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LA MORT DE GUSTAVE FLOURENS

La première chose à constater pour exposer, aussi exactement que possible, la façon'dont s'est passée l'arrestation, bientôt suivie de meurtre, de Gustave Flourens, c'est qu'il existe plusieurs versions de ce sang:lant épisode delag'uerre civile, et qu'aucune n'apparaît complètement exacte (i). Les diverses versions, officielles ou officieuses, sont, comme on doit s'y attendre, mensone^ères et arrang'ées. Les autres olYrent des contradictions, renferment des erreurs, pas toujours aisées à signaler et à réfuter. Il faut se reporter à cette journée du 3 avril, troublée par les combats, par la

(i)L'auteur,qui habite depuis longtemps la r^çion.a pu vérifier surplace les lieux où s'est passé le drame et a recueilli des habitants contemporains des témoi^na^fes précis, autant <pie faire se pouvait : la crainte, la dissimulation, la mentcrie.coutumicres chez les paysans delà banlieue, rendant difficile et incertaine toirte enquête de ce genre.

déroute, et tenir compte de la'rapidilé avec laquelle le crime fut perpétré dans un endroit écarté, et aussi de la lenteur des communications. On n'apprit que tardivement à Paris l'identité du chef fédéré dont oa avait emmené le corps sanglant à Versailles. Il n'y eut qu'un seul témoin, Amilcare Cipriani. Ce vaillant italien était l'aide de camp et l'ami de Flourens. II n'avait pas voulu le quitter, quand celui-ci refusa de suivre ses hommes dans leur mouvement de panique et de retraite. Il était décidé à partager son sort. Peu s'en fallut qu'il ne le suivît dans la tombe. Cipriani, encore vivant, est un énergique révolutionnaire. Il ne compte que des sympathies parmi les républicains de toute nuance. Il est considéré comme français de cœur, naturalisé par ses services rendus à la démocratie, à la libre-pensée. Il a été souvent emprisonné pour ses idées, dans son pays. Militant intrépide, il fut frappé d'une condamnation à mort qu'il a évitée en cherchant abri en France, sa .seconde patrie. Il a été plusieurs fois nommé député au parlement italien, la réaction l'a empêché de siég'er et l'a proscrit. Il est donc revenu demander asile à ses amis de France. Il a été de nouveau accueilli avec estime et empressement. Il a écrit dans plusieurs de nos journaux républicains. Courag-eusement, et bien que n'étant plus un jeune homme, il s'est enrôlé dans l'armée grecque lors de l'avant-derniére lutte pour l'indépendance, et a été blessé. C'est un brave et un avontureu.^, aj'ant beaucoup d'analogie avec son chef et ami Flourens.

Le témoignage de Cipriani sur les circonstances de la mort de son compagnon est précieux, et nous ne manquerons pas de l'invoquer, mais il est évident que si, pour beaucoup de personnes, son récit de témoin oculaire et même d'acteur dans le drame doit être considéré comme entièrement véridique et complet, pour d'autres, même

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sans mettre en doute la sincéritéde Cipriani, il peut laisser supposer du parti pris, avec des détails omis ou modiiiés par esprit politique, par amitié pour le mort, ou par rancune bien lég'itime contre ses meurtriers. Eu outre, on est souvent, et malgré soi, un narrateur troublé ou incomplet des faits violents auxquels on a assisté, dont on a failli être la victime. Ainsi le témoignag-e d'un soldat blessé dans une embuscade, ou d'un passant attaqué par des bandits sur la g-rand'route, ne doivent être acceptés qu'avec réserves, malgré la bonne foi certaine du témoin. Tout au moins pour les circonstances accessoires, le récit du co-acteur, qui a dû être trop vivement impressionné, ou à qui des particularités ont pu échapper, doit être contrôlé et vérifié. Tout d'abord, relevons une ine.'caetilude, quant à la topographie, qui se trouve indiquée à tort dans le récit de Cipriani, et qui a été reproduite par tous les historiens et anecdotiers qui semblent s'être copiés. Les témoignages d'Amilcare Cipriani et d'Hector France, ce dernier, témoin presque oculaire, s'étant séparé de Flourens seulement peu de temps avant qu'il pénétrât dans la guinguette fatale où il voulait se reposer un instant, et où il trouva un repos sanglant, éternel, sont en défaut sur la désignation de l'endroit où s'est perpétré le meurtre. Tous ceu.ï qui ont raconté les circonstances de la tragédie en ont situé le lieu à Chatou. C'est une erreur. Chatou est un coquet village de Seine-et-Oise, ctinton de Saint-Germain, qui est placé sur la rive droite de la Seine, avant Croissy,en face deRueil, non loin de Bougival, sur l'autre rive. Le fleuve divisé en deux bras, depuis Bezons, sépare(]hatou de Rucil.Le pont de pierre, qui existe encore et sertau transit ([uotidien des habitants se rendant àRueilouen venant, avait été détruit à l'approche des prussiens. Le pont du chemin de fer de l'ouest, ligne de Saint-Germain, traversant la Seine à cinq

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cents mètres en aval du pont de pierre, sans être effondré complètement, était coupé, démoli, obstrué, impraticable. Flourens n'aurait pu s'y engager, pas plus du reste que ne songèrent à l'utiliser, pour se sauver dans la direction de Bezons et Colombes, pour regagner Paris coupant la presqu'île de Gennevilliers par le pont d'Asnières, les bataillons de Bergeret et de Flourens, dispersés sous les obus du Mon t- Valérien, pourchassés par les cavaliers de Galliffet et de Preuil. L'un des historiens de la Commune, généralement fort exact, M. Fiaux, raconte que« Flourens est rejeté avec une partie des siensdans Chatou,où,ne pouvant rallier ses soldats, il est obligé de chercher un refuge dans une auberge ». Comment M. Fiaux a-t-il pu s'expliquer la traversée de la Seine accomplie par Flourens et Cipriani, lorsqu'il constate, quelques lignes plus haut, dans son récit que « le matin, vers huit heures, après avoir occupé la gare de Rueil, i.5oo gardes nationaux environ s'étaient dirigés sur Chatou. Le pont ayant été coupé, ]e mouvement en avant s'était interrompu et quelques gardes seulement avaient passé la Seine en bateau «. Ce bateau resta pour le retour amarré sur l'autre rive, mais les malheureux gardes nationaux isolés furent fusillés sur place par Galliffet. Aucun batelier ne fut signalé comme ajant passé Flourens. Celui-ci n'a pu traverser la rivière en barque : il est resté sur la rive gauche, où il a été surpris et tué. C'est sur le quai de halage, entre les deux ponts de Chatou (pont de pierre et pont du chemin de fer), mais sur le territoire de Rueil, à l'endroit où est établi aujourd'hui le dépôt de charbons de la maison Domage-Louesse, qu'il a cherché asile.

Là se trouvait une petite guinguette avec tonnelle etcour étroiteou jardinet sur ledevant, fréquentée par les pêcheurs et les gens de la marine. Elle n'était pas installée au bord

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de la Seine, mais un peu en retrait, au milieu de champs et de terrains non bàlis. L'auberge était tenue par un nommé Philippe Petit : c'est cet homme qui, par lâcheté, par peur d'être compromis, car il ignorait la qualité du vaincu qui se fiait à son hospitalité, a fait dénoncer la présence de deux fédérés dans son auberge. 11 n'a pas été luimême avertir. C'est un marchand de tripes ambulant, nommé Lecoq, qui fut prévenir les gendarmes, sur l'invitation de Petit, mais il faut le dire, envoyé aux nouvelles par Flourens. Ces deux misérables furent encouragés et aidés par un pêcheur du voisinage nommé Levanneur. Celui-ci n'aurait pas prononcé un mot, mais aux gendarmes cherchant le gîte où les fédérés signalés étaient cachés, ainsi que le leur avait dit Lecoq, aurait étendu le bras désignant la maisonnette, guidant ainsi leurs recherches.

Voici donc un point fixé. Flourens n'a pas été tué à Chatou comme ou l'a répété, mais sur le territoire de Rueil, sur le quai de la rive gauche conduisant d'un côté vers l'est à Nanterre, et vers l'ouest, à Bougival, à la Machine et à Port-Marly. L'erreur serait inexplicable, surtout dans le récit de Cipriani, si l'on ne savait que les habitants ont l'habitude de dire « nous allons à Chatou » quand ils se dirigent vers le petit groupe de maisons campées aux abords du pont et sur la rive, bien que ce côté gauche du fleuve appartienne au territoire de Ruei!. Surtout à cette époque, ce coin de terrain sur la rive gauche, avant le pont, avait toutes ses relations avec Chatou sis à cent mètres en face, et fort peu de rapports avec la ville de Rueil, distante de deux kilomètres, et dont, à 800 mètres du pont, se trouvait la gare, alors fort isolée elle-même. El le est à un kilomètre de la route nationale de Paris à Cherbourg, qui passe sous le Mont-Valérien et où s'étaient produites la panique du matin, la débandade de l'après-midi. Cipriani aura entendu

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désignor sous le nom de « Cbatou » les terrains avoisinant l'auberue de Petit. De son récit, peut-être aussi des j)i'ocèsverljaux des gendarmes, ctrang-ers à la localité et pareillement mis en erreur, l'inexactitude topographique s'est propagée dans tous les récits subséquents, dans toutes les histoires. Il faut donc, dans les citations ci-après, rectifier et lire Rueil, partout où se trouve le nom de Cbatou. Ce n'est assurément pas un honneur pour Rueil, mais l'histoire exii,'e cette précision.

Parmi les récits contemporains erronés ou fantaisistes sur ce .sanglant épisode, il faut signaler les suivants :

Le Temps daté du 6 avril, qui dit en entrefilets, première page : n M. Flourens a eu la tête fendue d'un coupde sabre à Meudon, dans une sorte de combat corps à corps.

La Vérité, du même jour, raconte qu'une escouade de gendarmes chargée d'opérer une reconnaissance aurait traversé la Seine en bateaux et se serait présentée inopinément devant la gare (quelle gare, celle de Rueil ou de Cbatou?), où Flourens, escorté de plusieurs officiers, revenait d'une inspection... une mêlée à l'arme blanche s'engagea et le malheureux général de la Commune tombe frappé mortellement de deux coups de sabre sur la nuque...

Le Gaulois, publié à Versailles, donne le récit suivant : « Vers quatre heures, les gendarmes pratiquent des perquisitions dans le village de Chatou lorsqu'un coup de feu parlant d'une fenêtre de la mai.son d'un aubergiste nommé Ducoq, les gendarmes firent irruption dans la maison... le capitaine Desmarets s'élança sur Flourens et lui fendit la tête d'un coup de sabre. Un jeune garibaldien, Piuiiii. l'officier d'ordonnance de Flourens, eut en même temps la cuisse traversée d'un coup de sabre et on put le faire prisonnier. Cet italien, 7a/ /»e c/:7/>as un mol de Jranrais,

LE GOUVERNEUSNT DE L'ndTEL-DE-VILLE s3q

(Amilcare Cipriani jourualiste parisien!) avait eu le temps de chang-er (le vêtements... »

Le Cri du peuple de Jules Vallès donne cette nouvelle version : « Flourens, à la tête de ses hommes, se serait avancé témérairement sur la route. Aussitôt entouré et reconnu, il aurait été traîna à terre. On lui a tranché la tête et ensuite tiré des coups de fusil. »

Quant à l'Opinion Nationale, journal très important, aux informations ordinairement sérieuses et contrôlées, elle nous apprend que « c'est à la gare de Rueil que Flourens fut fait prisonnier. A ce moment, il tira un coup de revolver sur un garde républicain. C'est alors qu'un capitaine de ce bataillon, indigné, porta à Flourens un coup d'épée dans l'œil gauche. Plusieurs autres coups lui furent portes. Il tomba mort ». (N'daté du jeudi 6 avril.) La gare de Rueil, ligne de Saint Germain, est à plus de mille mètres de la Seine et à semblable distance de Chatou, la station suivante.

Lissagaray, dont le récit est dans son ensemble assez exact, écrira dans son Histoire de la Commune une variante fautive. Il indique la berge comme ayant été le théâtre du meurtre :

Cipriani avisa une maisonnette voisine, près du pont de Chatou, fit prix d'une chambre, où Flourens le suivit, déposa son sabre, son revolver, son képi cl se jeta sur le lit. Un individu envoyé en reconnaissance les donooi^a et une quarantaine de gendarmes cernèrent la maison. Cipriani, le premier découvert, veut se diifcndre, est assommé. Flourens, reconnu à une dépêche trouvée sur lui, est conduit sur te boni de ta Seine, où il se lient debout, tète nue, les bras croisés. Un capitaine de gendarmerie, Desmarets, accourt ;\ cheval, hurle : « C'est vous Flourens, qui tirez sur les gendarmes ! » et se dressant sur ses étriers, lui fend le ciàne d'un coup si furieux qu'il lui fit deux épauleltes, dit un gendarme qui avait le mot jovial...

(Lissagaray. — Histoire de la Commune, p. 182.)

36o HISTOIRE DE LA COMMUNE

M. Léonce Dupont, dans ses Souvenirs de Versailles, a dit tenir le récit suivantd'un capitaineX...,qui faisaitpartie de la petite colonne donnant la chasse aux fédérés, fouillant les maisons situées entre Rueil et la Seine:

Non loin de la route de Ruoii, «ur le territoirede C/iaiou, il y a un marchand de vins. Au moment où ils s'approchent de ce logis avec riutenlion de le visiter, les gendarmes reçoivent la décharge d'un revolver qui leur est envoyée par la fenêtre du premier étaffe. Ils ne font qu'un bond, sur cette demeure inhospitalière, la fouillent avec frénésie. Au premier étage, dans une couverture de cheval verte, bordée de noir, un homme apparaît, il est chaussé de grandes bottes à l'écuyère, la couverture soulevée laisse voir une vareuse ayant au bras les traces de galons arrachés. L'homme a la tète nue. Son front de penseur haut et large, son visage allongé, garni d'une barbe en pointe, se distinguent par des tons mats et une maigreur ascétique. Lorsque les gendarmes se présentent, il fume la cigarette. Il s'avança vers eux, de façon insolente, en lançant des bouflées de fumée. Il est pris sans résistance et conduit avec force bousculades, par l'escalier, jusqu'au capitaine de gendarmerie Desmarets, qui se tient à cheval devant la maison. En l'apercevant, le prisonnier, resté libre, court au capitaine et, se plaçant par l'effet du hasard à la droite de son cheval, il ne voit pas le sabre nu que l'officier tient dans sa main gauche avec la bride : « Capitaine, de grâce, faites cesser ces mauvais traitements, il est lâche de frapper ainsi un homme désarmé. «Irrités par cette injure, les gendarmes répondent : « Le lâche c'est lui, il a tiré sur nous. »

J'ai dit que le prisonner était à la droite du capitaine. A peine les gendarmes ont-ils parlé que l'officier s'écrie : — « Ah ! tu tires sur mes gendarmes et tu demandes grâce ? Tiens, voilà ta grâce ! » Saisissant avec la main droite le sabre nu placé dans sa main gauche, il lui en assène un coup furieux au travers du visage. Un flot de sang jaillit, l'homme tombe la tète fendue et se débat dans une atroce douleur. Un gendarme s'approche et lui décharge à bout portant son chassepotdans la tète. C'est un beau coup de sabre ! dit un officier au capitaine Desmarets...

Tel est le récit (pie nous entendons dans la galerie des Tombeaux. Il nous cause une pénible impression, mais dans les guer-

LE GOUVEaNEMKNT DE l'hÔTEL-DE-VILLE lÔ I

res civiles, on n'est pas toujours libre de tuer son ennemi comme on veut. S'il n'eût pas été placé à la droite du cheval, et si le coup qui frappa eût été porté par un bras moins vigoureux, Flourens eût péri dans des conditions plus conlormes aux lois de la guerre.

(LÉONCE DcTONT. — Souuen-rs de Versailles, pp. 55, 37. Paris, Dentu,

Hector France (i) n'a pas assisté au meurtre, mais le récit qu'il a fait à Londres, à Louise Michel, et public par celle-ci dans son livre ta Commune, est intéressant pour les renseig'nements surtout qu'il donne sur l'étal d'esprit de Flourens, lorsqu'il se dirig'ea vers l'auberge funeste. Louise Michel a écrit :

Le récit des derniers instants et de la mort de Flourens me fut donné à Londres, l'an dernier, par Hector France, qui, le dernier de nos camarades, a vu Flourens vivant, et par Amilcare Cipriani, son compaa^non d'armes et le seul témoin de sa mort, pour être publié dans cette histoire.

J étais, dit Hector France, avec Flourens depuis la veille ; il

(1) Hector France (Nicolas-AIplionse-Marie), né à Mirecourt (Vosges), le n juillet 1887, capitaine et homme de leUres. Son père représentant du peuple en 1848, avait été chef d'escadrons de gendarmerie. Elève du Prytanée de la Flèche, engagé volontaire aux spahis, après avoir échoué a Saint-Cyr, capitaine de mobiles, capitaine commandant au 7' chasseurs à cheval pendant la guerre, Hector France se trouvait à Paris au i8 mars. Cousin germain de Charles Lullier, celui-ci l'ençasfea à servir la Commune. Il fut détaché à l'état-major. Après la défaite, réfusçié en Angleterre il y devint professeur de littérature française à l'école royale militaire de Woohvich, analogue à notre école de Samt-Cyr (1880-18951. Hector France fut aussi un homme de lettres très distingué. Il écrivit dans divers journaux, fut secrétaire général de la société des Vétérans. Il a puhlié avec succès de nombreux romans populaires et a laissé des livres excellents, tels que : tes Va-nu pieds de Londres, l'Amour au pays-bleu, l'Homme qui tue, etc. 11 est en outre l'auteur d'un important ouvrage de linguistique : le Dictionnaire de la langue verte. Dans ces dernière» années il était rédacteur chef du Vétéran. Il est mort à Kueil, le 18 août 1908. Un brave soldat et un écrivain remarquable, dont plusieurs ouvrages, les uns comme .Vusc, Haschich et Sang, d'une couleur africaine intense, les autres, comme les Nuits de Londres, d'un pittoresque puissant, certainement survivront.

a6a IIISTOint: DE LA COUUUNE

m'avait pris poar aide de camp, et je l'avais rejoint à la porte Maillot, où les bataillons fédérés étaient rassemblés pour la sortie. Il m'envoya de la route de Rueil, dans l'après-midi, après le reçu de la dépêche de Bergerct demandant du secours, prévenir celuici de son arrivée et lui dire de se concentrer avec lui. Quand je revins rendre compte à Flourens de ma mission je le trouvai avec Cipriani, entouré d'une foule d'officiers et de simples gardes qui les accablaient d'invectives, se croyant trahis. Les obus commençaient à tomber sur le village et c'est ce qui les exaspérait.

Flourens, se voyant en butte à tant de reproches, descendit de cheval, et sans mot dire, très pâle, il se diriefea vers la campagne. Je fis pars de mes appréhensions à Cipriani, en lui disant : « Vous le connaissez mieux que moi, suivei-le et empèchez-le de faire un mauvais coup. »

Cipriani mit pied à terre et suivit Flourens, qui déjà était loin. Je restais seul à cheval, lorsqu'après un obus qui éclata tuant ]ilusieurs fédérés, toute leur colère se tourna vers moi. qui avais çardé mon uniforme d'officier de chasseurs à cheval. Ils me traitèrent de traître et de versaillais, disant qu'ils allaient me faire mon affaire de suite. Heureusement les artilleurs que j'avais emmenés prirent ma défense et calmèrent la colère des fédérés. Pendant ce temps les obus ne cessèrent de pleuvoir. On me dit : « Puisque vous êtes monté, allez voir où est Flourens. :> Je pris le galop dans la direction qu'il avait suivie...

(Louise Michel. — La Commune, p. i8o, Paris, Stock, éd., 1898.)

Hector France revint donc vers l'endroit où il avait laissé Flourens et Cipriani. II chercha, frappa à diverses portes, sans obtenir de réponse et ne put retrouver Flourens, qui déjà était réfugié dans l'aiiberçe. Hector France retourna alors vers les fédérés, qui s'informèrent encore de Flourens, mais les troupes de Versailles approchaient et il fallait se replier en hâte. « Je restais, dit-il, le dernier, à plus Je deux cents mètres, regardant toujours si Flourens revenait. Dans les champs, de tous côtés, des buissons et des haies, partirent des coups de fusil sur nous. »

Cette déposition saisissante fait connaître les raisons qui

LE nouvKRNEJir.Nr nr. i,'iiÙTRr,-Dr.-vit,i,i-, 26'»

poussèrent Gustave Flourens à s'écarter de la route, à se séparer de ses compag'nons et à s'en aller au hasard, dans la campag^ne, puis à chercher asile dans l'auberge auprès de la Seine. Il était accablé par la défaite. Il en calculait la portée, et le décourag'ement l'avait envahi. L'effarement de ceux qui l'avaient suivi, les injustes reproches, leurs cris stupides : « Nous sommes trahis, nous sommes vendus! » tant de fois entendus durant la g'uerre des prussiens, lui ôtèrent son éners;'ie accoutumée, et sa vig^ueur morale parut l'avoir abandonné, la lassitude phj'sique s'ajoutant à la dépression en cet instant critique. Il s'éloigna donc machinalement, toujours accompagné du fidèle Cipriani, au hasard, cheminant lentement, silencieux et pensif, comme un somnambule dans un rêve incohérent. Un gîte hasardeux se rencontre, alors il s'y blottit, harassé. Il ne pensa point qu'il pouvait être pris et massacré dans cette ratière, ou, si l'idée lui en vint, il l'accueillit sans épouvante, peut-être, avec une résignation indifférente. II s'était dirigé vers cette auberge isolée, un peu dans le même état d'esprit où devait par la suite se trouver Delescluze, qui, après les invectives et les soupçons des gardes du pont levis de la barrière de Vincennes, s'en fut au devant de la mort à la barricade du boulevard Voltaire. Pauvre Flourens I...

Le récit de Cipriani, avec l'autorité qu'il tire du caractère de celui qui Ta fait, et de sa situation exceptionnelle de témoin unique des événements, mérite d'être considéré comme seul exact et complet, en y ajoutant toutefois des rectifications de détail, comme le nom du misérable qui dénonça la retraite (les Jeux vaincus, comme la situation de la maison du crime, et les circonstances atroces du coup de sabre.

Le témoignage de Cipriani a été recueilli et donné en

termes à peu près identiques, par Gaston Da Costa, dans la Commune vécue, i'"'' vol., pp. 365 et suiv., et par Louise Michel. Voici le texte de Louise Michel, donnant les paroles mêmes d'Amilcare Cipriani :

A ma demande, dit Cipriani, de nous mettre en route au moment de la retraite, Flourens refusa, et, descendant de cheval, il Confia sa monture à des gardes nationaux qui se trouvaient là, et il se mit à marcher sur le bord de la rivière.

Je lui fis observer qu'en ma double qualité d'ami intime, de chef d'élat-major de la colonne, je ne pouvais ni ne devais l'abandonner dans un endroit qui allait être envahi par l'armée de Versailles, que j'étais bien décidé à ne pas le quitter, et que je resterais ou partirais avec lui.

Fatigué, il s'étendit sur l'herbe et s'endormit profondément.

Assis à côté de lui, je voyais au loin les cavaliers de Versailles caracolant dans la plaine et s'avançant vers Chatou.

Il était de mon devoir de tout tenter pour sauver l'ami et le chef aimé de la foule.

Je l'éveillai et le priai de ne pas rester là, où il serait fait prisonnier comme un enfant.

« Votre place n'est pas ici, lui dis-je, c'est à la tête de votre colonne, si vous êtes fatigué de la vie, faites-vous tuer demain matin dans la bataille que nous engagerons, à la tête des hommes qui vous ont suivi jusqu'ici par sympathie, par amour.

Vous ne voulez pas vous retirer, dites-vous ? la désertion est pire. Vous trahissez la Révolution qui attend tout de vous ! »

Il se leva, me donna le bras :

— Allons, dit-il!

S'en aller, c'était facile à dire, presque impossible à faire sans être vus et guettés par l'armée de Versailles qui cernait presque l'endroit où nous étions.

II était indispensable de nous cacher et d'attendre la tombée de la nuit pour rejoindre nos troupes à Nanterre.

En arrivant sur le quai de Chatou, nous entrâmes dans une petite maisonnette, une sorte de cabaret bordé par un terrain vague, qui portait le n° 21. Nous demandâmes à la maîtresse du logis si elle avait une chambre à nous donner, elle nous conduisit au premier étage.

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L'ameublement de cette chambre se composait d'un lit à droite en entrant, d'une commode à çauche, au milieu une petite table.

Flourens sitôt entré déposa sur la commode son sabre, son revolver et son képi et se jeta sur le lit où il s'endormit.

Je me mis à la fenêtre, la persienne fermée, pour guetter.

Oueiqucs instants après j'éveillai encore Flourens pour lui demander s'il consentait à ce que j'envoie quelqu'un en exploration, pour savoir si la route de Nanterre était libre.

Il y consentit. Je fis monter la maîtresse de la maison, à qui je demandai si elle avait quelqu'un pour faire une course.

— .l'ai mon mari, dit-elle.

— Faites-le monter, lui dis-jc.

C'était, je crois, un paysan. Je le priai de s'assurer si la route de Nanterre était libre, et de revenir de suite nous rendre la réponse, lui promettant vintçt francs pour son dérangement. Cet homme s'appelait Lecoq.

Il partit, j'allumai un cigare et je repris ma place derrière la persienne.

Cin(| minutes après, je vis débusquer, sur la droite d'une petite rue, un sous-lieutenant d'état-major à cheval qui regar. dait attentivement du côté où nour. étions.

Je communiquai le faità Flourens et je repris encore mon poste d'observation à la fenêtre.

L'officier avait disparu. Quelques minutes après, du même côté, je vis arriver un gendarme.

Puis venant vers notre demeure, et comme un homme sûr de son fait, il se pencha un instant dans le terrain vague qui se trouvait devant la maison, pour voir une quarantaine de gendarmes qui le suivaient. J'allai vers Flourens et lui dis :

— Les gendarmes sont devant la maisou.

— Oue faire, dit-il '.' Ne pas nous rendre, mille dieux !

— Ma foi ! dis-je je ne vois pas grand'chose à faire. Occupez vous de la fenêtre je me charge de la porte, et je pris mon revolver.

Au même moment, quelqu'un du dehors cherchait à entrer.

J'ouvris et me trouvai face à face avec un gendarme, le revolver braqué sur moi.

Sans lui laisser le temps de tirer, je lui déchargeai le mien en

pleine poitrine. Le gendarme blessé se précipita dans l'escalier en appelant aux armes.

Je le poursuivis et dans la salle d'en bas je tombai au milieu des autres gendarmes qui montaient.

Je fus terrassé à coups de baïonnette et de crosses de fusil.

J'avais la tète fracassée en deux endroits, la jambe droite percée de coups de baïonnette, les bras presque rompus, une côte enfoncée, la poitrine abimée de coups, je perdais la sang par la bouche, les oreilles, le nez, j'étais à moitié mort.

Tandis que l'on m'arrangeait de ia sorte, des gendarmes étaient montés dans la chambre et avaient arrêté Flourens.

On ne I avait pas reconnu . En passant devant moi, il me vit à terre couvert de sang, et s'écria: « O mon pauvre Cipriani ! »

On me fit lever et je suivis mon ami .

On le fit s'arrêter à la sortie de la maison et je restai en compagnie des gendarmes, à l'entrée du terrain vague.

Flourens ayant été fouillé, on trouva dans sa poche une lettre ou dépêche adressée au général Flourens.

Jusque-là il avait été traité avec certains égards, mais alors la scène changea.

Tous se mirent à l'insulter en criant : — C'est Flourens, nous le tenons ! cette fois il ne nous échappera pas !

Au même instant arrivait un capitaine de gendarmerie à cheval. Ayant demandé quel était cet homme, on lui répondit en poussant des cris sauvages : — C'est Flourens !

Celui-ci se tenait debout, fier, sa belle tète découverte, les bras croisés sur sa poitrine.

Le capitaine de gemlarmerie avait Flourens à sa droite, il le dominait de toute sa hauteur et lui adressant la parole d'un ton brusque et arrogant, il demanda :

— C'est vous, Flourens ?

— Oui, dit-il.

— C'est vous qui avez blessé mes gendarmes ?

— Non, répondit encore Flourens.

— Menteur, vociféra ce gredin, et d'un coup de sabre appliqué avec l'habileté d'un bourreau, il lui fendit la tète en deuxi puis partit au grand galop.

L'assassin de Flourens se nommait le capitaine Desmarets. Flourens se débattait à terre affreusement. Un gendarme en ricanant dit : — C'est moi qui vais lui faire sauter la cervelle !

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Lui ayant appliqué le canon de son fusil tlans l'oreille, Flourens resta immobile. Il était mort.

Ici je devrais m'arrèler. mais bien d'autres outraocs attendaient, à Versailles, le cadavre de ce grand penseur révolutionnaire ; si je ne les avais vus de mes propres yeux, je n'y croirais pas.

II est doue indispensable que je conduise le lecteur à Versailles, la ville infâme et maudite, pour raconter les faits jtisqu'au moment où on me sépara du cadavre de Flourens.

Mon ami avait cessé de souffrir, ma Ejrande souffrance commençait en ce moment. Le meurtrier de Flourens parti, je restai à la merci des gendarmes qui hurlaient comme des hyène? autour de moi.

On me fit lever, et on me plaça debout à côté du cadavre de Flourens, pour être fusillé.

Un des g'endarmes eut Tidée dem'adresser la parole ; lui ayant répondu avec horreur et dégoût, il fit pleuvoir sur moi une avalanche de coups et d'insultes.

Ce contre-temps me sauva la vie, un sous-lieutenant de gendarmerie, passant par là, demanda qui j'étais.

— « C'est l'aide-de-camp de Flourens ! » répondirent les gendarmes. C'est pour cela que je suis connu avec ce titre.

— C'est malheureux, dit le sous-lieutenaut, ce n'était pas ici qu'il fallait le tuer, mais le fusiller à Versailles.

En parlant de moi, il dit: Garrottez-moi ce coquin comme il faut, on le fusillera demain à Versailles, avec d'autres canailles que nous avons faits prisonniers.

Je fus solidement garrotté comme il l'avait ordonné,on fit venir un tombereau avec du fumier, on me jeta sur les jambes le cadavre de mon pauvre ami.

Nous nous mîmes en route pour Versailles, au milieu d'un escadron de gendarmes à cheval.

La nouvelle de l'arrivée de Flourens nous avait précédés.

A la porte était un régiment Je soldats qui ignoraient sa mort, tiraient les baguettes de leurs fusils, pour le frapper.

Nous arrivâmes au milieu d'une population, ivre et féroce qui hurlait: A mort, à mort !

A la préfecture de police, je fus mis dans une chambre avec le cadavre de Flourens à mes pieds.

Des créatures, élégamment vêtues, la plus grande partie en

compaffnie d'officiers de l'armée, venaient toutes souriantes voir le cadavre de Flourens ; il ne leur faisait plus peur. D'une façon infâme et lâche elles fouillaient du bout de leurs ombrelles la cervelle de ce mort. Oans la nuit, je fus séparé à jamais des restes sanglants de ce pauvre et cher ami, et renfermé dans les caves.

Ainsi fut assassiné, et outragéaprès sa mort.Gustave Flourens, par les bandits de Versailles.

AlMICARE ClPRlANI.

De l'ensemble de ces récils tragiques, qu'on peut comparer et fondre en certaines parties, la certitude résulte que Gustave Flourens, surpris après le combat et loin du champ de bataille, dans une chambre où il était endormi, fut mis en état d'arrestation, puis, sous les veux et entre les mains de g'endarmes se disposant à l'emmener prisonnier, a été tué à coups de sabre, dans un accès de fureur sauvag-e, par un capitaine nommé Desmarets. Cet assassin a, dans le premier moment, été approuvé par le gouvernement de Versailles qui le décora. Mais ensuite, on eut honte de conserver cet homme dans l'armée ; on lui donna une fonction civile, où il demeura oublié et impuni.

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