MEURTRE DU COMMANDA NT ARNA UD
Des désordres, sans durée.troublèrent les dernières journées de septembre. La lig'ue du Midi, exubérante et brouillonne, avait délég-ué cà Lyon le général américain Cluseret, qui, par l'entreniise du fameux Andrieux, futur préfet de police fantaisiste, s'aboucha avec des anarchistes comme Saignes. Albert Richard et le communiste russe Bakounine. Ceux-ci, soutenus par deux ou trois cents gardes nationaux, tentèrent un mouvement sur l'Hùtol- de- Ville, qu'ils envahirent. Ils en furent bientôt débusqués. Dans la bagarre, M. Hénon, maire de Lyon, reçut un coup de crosse en pleine poitrine, dont il souffrit longtemps, et Bakounine, un géant pourtant, fut bousculé et envoyé dans le bassin de la place des Terreaux. Ce bain imprévu rafraîchit les idées du russe et aussi celles des révolutionnaires qui le suivaient sans but bien défini. Albert Richard et Bakounine, entre autres sottises, prêchaient l'abstention devant l'ennemi, et réclamaient une contribution sur les
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riches. Les émeutiers se dispersèrent. Leurs chefs, arrêtés, gardés prisonniers à l'Hùtel-de-Ville, furent relâchés le soir même.
Cluseret et Bakounine, comme étrang-ers, et en vertu d'un arrêté d'expulsion, furent conduits à la gare et immédiatement e.vpédiés à la frontière.
Deux lég'ions de mobilisés du Rhône avaient été formées; l'ordre vint de les dirig-er sur le corps d'armée de l'Est, Les mobilisés lyonnais se comportèrent bravement à Nuits. D'autres lég'ions furent l'objet de décrets, mais l'une ne put être organisée à temps pour prendre part aux combats, et se retira en Suisse avec les débris de l'armée de Clinchant. Les autres restèrent à Lyon. L'envoi à l'ennemi d'hommes mariés, incorporés dans ces légions, suscita un sanglant épisode. Sur la nouvelle erronée que, dans un combat autour de Nuits, les bataillons lyonnais avaient été anéantis, le 20 décembre, une grande émotion se produisit à la Croix-Rousse. Une manifestation s'organisa. Les hommes de désordre, comme il s'en trouve toujours en ces circonstances pour exciter la foule et pousser aux pires excès, lancèrent en avant des femmes, portant des drapeaux rouges et aussi des drapeaux noirs. On criait : « A l'Hôtel-de-Ville 1 A bas les bourgeois 1 A bas le conseil municipal! Enlevons-les! » Une réunion publique avait lieu salle Valentino. Les manifestants, descendant vers la place des Terreaux, envahirent cotte réunion . Les motions les plus violentes alors se produisirent.
Un commandant de la garde nationale, nommé Arnaud, eut la malencontreuse idée de vouloir ramener au calme cet auditoire en délire. 11 fut entouré, renversé, piétiné. 11 se releva meurtri, avec des écorchures aux mains et au visage, les vêtements déchirés. Pour se déy'ager, autant que pour intimider ses assaillants, le commandant prit son
revolver clans sa g'aine. Il leva l'arme, tira en l'air. Ce fut une témérité inutile. Il eût été plus sag'e, en présence de l'exaspération intense, de prononcer quelques paroles conciliantes, puis de s'effacer. Des interventions se fussent produites, amenant un répit et des diversions, qui eussent permis au commandant de sortir de la bagarre, d'avoir la vie sauve. La détonation, bien qu'inoffensive, exacerba la nervosité ambiante. Peut-être s'il eût tiré en plein, couchant sur le sol un ou deux de ceux qui s'acharnaient sur lui, Arnaud eût-il profité de la stupeur des uns, de la crainte des autres, et aurait-il pu se frajer un passage, et échapper, sauf à répondre par la suite de son acte de violence.
La plus ferme contenance, la résignation, les appels à l'humanité, à la raison, comme les plus touchantes prières n'ont jamais sauvé les malheureux enveloppés dans un tourbillon de menaces et de haines. Dans ces tristes et fréquents épisodes des temps de révolution, mieux que la soumission et la lâcheté, l'énergie et la résistance servent de bouclier.
Au coup de feu inutile, et qui n'intimida personne, des cris de fureur et de mort répondirent. « 11 faut le juger! » hurlèrent vingt voix. Aussitôt des poignes solides s'abattent sur Arnaud. Il est maintenu, paralysé. Vainement il se débat et proteste encore. On le soulève, on l'emporte. Il est déposé au pied de la tribune, aussitôt transformée en tribunal. Un jury martial s'improvise. Des noms sont lancés. Des jurés sommaires prononcent rapidement la peine de mort. Arnaud, sur un banc, où ses accusateurs le gardent, veut encore se justifier. II essaie de prononcer quelques paroles. Des huées couvrent sa voix. On l'entraîne violemment au dehors. Il est nu-tête, du sang coule sur ses joues. Il est poussé dans la rue. Des faces contrac-
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lées par la fureur l'environnent. Des poing's sont tendus. On le serre à l'étoufTer. Les assaillants qui l'entourent, hurlent et menacent, cherchent à l'atteindre, frappent ceux qui s'efforcent de le protéger. Arnaud se sent perdu, se tait, et, étourdi, impuissant, épave roulée par le torrent humain, il se voit emporté vers un but inconnu. Plusieurs fois, il trébuche et tombe en route. On le relève. 11 redresse la tête et semble vouloir encore en imposer à ses bourreaux. Un peu d'ordre cependant s'est établi dans la foule confuse et vociférante. On a pris le pas, et le commandant, encadré, semble un prisonnier régulièrement acheminé vers une prison. La marche pressée est scandée par les cris : « A mort ! au mur ! »
Le cortège tumultueux rencontre, en dévalant de la pente, un poste de gardes nationaux. Les hommes de garde sont sortis, regardent passer, n'interviennent pas. Un courageux citoyen surgit alors et tente de s'interposer. C'est le docteur Alphonse Jantet, très connu, très estimé. Les frères Jantet sont directeurs de journaux; l'un d'eux, Lucien, devait par la suite fonder le grand journal Lyon-Républicain. Le docteur revenait de visiter un malade, boulevard de la Croix-Rousse. Il reconnut avec surprise et douleur, au milieu de ces forcenés, le commandant Arnaud, qu'il estimait comme un honorable citoyen et comme un excellent républicain. Il ne s'expliqua pas ce qui l'avait poussé au milieu de celte cohue féroce. Alphon.se Jantet s'avança, s'efforçant de le sauver :
J'arrrtai ce millier d'hommes armés, a déclaré le docteur devant le Conseil de guerre. Je leur dis que nous ne devions pas souiller de sang la République... J'avais à peine prononcé ces paroles que je lus saisi, enlrainc pour être fusillé avec le commandant Arnaud. A force d'r-nergie je parvins à me dégager, ne cessant de répéter que la vie humaine est inviolable. Si quel-
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ques hommes courasfeux m'avaient secondé nous aurions sauvé le commaudant Arnaud.
M. Jantet fut félicité de sa noble et périlleuse conduite, par le Conseil.
Parvenu à un endroit nommé le Clos Jouve, la bande désordonnée fit halte. Arnaud fut conduit dans le clos, et adossé au mur. Le peloton d'exécution était formé, l'attendait. Des fusilleurs de bonne volonté s'étaient empressés, escortés de gones gouailleurs et féroces. Ils avaient pris le devant au pas de course et s'étaient formés sur deux rangs. Les fusils étaient chargés ; il n'y avait plus que le signal à donner. Arnaud gardait toujours la plus ferme attitude, en face de la foule, aux rangs pressés, rangée en demi-cercle. On se poussait pour mieux voir, on se disputait les places au premier rang. Ceux du second rang se haussaient, cherchant à passer leur tête dans le créneau des épaules. Plus de cris. On se taisait dans l'attente. Du boulevard de la Croix-Rousse, montaient par bouffées dos rumeurs de gens en retard, qui ne savaient rien de ce quise passait, accouraient, curieux attirés par le rassemblement.
Dans le silence relatif que troublait seulement le clapotis confus de ce flot humain, arrêté, devenu stagnant, ou entendit un commandement sourd : « Apprêtez armes 1 Joue!... Feu!... » Comme une étoffe qu'on déchire, la mousqueterie fit entendre un craquement prolongé, puis un lourd silence tomba. Une voix alors s'élève, une voix encore forte, mais haletante et déjà oppressée. C'était la voi.x du commandant, à terre, mais non tué, se relevant à demi et s'appuyant sur un coude ; il exhalait un vœu suprême : « Vive la République ! » Le commandement de feu retentit pour la seconde fois, après un bref et sec maniement d'armes. A cette seconde décharge, les plus rap-
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proches perçurent un faible murmure, la voix d'un homme renversé qui essayait do crier encore : « Vive la République! » Le commandant Arnaud gisait sang'lant, allongé sur le sol, la tête de côté à demi soulevée, un bras en avant dans un instinctif mouvement de protection. Il laissa enfin retomber sa tête sur la terre, et ne bougea plus. Un des fusilleurs s'approcha, le revolver à la main, se pencha, et dans la direction de l'oreille tira à bout portant l'horrible coup de grâce traditionnel. La foule alors s'écarta. Puis elle s'écoula grondante et grognante. Bien peu de ceux qui la composèrent et qui ont voulu, qui ont exigé ce meurtre, osèrent regarder à terre. Quelques-uns, en passant devant le cadavre, machinalement se découvraient. Sans tourner la tète, la plupart se hâtèrent de quitter le Clos Jouve. Les g(incs s'étaient enfuis, peureux, dès que l'homme fut tombé. Chacun des assistants, indécis et mécontent, regagna son logis, laissant la réunion et l'émeule interrompues. L'irritation nerveuse des femmes était tombée avec la secousse des détonations. La fièvre des hommes aussi s'apaisa : la vue du sang l'avait coupée.
Ce crime, identique à tant d'autres qui tachent les insurrections à leur début, et qui sont comme la mise en train delà machine révolutionnaire, fut un acte impulsif de la foule, un deces méfaits de la collectivité, dont tout le monde est coupable et personne responsable. Geu.x même qui ont directement participé au meurtre, qui ont déchargé leurs armes sur l'infortuné commandant, ont agi à peu près inconsciemment. Ce fut comme une électricité, accumulée en eux, qui dégageait l'étincelle. Ces explosions de fureur, comme celle dont M. de l'Espée, à Saint-Etienne, fut la victime, comme le meurtre des généraux Clément Thomas et Lecomte, ne sauraient être imputées à aucun parti. Les foules orageuses, en temps de révolution, sont sillonnées
d'éclairs; malheur à qui s'expose imprudemment à en faire jaillir la foudre.
Des obsèques imposantes furent faites au commandant Arnaud. Gambetta vint de Tours, avec Spuller, pour y assister. La ville de Lyon adopta les enfants de la victime et une pension fut faite à la veuve. Ce tragique événement laissa une impression profonde dans la population. Son souvenir contribua certainement à détourner de la Commune la portion paisible delà population, lors du i8 Mars.