‹ Histoire de la Commune de 1871Chapitre 68 sur 95 · I.K GOUVERNEMENT DE l'hÔTEL-DE VILLE 2Ç · texte numérisé non relu

I.K GOUVERNEMENT DE l'hÔTEL-DE VILLE 2Ç

g^érée une honteuse et barbare dcmonslration. Cette foule (le clubmen, d'oisifs, de g'ens du monde, de boursiers, de vaudevillistes, de courtiers véreux, de journalistes officieux et d'intrigants d'antichambre, auxquels se mêlaient dans une promiscuité de carnaval, grandes dames impertinentes, bourg'ooises prétentieuses, prudes revéches, hautes cocottes souriantes, et filles tapageuses, s'évertua à propager la liesse brutale. Chacun racolait les gens de connaissance pour se féliciter en commun et aller faire la conduite aux communards pris.

Tout ce public dépaysé, à qui les distractions manquaient, .se porta en masse sur l'avenue de Paris, au devant du convoi des vaincus. L'exaspération du siège, quand de rares prisonniers avaient passé dans nos rues, n'avait pas été jusqu'à l'insulte. Envers ces ennemis détestés, que les chances de la guerre avaient désarmés et livrés, la populace avait conservé des égards : c'étaient, il est vrai, des Allemands; des êtres devenus odieux. On les haïssait toujours, mais ceux-là étaient pris, donc devenus inoffensifs. Ces prussiens-là, si redoutés, n'étaient plus à craindre, on les épargnait, et quelques-uns même les plaignaient. On considérait toujours ces mauvais voisins comme appartenant à l'humanité, et ayant des droits, sinon à la pitié, du moins au respect dû aux prisonniers entre civilisés, conforméments aux usages de la guerre. On eût hué, bousculé, cogné môme le drôle qui se fût permis de les outrager au pa ssage. L'énergumène qui eût osé porté la main sur l'un de ces captifs eût été assommé sur place. Mais pour des parisiens, pour des Communards, les sentimentsde cette haieélégante furent autres. On ne considéra plus ces prisonniers, parmi lesquels se traînaient aussi des femmes, des enfants, comme des êtres humains. Ils cheminaient péniblement, sous le sabre et la menace des gendarmes, les vêtements en

294 HISTOinr. bC hK COMMUNE

lambeaux, la tignasse en désordre, pas lavés, ayant combattu deux jours, passé deux nuits à l'air et sans sommeil, atïamés, altérés, quelques-uns saig-nants, endoloris, d'autres malades, tous désemparés, ang'oissés , plusieurs effrayés, tous misérables. Cette société deg-ensdisting-ués, se sachant protégée, n'ayant plus peur, insulta avec entrain ces malheureux. Bientôt aux outrages, aux ricanements, aux mois orduriers, tombés de bouches roses et de lèvres pincées, s'ajoutèrent les coups. Les cannes s'étaient levées ; audessus destêtes houleuses, elles formaient entrecroisées. une voûte de haine sous lacjuelle passait, en courbant l'cchine, en se protégeant mal du bras reployé, le troupeau lamentable des vaincus. Au devant des visages, les mains se tendaient furieusement afin de les meurtrir. Chacun s'empressait à cette curée chaude, avide de happer un morceau de chair. Ils se rengorgeaient triomphants, ceux qui parvenaient à écraser un nez, à déchiqueter un lobe d'oreille. Quand les poings se heurtaient à l'obstacle des dents ou effleuraient la mâchoire sans la fracasser, il y avait du dépit, et l'on recommençait à taper au hasard, dans l'espoir de rencontrer le menton ou toute autre partie vulnérable et saillante, au petit bonheur. De la gaine des gants sortaient de jolies mains armées d'ongles aigus. Les dames distinguées, les autres aussi, cherchaient à atteindre le front, la nuque, la joue, les yeux, les yeux avant tout, et à les griffer. Par ces dames à l'affût, les femmes étaient surtout guettées. De loin on les visait au passage, comme un gibier déboulant. Quelques loustics sadiques suivaient la chasse, attentifs, proposant de retrousser les jupes et de farfouiller, avec cannes et parapluies, ces dessous en loques et certainement peu soignés. Des élégantes, plus avisées, plus entreprenantes aussi, se baissaient, se faufilaient entre les chevaux de l'escorte, sans craindre les ruades, et parvenaient à glisser,

Page 1