MEURTRE DE M. DE L'ESPÉE
On a observé, dans les assemblées parlementaires, que, lorsqu'il y a une séance de nuit, quand l'interruption des débats a permisaux membres présents d'aller se restaurer, et qu'ils rentrent, lestés, échauffés, quelques-uns congestionnés et ne possédant plus le sang'-froid de l'avant-dîner, cette seconde jiartie de la journée parlementaire est toujours plus tumultueuse que la première. Des colloques trop animésse produisent, souvent des outrages sont lancés, et parfois des rixes s'ensuivent entre collègues surexcités. Il n'est donc pas étonnant que^ dans un milieu non parlementaire, plus prompt aux violences et dépourvu des habitudes d'égards relatifs et des ménagements qu'on se doit entre membres d'une même assemblée, les réunions interrompues, reprises après le repas, ne tournent rapidement aux manifestations agressives. L'atmosphère refroidie dans la salledu conseil de l'Hôtel-de-Ville, pendant l'absence de la plupart des violents et des excités, se réchauHa promptement. Les faces terreuses des mineurs, les visages noircis des travailleurs du fer se coloraient, et les mains crispées serraient impatiemment les crosses, laissaient les fusils lourdement retomber sur le plancher. Un nommé Fillion, énergumène connu, considéré comme un dément, s'était faufilé dans les groupes, et, parvenu au premier rang, s'était rapproché du préfet. Cet homme poussait des grognements confus, où il y avait des menaces au prisonnier et des reproches à la foule sur son inertie. « Il faut qu'il
I,K OUUVEHNEMBNT VS l'hÙTKLUE-VILLE
signe la Commune ! » criait co Fillion. Et en même temps il menaçait (lo son revolver les manifestants les plus voisins de lui, les invectivant |)arco qu'ils n'oMi^eaient pas le préfet il reconnaître la Commune, et qu'il les supposait indifférents ou hostiles. La foule ausmentîiit et les rumeurs devenaient plus fortes, plus irritées aussi. « Qu'il siçne la Commune! La Commune!» vociféraient des voix furieuses. On mettait la plume sous le nez du préfet en môme temps que Fillion tournait vers lui le canon de son revolver. M. de l'Kspée résistait. « Je no sit,'ncrai, répétait-il, que si je puis ajouter que je suis contraint par la force ! Je veux bien sipner votre proclamation de la Commune, mais ce seia nul, car je ne suis pas libre, et je proteste contre la contrainte dont je suis l'objet ! » Cette attitude n'était point do nature à lui concilier les sympathies do ces furieux.
Tout à coup un remous se produit dans la foule; ce sont de nouveaux arrivants qui bousculent ceux des premiers ranj^s, et veulent se faire place. Fillion, hors de lui, s'imagine qu'on vient délivrer le préfet. Il veut s'opposer à sa délivrance. Il lève son revolver et tire au hasard devantlui, tue un garde national, blesse un de ceux qui g:irdaient avec lui le prisonnier. La foule pousse des cris d'ell'roi et de fureur. Une décharge part de ses rançs. Le préfet et Fil- Ion tombent frappés à mort. Le corps du malheureux de l'Espée fut imssitiM transporté dans une pièce voisine. L'elTarement était pfénéral. Peu à peu la foule s'écoula sur l'invitation lies <hefs de la i^arde nationale et des membres du club républicain. Ceux-ci constituèrent rapidement et au hasard une l^omniission executive. Celle Commission parvint à faire évacuer la salle, en disant : « LaCuinniission entre en séance. Retirez-vous, citoyens! Laissez la Commission délibérer !... » Tous ceux qui étaient restés, peu nombreux depuis (|u'il y avait deux cadavres, se relirèren!.
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craitînant sans doute les suites de ce tragique év(^neincnt. La Commission aussitôt prit quelques mesures urgentes : elle Kt occuper la gare, s'assura du télégraphe, et réiligea une proclamation portant l'en-lête « Commune de Saint- Etienne ». où elle convoquait les électeurs pour le 29.
Le lendemain, dimanche a6, la journée s'écoula calme et dans l'attente, de part et d'autre. Les conseillers municipaux évitèrent de se rendre à l'Hotel-de- Ville. Le meurtre du préfet les avait atterrés. Le général attendait toujours des renforts pour agir.
Les délégués du Comité Conti'al parisien, Amourou."? ( : tôte, revenus de Lyon, s'étaient mis en rapport avec i Commission executive prenant le nom de Commune, < l cherchèrent à organiser une résistance, ce qui semblait de plus en plus difficile. Les gardes nationaux rentraient chez eux, et l'Hùtel-de-Villc ne contenait plus que quelqur.. défenseurs, quand le général Lavove vint se mettre en posture (le l'attaquer avec des troupes amenées de Montbrison. Les insurgés demandèrent àdéposerles armes, et, pour éviter l'efl'usion du .sang, proposèrent de remettre l'Hùlde-Ville à l'autorité militaire, ;\ condition qu'on les lais.s^ rait se retirer sans être inquiétés. Ce qui fut accordé, sauf recherches ultérieures, sous le prétexte de punir les assassins du préfet.
Ainsi s'éteignit l'insurrection à Saint-Etienne, à la flamme encore moins vive qu'à Lyon et Toulouse. Des poursuites assez nombreuses eurent lieu par la suite, à l'elïet de rechercher les meurtriers de M. de l'Espée. Là encore on se trouvait en présence d'un crime collectif et de coupables anonvmes, confondus dans une foule surexcitée et inconsciente. L'incertitude sur l'identité des vrais coupables permit à l'autorité de .sévir au hasard, et à la réaction d'assouvir ses haines, de frapper, comme partout, d'excellents