des municipalités de Paris sur la légalité e( l'utilité d'une transaction avec le Comité Central. Le dé-

saccord existait de même, à Versailles, parmi les mairesdéputés.

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