RETRAIT DU PROJET DE LOI MUNICIPALE
A trois heures, le samedi a5 mars, à la porte de l'Assemblée, M.Tirard fut demandé. Le visiteur s'annonça à l'huissier de service comme venant directement de la mairie du II" arrondissement de Paris, avec un pli pour M. Tirard. Celui-ci vint aussitôt. L'envoyé de la mairie lui remit l'orig-inal de la convention portant les signatures. Il ajouta qu'une copie avait été remise à la composition par les soins des délégués du Comité Central; on l'imprimait déjà pendant qu'il prenait le train pour se rendre à Versailles. Ce fut sur cette copie par conséquent, et non pas sur l'original, que fut faite la modification dont se plaignait si amèrement M. André Murât.
M. Tirard, en possession du précieux document, envoya chercher immédiatement ses collègues. On leur annonça une communication urgente. Les députés de Paris se réunirent aussitôt. M. Tirard leur donna lecture de la convention et leur en mit sous les yeu.x le texte et les signatures. Des protestations s'élevèrent. Les députés ne connaissaient pas alors le changement de texte qui souleva tant d'indignation. Ils se montraient indignes quand même. Le fait seul de voir leurs noms à côté de ceux des délégués du Comité Central les suffoquait. M. Henri Brisson déclara avec solennité qu'il ne pouvait pas adhérer à un acte qu'il considérait comme illégal. M. Arnaud de l'Ariège fît la même déclaration. M. Tirard dit qu'il réservait sa décision, voulant auparavant prendre l'avis de M. Thiers. M.Arnaud de l'Ariège, auteur de la proposition sur les élections municipales, qui avait été ajournée, fut chargé par ses collègues
LE COMITÉ CBMTHAL SljS
de la retirer. Les députés rentrèrent alors en séance, sans avoir rien décidé.
La séance s'était ouverte à 2 heures sous la présidence de M. Grévy, et après une communication du g-ouvernement relative au.x troubles de Lyon, la discussion du projet de loi sur la magistrature avait été commencée. MM. Victor Lefranc, de Peyramont, d'Audifl'ret-Pasquier, avaient pris part à la discussion, ainsi que le rapporteur .M. Ventavon. Un amendement de M. Limperani avait été soutenu par son auteur, puis retiré. L'article unique du projet avait été adopté, quand M. .\rnaud de l'Ariège demanda la parole.
« La proposition, dit-il, que nous avions eu l'honneur, mes collègues et moi, do présenter à l'Assemblée, avait un caractère tout particulier d'urg-ence. Depuis, les événements se sont précipités à tel point qu'ils rendent désormais sans objet cette proposition. Par conséquent je n'ai plus rien à faire que de la retirer. »
Ce fut donc pour tout le monde, non seulement un enterrement de la proposition d'Arnaud de l'Ariège, c'est-àdire l'efiFaccment de l'ordre du jour de la fi.xation à une date très prochaine des élections municipales de Paris, mais une sorte de laissez-faire, d'abstention fataliste et de soumission aux faits. L'Assemblée ne voulait pas entendre parler de Paris et de ses élections. Elle éprouvait une çrande répugnance à s'occuper de ce qui se passait autour de l'Hôtel-de- Ville. Elle se doutait bien que de graves événements, auxquels l'auteur de la proposition faisait allusion, s'y accomplissaient, mais elle n'en voulait rien connaître. Elle s'en rapportait à M. Thiers pour le choix du moment où elle devrait être tenue au courant, c'est-à-dire quand elle n'aurait plus qu'à approuver et à se réjouir d'être hors de péril, aflranchie d'alarmes. Jusque-là elle entendait ne pas être dérangée dans son indifférence, ni
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contrainte à prendre des résolutions. A M. Thiers d'agir : il était l'Exécutif. Elle se contentait de légiférer sur la mag-istrature, délibération de tout repos. A M. Thiers, pour les affaires parisiennes, elle laissait la peine et la responsabilité. Si les choses tournaient bien, elle s'en attribuerait l'honneur. Elle ne voulait pas admettre qu'il y eût un Comité de factieu.x prenant le titre de Central, et prétendant parler au nom d'une ville révoltée.
Les maires de Paris avaient cru devoir discuter, et probablement s'entendre avec ces insurgés, c'était leur affaire. On ne pouvait ni les empêcher de traiter, puisque c'était fait, disait-on, ni les blâmer de l'avoir fait, puisque, affirmait-on aussi, c'était le seul moyen desortir d'une situation difficile. La g-uerre civile serait ainsi évitée, prétendaient les maires. Etait-ce un bien ? Il fallait, avant de se prononcer, savoir ce qu'en pensait M. Thiers. Or, M. Thiers se taisant, personne n'avait à élever la voix pour se félici- ' ter de la solution pacifique ou pour la regretter. On ne pouvait pas davantage ratifier, ou même paraître approuver un traité passé avec le Comité Central en dehors et à l'insu de l'Assemblée, puisque cet acte était illégal, puisqu'on était réputé l'ignorer. L'assemblée n'avait pas eu à examiner les conditions de ce traité, et son exécution lui échappait. Il n'y avait donc qu'à attendre les événements et les résolutions que prendrait M. Thiers, en continuant à délibérer, avec une sérénité romaine, sur la magistrature ou sur tout autre te.x:le de loi n'ayant qu'un rapport lointain avec la situation parisienne, qu'on qualifiait cependant d'inquiétante.