LA RECONNAISSANCE DU 2 A VR/L
Le 2 avril, le dimanche troisième depuis le 18 mars, était le dimanche des Rameaux. La ville avait son aspect traditionnel. On achetait du buis à la porte des églises. La bénédiction matinale des verts rameaux avait eu lieu comme à l'ordinaire, sous le portail des paroisses, où se pressaient quelques dévotes, marmottant des oraisons, au milieu de marchandes aÉFairées et de camelots impatients se disputant les branches fraîches de la verdure consacrée, évoquant les ]ialmes de l'entrée à Jérusalem, et aussi la cueillette païenne du gui druidique. Le ciel était g'ris. Des souffles aii^res balayaient des poussières en spirales; la journée s'annonçait maussade. Rien ne pouvait faire prévoir qu'elle dût être sang-lante.
Malg'ré le temps incertain et plutôt hiémal, les parisiens, désireux de voir de l'herbe, impatients de marcher sur un autre sol que le pavé gras des faubourjjs ou le bitume humide des boulevards, se promettaient d'aller chercher des violettes à Meudon, de manger une friture à Asnières. Là on serait à l'abri des Versailiais, si, comme on le racon-
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tait, leurs patrouilles de cavalerie battaient les environs. Le Mont-Valérien protég'eait tout ce coin de banlieue. Avec ce gardien, dop^ue qu'on croyait fidèle, inoEFensif tout au moins, les promeneurs en banlieue n'avait rien à craindre.
La Commune devait siéger dans la journée, et l'on annonçait qu'une proposition de Félix Pvat serait discutée, tendant à la séparation des Eg'lises et de l'État. Nul, parmi les gardes nationaux, et même personne à l'Hôtel-de- Ville, ne s'attendait à un combat, au moins ce jour-là. Aucune disposition militaire sérieuse n'apparaissait prise pour une action offensive, ni pour repousser une attaque, prévue cependant, mais dont on ajournait l'échéance à une époque plus ou moins proche. Le rappel n'avait pas été battu, les mairies gardaient leur va-et-vient ordinaire, plus calme à raison du dimanche. On n'éprouvait nul fâcheux pressentiment, on n'entrevoyait même aucun motif d'inquiétude immédiate. C'était encore un dimanche de gagné. Il convenait d'en profiter, après on verrait. Tout s'arrangerait probablement.
Au ministère de la guerre, cependant, les trois généraux Bcrgeret, Duval et Eudes avaient envisagé un projet do sortie en masse, et s'étaient secrètement concertés, mais sans ordonner des concentrations, des mobilisations, sans rien préparer pour la réussite de ce premier contact. C'était un projet, en soi, raisonnable. On avait évidemment beaucoup trop tardé pour l'exécuter. Toutefois, en combinant heureusement les chances, en dressant un plan habile où tout serait prévu, où rien ne serait laissé à l'aventure, et en rassemblant à l'avance toutes les forces, tous les services auxiliaires nécessaires, en tombant surtout à l'improviste, et de nuit, sur les avant-postes ennemis, la marche sur Versailles pouvait devenir victorieuse. On aurait tout au moins l'avantage d'arrêter, d'effrayer l'adversaire. Cette
LE GOUVSIINBMKNT DIS l'hÔIEL-DE-VILLK I Gq
sortie entraînerait les bataillons parisiens et leur donnerait espoir et confiance. Les trois g'énéraux, impatients de prouver leurs talents militaires et de justifier leur haut commandement, voulaient hâter ce mouvement. Ils n'élaieat pas téméraires ni blâmables en se concertant pour une marche en avant, qui .seule pouvait chang'er la situation devenue chaque jour plus inquiétante, avec les préparatifs ostensibles de M. Thiers, et la concentration des renforts venus d'AUemag'ne, qu'on savait massés sous Paris, dont on pouvait prévoir une incursion prochaine.
Le tort des trois chefs fut d'abord de ne pas s'assurer du Mont-Valérien, pour l'occuper ou l'éviter.
L'imprévoyance et l'oubli des précautions élémentaires, pour une marche en avant comme celle qu'on projetait, accompag-naient encore malheureusement les conceptions ag'ressives des trois générau.x. En cela surtout, ils furent blâmables. Versailles d'ailleurs ne leur laissa pas le temps de mûrir et de bien combiner leur projet. L'attaque eut lieu, de son côté, dans la matinée du dimanche 2 avril, et ce fut pour les parisiens une surprise. Beaucoup, entendant le canon, crurent de bonne foi qu'il s'ag'issait de salves d'artillerie eu l'honneur d'une fôte de la Fédération de la Garde Nationale, annoncée comme devant avoir lieu au Ghamp-deiMars. La reconnaissance rationnelle et utile du 2 avril aboutit à une sorte d'embuscade, daus laquelle, imprudemment conduits, les fédérés se trouvèrent jetés.
Il est inexact de dire, comme l'ont écrit les journau.v et les narrateurs de Versailles, que les g'ardes nationaux commencèrent le feu brusquement en tuant un parlementaire. D'un autre côté les fédérés dirig'és sur le rond-point de Courbevoie ne peuvent être considérés comme ayant été l'objet d'une véritable surprise, puisqu'ils prenaient la route de Versailles pour tenter la reconnaissance décidée.
Quand on s'aventure hors d'une place investie, au delà de la lig-ne de protection présumée, les assiéjorés qui opèrent cette reconnaissance s'exposent à une collision ; ils doivent s'attendre à des coups de fusils partis des positions vers lesquelles ils s'avancent.
J^'opération du 2 avril, approuvée par les trois g-énéraux. mais arrêtée par le seul Bergeret, fut donc témérairement eng'ag'ée. Celui qui Tavait combinée et prescrite n'en avait pas prévu toutes les conséquences ni toutes les difficultés. 11 n'avait pas pris les dispositions nécessaires pour qu'elle tournât avantageusement.
A Versailles, le contint fut cherché. Depuis plusieurs jours les avant-postes détachaient des cavaliers qui battaient les environs, et plusieurs escarmouches avaient eu lieu, du côté d'Issv et de Clamart. Le 3o mars, des escadrons du g-énéral Gallifl'et s'étaient avancés jusqu'au rondpoint de Courbevoie. Un poste de g^ardes nationaux, placé là en avant-g-arde, avait dû être évacué, et une batterie lég-ère d'artillerie versaillaise avait pris sa place. Quelques volées de mitrailleuses avaient bientôt déblayé la route et forcé les fédérés à reg-ag-ner momentanément la tête du pont. Pour comprendre la position respective des deux forces en présence, il faut expliquer l'état du terrain {voir la carie n<> i).
La route de Courbevoie. ou route de Saint-Germain, est une des grandes voies nationales mettant la capitale en relations directes avec les départements de l'ouest. Elle est classée comme route nationale de Paris à Cherbourg, portant le n" i3. Elle ne dessert point Versailles directement, mai.s, par Bougival et Marly, elle donne accès à des voies départementales ou vicinales conduisant au chef-lieu de Seine-ct-Oise. La route part de la Porte Maillot, traverse la ville de Neuilly-sur-Seine, où elle prend le nom d'avenue
LE GOUVEHNEMENT DE l'hÔTEL-DE-VILLE
de Neuilly, formant dans cette traversée une voie superbe, pavée, d'une larg'eur considérable, avec deux contre-allces plantées d'arbres, bordée de maisons et de villas, à droite et à gauche. Des deux côtés des contre-allées s'étend un trottoir avec des boutiques très rapprochées, et, çà et là, de petits hôtels, des jardins, des hang-ars, espacés sur une grande partie du parcours. Là, pendant cinq semaines, la lutte fut acharnée. La route, à plus de trois kilomètres de l'enceiate fortifiée, est barrée par la Seine. Le pont de Neuilly resserre le passage et débouche sur la voie très large formant le prolongement au nord de l'avenue de Neuilly, et montant jusqu'à un vaste rond-point. Là se trouve aujourd'hui le groupe monumental de la Défense Nationale. De ce rond-point partent deux routes principales, l'une à droite conduisant à la caserne et à la ville de Courbevoie, l'autre, la route nationale, à gauche, menant à Nanterre, Rueil, Bougival et Saint-Germain-en-Laye. A huit cents mètres du rond-point de Courbevoie, se trouve un second rond-point, dit rond-point des Bergères, d'où monte, sur la gauche de la route nationale, une route menant au Mont-Valérien, à Suresnes, à la Gelle-Saint- Cloud et Garches, en contournant le fort.
Les fédérés, dans la matinée du 2 avril, occupaient Courbevoie, où des barricades insuffisantes avaient été élevées par eux. Une barricade, également rudimentaire et dépourvue d'artillerie, faite de pavés entassés, avec quelques débris de voitures enchevêtres, barrait l'entrée du pont du côlé de Neuilly. La faute fut grave de ne point placer là des mitrailleuses pour protéger la retraite des troupes envoyées en reconnaissance, et de ne point fortifier le rond-point. Les dispositions prises par Versailles étaient au contraire sérieuses et habilement combinées.
172 HISTOmE DE LA COMMUNE
Notre corps expéditionnaire, dit le lieutenant colonel Hennebert, était formé de deux brigades d'infanterie : l'une la brigade Daudel, de la division Faron, l'autre la brigade Bernard de Seigneurens, de la division Bruat. Eclairé sur sa gaucbe par la brigade de cavalerie de Galliffet de la division de Barail, sur sa droite par deux escadrons de la garde républicaine, il se mit en marche, le 2 avril, à six heures du matin. Une colonne s'avança par Rueil, Nanterre, l'autre par Vaucresson et Montretout ; la jonction des deux détachements s'opéra sans encombre au rond-point des Bergères. C'est de là que nos soldats partirent pour enlever les positions barricadées de Courbevoie, défendues par quatre bataillons d'insurgés...
(Guerre des Communaux, par un officifir supérieur, p. is5.)
Il résulte de cette déposition d'un témoin, d'un militaire, et des termes dont il se sert« notre corps expéditionnaire », qu'il s'a^-issait d'une véritable attaque, décidée pour dég'ager Courbevoie et s'emparer du pont de Neuilly, pour se rapprocher de Paris par conséquent, en occupant le seul débouché sur l'ouest, l'une des voies conduisant indirectement à Versailles. Vinoy vint diriger l'attaque, se portant au rond-point des Bergères, oii avait lieu la jonction des deux brigades Daudel et Seigneurens.
LE CHIRURGIE i\-MAJOR PASQUIER
Le combat commença par un coup de feu isolé. Ce fut presque un accident, ou tout au moins une méprise occasionnée par une chevauchée téméraire. Le chirurgien militaire Pasquier accompagnait la première colonne dirigée sur le rond-point. Poussé par la curiosité, par le zèle, emporté peut-être par son cheval, ou bien supposant que les services d'ambulance qu'il était chargé d'installer étaient déjà rendus à l'emplacement désigné, le chirurgien dépassa imprudemment les premiers pelotons. Il s'avança donc
LE GOUVERNEHKNT DE l'hÔTKL-DE-VILLK 173
seul, au milieu de la chaussée, sur la route vide. Des g-ardes nationaux, postés derrière la barricade, l'aperçurent, le prirent pour le chef d'un détachement venant les attnquer. Ils visèrent, le chirurgien tomba. On crut dans le premier mo. ment avoir tué le chef d'un peloton de g'endarmes envoyés pour prendre la barricade. Le colonel d'état major fédéré, Henry, dans sa dépêche, demeurée célèbre par la phrase ridicule sur Berg-eret « lui-même », manda à la Commission executive, dans l'après-midi, en rendant compte de la situation : « Colonel de g'endarmerie qui attaquait, tué. » Personne n'avait donc cru tirer sur un parlementaire, comme les dépêches et les récits Versaillais le prétendirent par la suite. Si les coups de feu avaient atteint un cavalier supposé être un parlementaire, ou la dépêche d'Henry n'eût pas mentionné le fait, ou elle l'eût expliqué comme le résultat d'un malentendu. Il était aisé de justifier le feu fait sur le cavalier aperçu : le prétendu parlementaire ayant négligé de se faire accompagner d'un clairon et d'un fanion blanc, ou ayant fait des démonstrations hostiles qui n'avaient pas permis de se rendre compte de sa mission pacifique. Mais pourquoi, et dans quelle intention les commandants versaillais eussent-ils envoyé un parlementaire à des gardes nationaux, en petit nombre, gardant une barricade vers laquelle des forces considérables se dirigeaient lentement avec l'intention visible de les attaquer et de les déloger, mais nullement de parlementer? Le chirurgien major a payé de sa vie son imprudence et son irréflexion. Pourquoi ce non-combattant s'avançait-il seul, en éclaireur, sur une route barricadée, que des hommes armés gardaient? Rien ne signalait à ceux vers lesquels il semblait guider une colonne, son caractère de neutralité. Les défenseurs de la barricade ne pouvaient le reconnaître comme appartenant, non pas à un corps combattant, mais au service de santé.
La place d'un médecin n'est pas à l'avant-garde, et l'on n'envoie pas un parlementaire à l'ennemi sans le faire accompagner selon les formes et consignes militaires. Il y eut donc témérité de la part du chirurgien, et impulsif mouvement de résistance de la part des gardes nationaux se jugeant menacés, et croyant tirer sur un chef de gendarmes. Ainsi est expliqué et réduit à ses justes proportions ce premier épisode de la guerre civile, dont on a exagéré la gravité, dont M. Thiers et les feuilles réactionnaires faussèrent les circonstances.
Cet incident tragique est de minime importance par rapport aux combats, aux massacres, dont la mort de ce chirurgien fut le sanglant prélude. Il convenait cependant de le signaler, à raison de l'inexactitude du récit versaillais,et de l'impression irritante que ce regrettable début des hostilités produisit sur les soldats, à qui l'on dit : ce Les fédérés assassinent les parlementaires ! ils tirent sur les médecins ! » L'exaspération de la colonne fut ainsi surexcitée. Les soldats, la barricade prise, procédèrent, avec les encouragements de leurs chefs, à des exécutions sommaires de prisonniers et de blessés, sous le prétexte de venger la mort du chirurg-ien Pasquier.