‹ Histoire de la Commune de 1871Chapitre 15 sur 95 · LE 4 SEPTEMBRE A LYON · texte numérisé non relu

LE 4 SEPTEMBRE A LYON

Dès le lundi 19 mars, Lyon, seconde ville de France, parut s'agiter. L'adhésion à la Commune de cette cité républicaine, si considérable par sa richesse, sa population ouvrière, sa situation administrative et rég^ionale, son antique renommée de métropole relig-ieuse, de capitale romaine, de centre géographique et commercial, pouvait être décisive. Lyon eût entraîné tout le midi, et arrêté M. Thiers dans son entreprise. En maintenant, en imposant le régime communaliste, par sa fédération avec Paris, Lyon eût forcé l'Assemblée de Versailles à lran.siger, peut-être à accepter la convocation d'une Constituante. Alors la Révolution était accomplie. II n'y avait plus deux Frances, mais une seule nation réunie sous le drapeau de la République démocratique, avec la Fédération des Gardes Nationales et des Communes de France, recevant l'inspiration et la direction de la Commune de Paris. Les sentiments décentralisateurs et autonomes de Lyon semblaient favoriser celte alliance, qui eût réalisé le rêve d'Etienne ^larcel .

Le mouvement cependant dura peu à Lyon. Il reprit et se prolongea dans quelques villes : Marseille. Saint-Etienne, Narbonne. Il fut comprimé rudement ou languit ailleurs, comme un foyer où manque le combustible. L'incendie annoncé, redouté, s'éteignit bientôt partout. La rébellion, un instant menaçante, dégénéra en protestations inutiles et en manifestations sans portée. L'insurrection du Dix-

LE GOU^'iaiNCMENT H:'. l.'lIlNTEI.-DEVIr.I.K 83

Huit mars, comme un fleuve dont on a détourné la source, devint stagnante et s'envasa.

Ce n'était plus à Lyon l'ag-itation des farouches révoltes de novembre i83i. La Croix Rousse, sur laquelle tous les gouvernements, à toutes les époques, et à l'heure présente celui de Versailles surtout, avaient fixé des rec^ards inquiets, n'apparaissait plus redoutable. Elle se montrait, sinon satisfaite, du moins épuisée par la g-uerre et par le malaise commercial et industriel qui en avait été la conséquence. Les canuts ne demandaient qu'à entendre battre les métiers. Le tocsin et le rappel ne les émouvaient plus. A la Guillotière, seulement, on signala des troubles et une insurrection s'ébaucha.

Au 4 septembre, de g'rand matin, des groupes s'étaient formés place des Terreaux, devant l'Kôtel-de- Ville, acclamant la Répulilique, que Paris n'avait pas encore proclamée. La ville de Lyon était, comme Paris, en dehors du droit commun, sous la tutelle d'un préfet-administrateur, et privée d'un conseil municipal élu. L'Hùtel-de- Ville fut envahi, et l'on improvisa un conseil dit de Salut Public, qui fut alors la seule autorité obéie. La République fut solennellement proclamée par l'un des membres de ce conseil, M. Durand, se montrant au balcon de la place des Terreaux, où le drapeau rouge fut arboré. Le Préfet, M. Sancier, qui s'était refusé à proclamer la République, fut gardé prisonnier. Dans la soirée la foule cria : « Au.x armes ! » Des groupes se formèrent en vue de prendre les fusils. On savait en trouver dans les forts encerclant Lyon, quelques-uns étant dans la ville même, la surveillant, la dominant. La garde-nationale était formée, ses officier» étaient élus, mais elle n'avait pas encore reçu de fusils. Elle en prit le lendemain. Toute la population se trouva armée avec elle.

84 IllSTOlnE DK LA COMMUNE

Le Comité de Salut Public fit afficher une brève proclamation, avec l'en-tôte: République Française-Commune de Lyon. Elle disait : << Les malheurs de la Pairie nous dictent notre devoir. Nous décrétons immédialement la déchéance de l'Empire et la proclamation de la Répuldique. »

Parmi les membres de ce Comité de Salut Public figuraient les citoyens : Barodet, Chanoz, Andrieux, Durand, Lentillon, Favier, Mag'nard, Grosbois, Chanal, Castaniei-, docteur Crestin, Chaverot, etc., tous bons républicains, patriotes et dévoués, mais pour la plupart neufs et timides, ayant été tenus jusque-là à l'écart des affaires publiques. Le gouvernement de la Défense nationale, informé de la constitution du Comité provisoire de Lyon, le reconnut par une dépêche parvenue à onze heures du soir, l'invitant à sauveg'arder l'ordre et à maintenir la tranquillité de la ville. M. Challemel-Lacour, délég'ué du gouvernement, arriva bientôt. Cet universitaire doç^matique et sec, qui n'avait que le formulaire de démocratique, déplut à tout le monde dès son entrée. Le Comité de Salut Public était fier de l'audace qu'il avait montrée en proclamant la République, sans attendre le mot d'ordre de Paris, sans se préoccuper de ce qui se passait dans la capitale. Cette initiative hardie l'effrayait aussi un peu, après coup. Elle pouvait devenir périlleuse pour les personnalités modestes et sans mandat, qui, l'empire étant encore nominalement le gouvernement lég'al, avaient osé spontanément lui substituer le rég'ime républicain. Challemel-Lacour ne parut pas admirer le courage de ces précurseurs et ne leur fit aucun compliment. Il joua trop au proconsul, et considéra comme des révolutionnaires ces paisibles citoyens qui portaient le nom, un peu lourd, des commissaires de la Convention.

Il les intimida, et fit, à plusieurs, l'effet d'un second préfet impérial. L'un des membres du Comité de Salut Public,

LB GOUVERNEMENT DE l'hÔTEU-DK-VILLB 85

le docteur destin, avait été désig-né comme maire provisoire du 3° arrondissement de Lyon, quartier de la Guillotière. Il se rendit aussitôt à celte mairie, dont le titulaire lui remit sans difficultés les clefs, cédant même avec empressement la place. Le docteur Crestin parut au balcon de la mairie, devant laquelle la foule s'était amassée : il y proclama la République, en annonçant qu'un comité provisoire fonctionnait déjà à l'Hùtel-de-Ville. et il proposa d'en désigner un spécial pour la Guillotière. Ving't noms furent acclamés. Les membres choisis se réunirent aussitôt à la mairie, prirent le nom de : Comité révolutionnaire. Ils élurent le docteur Crestin, président.

Challemel-Lacour, de plus en plus gourmé et bourg-eoisant, ne voyait pas avec satisfaction un Comité, s'intitulant révolutionnaire, s'installer à la Guillotière. Il ne parvenait pas non plus à s'entendre avec le Comité de Salut Public de la place des Terreaux. Il se hâla de convoquer les électeurs pour la nomination d'un conseil municipal, qu'il espérait modéré, hostile aux aspirations populaires. Les élections eurent lieu les i5 et 21 septembre. Cinquante membres furent élus, parmi lesquels la plupart des membresduGomité deSalut Publicetdu Comité révolutionnaire de la Guillotière. M. Hénon, l'ancien Cinq sous l'empire, fut élu maire, avec MM. Barodet, Durand, Chépié, Condamin, Chaverot et Chavanne,pour adjoints.

Le gouvernement de Tours, par un décret du 24 septembre, avait annoncé que la Prusse avait refusé un armistice pour faire des élections générales, qu'elle posait des conditions exorbitantes à cet armistice : la reddition de Strasbourg, de Toul, et la cession, comme garantie, du Mont- Valérien.

La proclamation, énergique, se terminait ainsi :

« A d'aussi insultantes prétentions, on no répond que

HISTOinK DE 1 A COMJllNE

par une lutte à outrance. La France accepte cette lutte et compte sur tous ses enfants. » Le décret suspendait et ajournait toutes les élections municipales, et celles pour l'Assemblée Constituante. Les pn^fets étaient autorisés à maintenir les municipali tésprovisoires. M. Cballemel-Lacour, en vertu de ce décret, maintint en exercice le conseil municipal de Lyon. Ce conseil poursuivit assez paisiblement le cours de ses séances. Il décerna au général Garibaldi « citoyen italien et citoyen américain » le titre de « citoyen lyonnais ». 11 décida aussi le maintien, sur la place Bellecour, du cheval de bronze, portant Louis XIV, œuvre du sculpteur lyonnais Lemot, mesure raisonnable et inoffensive.

Page 1