L'ALLIANCE REPUBLICAINE
L'Alliancr Républicaine, titre sous lequel se désignaient les groupes républicains, publia son adhésion, avec un appel au.\ habitants et h la i:;'arde nationale, où il était dit:
L'Alliance Képuhlic.iine s'est affirmée une fois de plus dans la composition du Comité dép.irtemenlal provisoire qui renferme dans son sein des rcprcsunlants de tous les li^roupes de la démocratie. Tous nous sommes responsables des destinées de la patrie. Agissons donc tous en bous citoyens, en vrais françiiis.
(iardes nalionau.t, le Comité départemental provisoire, le Conseil municipal et les comités réunis de l'Alliance républicaine comptent sur vous. A vous de les aider à proléiçer l'onlre et la République. C'est lai^arde nationale qui, avec plus de zèle et plus d exactitude que par le passé, doit occuper tous les postes de la ville.
Vive la Republique !
Le Club républicain de la Garde Nationale. Le Cercle républicain du Midi. Le Comité des Réunions ]iopulaires.
Mais, ce qui dénote la confusion qui existait dans les esprits et dans les actes, le Conseil municipal fit de son côté une proclamation où il déclarait que, « pour éviter de grands malheurs qui étaient imminents, il avait consenti à déléguer trois de ses membres pour faire partie de la Commission départementale » Et il ajoutait cette réserve inattendue : « Ce n'est pas lui qui a institué cette Commission, à laquelle il n'a pas non plus donné la mission, qui n'appartient qu'au Conseil, d'administrer la ville de Marseille. »
La déclaration se terminait par un appel aux gardes nationaux et à tous les bons citoyens, pour empêcher que l'ordre fût troublé. Ce langag'e était équivoque. Le Conseil municipal ne .se prononçait point pour Paris; il affectait de n'envisager que le maintien de l'ordre à Marseille, et il protestait indirectement contre la Commission départementale, qu'il avait cependant approuvée avec toute l'Alliance républicaine, en réclamant pour lui seul le droit d'administrer la ville. L'indécision et un certain malaise devaient s'emparer de toute la population. Versailles ne pouvait plus compter Marseille pour favorable, Paris non plus. Le Conseil municipal, qui revendiquait le droit d'administrer la ville, n'agissait pas, ne prenait aucune décision. Il ne pourvoyait même pas à l'abri, à la nourriture, et à la préparation des feuilles de route des soldats venus d'Afrique et des garibaldiens des Vosges, qu'il fallaitrapatrier. Ces malheureux, sans logement, sans solde, erraient, désœuvrés et affamés, dans la ville indifférente à leur situation, sourde à leurs cris de détresse. Gaston Crémieux
LE GOUVERNEMENT DE L'aÔTEL-DK' VILLE l49
pressa la Commission provisoire de s'occuper de ces abandonnés.
Il lança à ce sujet une belle proclamation, qui étahlisil les responsabilités, et, ce qui était plus urgent et plus I tique, il y annonçait à ces malheureux qu'on allait enfin s occuper d'eux, sans attendre la réouverture des bureaux do l'Intendance. « Il semble, disait cette proclamation, qu'on ait voulu vous provoquer li troubler l'ordre que nous nous efforçons de maintenir. » Des désordres graves étaient à craindre de la part d'une troupe disloquée, vagabondant dans la ville, en quête de pain et d'asile. Voulait-on Irriter ces hommes contre le nouveau pouvoir, en lui faisant croire qu'il pouvait les soulager. La proclamation les félicitait de leur calme et de leur patience. Elle ajoutait :
En l'absence de vos officiers d'adininistralloD, nous avons tenté l'impossible plutôt que de vous abandonner. Vous vous souviendrez, quand il le faudra, que nous sommes restés à un poste qui n'était pas le nôtre, et que nous avons accepté au delà de nos devoirs de citoyens envers vous. Vous comparerez la loyauté des républicains à l'égoïsme de tous les autres partis politiques, qui prétendent se servir de vous comme d'un instrument de destruction aveuË^le et passif. Vous vous souviendrez, quand il le faudra, de la main fraternelle que nous vous avons tendue. Le Président : Gaston CnÉHiEu.x.
Tout cela était fort anodin. Gaston Grémieux, s'il eût été le chef révolutionnaire qu'on a voulu voir en lui, mais il était avant tout un avocat disert et non un homme d'action, n'eilt pas manqué d'embrigader ces soldats abandonnés, ces hardis garibaldiens sans subsistance et sans solde, et de les diriger contre les forces, d'ailleurs insuffisantes alors, dont disposait Espivent de la Villeboisnet. Celui-ci, imitant M. Thiers, avait évacué Marseille avec ses troupes, et s'était retiré à Aubagne, dans la banlieue.
IJO HISTOinE DE LA COMMUNE
L'occupation de la gare Saint-Charles et de Notre-Dame de la Garde, d'où l'on eût dominé la ville et mnintc'nu en respect toute résistance réactionnaire, était la première disposition à prendre : Crémieux se borna à prononcer des discours et à se disputer avec les délégués du Comité Central arrivés de Paris. Ceux-ci s'ag-itèrent en vain. Landeck (i) se montra, comme partout, un brouillon. Il découragea Crémieux, dont il dénonçait le modérantisme, parce qu'il proposait de relâcher les fonctionnaires arrêtés comme otages, dont la Commune ne savait que faire. Crémieux donna sa démission au conseil municipal. La Commission départementale ofl'rit de se retirer avec lui. Le Conseil municipal ne répondit pas à cette offre. La Commission ne bougea plus et s'endormit. Landeck prit alors un arrêté plus violent qu'utile : il déclara le général Espivent de la Villeboisnet (2) déchu de .son commandement, et lui donna pour successeur un ancien sous-officier de cavalerie, Pélissier, qui était bègue. Le secrétaire général, qui remplaçait le préfet, Henry Fouquier, le journaliste bien connu, se réfugia à bord de la Couronne. Il y reçut l'avis que les troupes d'Espivent allaient arriver d'Aubagne pour reprendre de force la préfecture. La Commission
( 1 ) Landock, joaillier, 3g ans. Mêlé au procès de Blois sous l'empire, renia son affiliation à l'Internationale et fut acquitté. Candidat à la Commune, n'obtint que a.o43 voix dans le i' arrondissement. Délégué à Marseille par le Comité Central, il revint à Paris, après l'insuccès de la Commune dans celte ville. Remplit les fonctions de Commissaire aux délégations judiciaires. Lissagaray a dit de lui : 0 Ce n'était en réalité qu'un cabotin de foire, ne doutant de rien, parce qu il ignorait tout. »
(a( Henri Espivent de la Villeboisnet, né à Londres en i8i3. entré à Saint Cyr en iS'io, aide de camp du général Bedeau en Afrique, colonel après le coup d'étal, général de division le i.'i juillet 1870, commandant le i5« corps à Marseille. Il appliqua avec rigueur l'état de siège, illégalement établi, ferma les cercles, supprima les journaux républicains. Il fut mis dans le cadre de réserve, en 1878, à Nantes. Elu sénateur de la Loire-Inférieure en 1876, il siégea à l'extrème-droite et vota toutes les lois et mesures anti-républicaines. Le pape, en reconnaissance de ses services, le fit comte romain.
LE GOUVEnNKMENT nE l'hÔTEL-DE-VILLE i5i
-dta alors la dissolution du conseil municipal et convoqua ' s électeurs pour le 3 avril. C'était trop tard. Déjà les 1 .lupcs étaient en marche. On avertit ce qui restait de lembres présents que les soldats d'Espivent n'allaient pas ■•(1er à paraître. Ils répondirent avec un aplomb aussi m.irseillais que lacédémonien : « Qu'ils y viennent, té!... » A cinq heures du matin, le 4 avril, Espivenl, qui venait I ' recevoir de Versailles la nouvelle de la déroule des fédés à Rueil, donna le sig-nal de l'attaque. Il fut bientôt luiiitre de la ville. La préfecture seulement résista. Là, fortement retranchés, les cardes nationaux attendirent, décidés à lutter jusqu'au bout. Le combat fut assez vif, mais bref. Des hauteurs de Notre-Dame de la Garde, l'artillerie bombarda la préfecture et rendit la place intenable. A trois heures, ses défenseurs hissèrent le drapeau blanc. Espivent exig'ea que les combattants se rendissent à discrétion, et il continua le bombardement. Les combattants évacuèrent la place, et les marins de la Couronne prirent avec élan l'édiSce vide « à l'abordage », dit superbement M. Thiers à la tribune : « Il y a huit jours, à Marseille, il fallait prendre l'hâtel de la préfecture, la hache d'abordage à la main. » (M. ïhiers, séance du 8 avril.) 11 n'y eut pas de combat à la hache, et même pas de combat du tout, dans la préfecture ouverte. Les troupes eurent en tout 3o morts et 5o blessés, et les insurg-és i5o environ. Le !j;énéral Espivent fit une entrée qu'il qualifia lui-même de triomphale dans une dépêche adressée à M. Thiers. Pour affirmer son facile triomphe, il lança le 5 avril une proclamation aux marseillais, dans laquelle il disait :
La préfecture, dernier foyer de la résistance, n été occupée le soir même de l'attaque, par mes braves auxiliaires de la marine, au moment où je suspendais le feu de l'anillerie placée à .Noire- Dame de la Garde. Il me reste un devoir à remplir, c'est de pré-
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venir le retour de ces dësorilres, qui sout à la fois une calainilé pour notre pays déjà si malheureux, une perte énorme pour notre florissante cité, une ruine pour hoaucoup de familles. La proclamation de l'étal de sièj^e, faite conformément aux lois, m'a donné tous les [louvoirs nécessaires pour obtenir ce résultat.
Je veux que la paix, l'ordre, la concorde se rétablissent le plus promptemenl possible entre vous, que le travail reprenne, que riudustric soit libre et que le commerce retrouve sa prospérité.
Pour atteindre ce but, j'ajouterai, s'il le faut, aux dispositions qui précèdent, des prescriptions nouvelles.
Les dispositions au.\quelles le g^énéral fai.sail allusion, en affectant la crainte de les trouver incomplètes, étaient les suivantes :
1° Fermeture des clubs, interdiction des réunions publiques; 2° Remise de toutes les armes dans les maa^asins de l'Etat dans les ^8 heures; 3" Dissolution et désarmement de !a garde nationale; interdiction de toutes affiches traitant de matières politiques, appo.sées, colportées, ou insérées dans les journau.\ ; 4" Suppression de tout journal qui prêterait sa publicité aux actes du gouvernement insurrectionnel.
On visait les événements de Paris. L'éteiffnoirétait mis sur la presse de Paris et le bâillon était appliqué aux journaux des départements. La Commune de Paris était considérée comme n'existant pas. On ne devait plus en entendre parler. Cette ignorance imposée fut une des causes puissantes de l'apathie et de l'indifférence témoii;-nées par les départements du midi envers les combattants de la capitale, durant les six semaines de la lutte qui commençait précisément le jour oti Marseille, bombardé et terrorisé, se laissait prendre et liffotter par une force dérisoire de cinq mille hommes, au plus. Il est vrai qu'il y avait la terrible hache des marins de la Couronne! Il y avait aussi, et c'était plus sérieux, la volonté des marseillais de ne pas résister plus longtemps.
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S se montraient satisfaits d'avoir crié vive la Commune! cndant i|uelqu('s jours. Ils oo tenaient sr^^re à ce qu'on rit leurs vocifcnilions trop au sérieux; ils estimaient avoir »se/, fait pour cftle cause de la Commune, l'avant acclalée et proclamée beaucoup moins par ardeur révolutionaire que par amuur du bruit, des grandes phrases et des rands bras.
La (gesticulation puérile de la Caonebière terminée, il y il des arrestiitions, des proscriptions, par toute la ville long'év dans un silence insolite. Le fort Saint-Nicolas et ' château d'If furent encombrés de prisonniers. L'iiifurluné asion Crémieux fut arrêté. Il ne se cachait plus, se croyant l'abri de toute poursuite. Il oubliait son épilhèle de « Rulux 1). Elle n survécu à Crémieux, elle l'a vençé.
Il faut entendre cette apostrophe, demeurée célèbre, dans m véritable sens. La qualification vens»'erosse lancée aux >bereaux furieux qui, à Bordeau.v, insultaient Garibaldi
trouvaient que Victor Huço ne [larlait pas français, ne il pas un outrag'e à la démocratie paysanne, digne do us les égards, et qui, venue tard à la République, l'a )nsolidée, et, actuellement encore, la f^araiitit contre toute line el touU- sape, contre toute attaque nocturne, et mt'me inlrc une tentative de combat au plein jour, si les partis lonarchislcs, soutenus par quelques généraux félons, laient en courir l'aventure. L'épithéto s'adressait aux orgeril, aux Belcastel, à tous ces vilIaGreois titrés, nommés '■pulés h la faveur de la guerre el de leurs grades dans la obilo. qui rêvaient la mortde la République, a bi Gueuse », imme ils disaient, el supportaient in.soucieusement le •menibremenl de la patrie qu'ils avaient avec cmpresseeut voté. La droite a été touchée à fond piir le mol de ivocat marseillais. Bien que n'ayant fait preuve, durant is courtes journées d'influence, que d'une grande timi-
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dite et même de modérantisme, comme disait le délégué parisien Landeck, l'inoËfensif bourgeois Gaston Crémieux fut condamné à mort. Des démarches pressantes furent tentées en sa faveur. Il avait une jeune femme et quatre enfants. L'un d'eux, M* Eugène Crémieu.x, est devenu avocat disting-ué au barreau parisien. M. Thiers fut inexorable. Il devait cette amende honorable à sa majorité rurale. Gaston Crcmieux fut fusillé à Marseille, le 28 juin 1871.