‹ Histoire de la Commune de 1871Chapitre 69 sur 95 · I.E GOUVERNeUENT DE l'hÔTBL-DE-VILI-E · texte numérisé non relu

I.E GOUVERNeUENT DE l'hÔTBL-DE-VILI-E

comme dans un créneau, la pointe de leurs fines ombrelles dardée vers les prunelles eÉFarées de ces pauvres femelles, qu'on ne son^'-eait pas encore à qualifier de pétroleuses. Ce fut le spectacle d'un repas de fauves, la fête d'une ménag'erie lâchée. Mais il ne faut pas calomnier les tigres : ils ne déchirent la proie que pour la manger, et ils n'ont pas l'instinct de l'insulter avant.

Pour ne pas être soupçonné d'exagération, en évoquant ces faits à jamais déshonorants pour ceux qui les ont commis, et aussi pour ceux qui les ont tolérés, nous mettons sous les veux du lecteur de bonne foi, ignorant ces hontes ou indifférent à raison du temps écoulé, un tableau entre vingt qu'on pourrait reproduire. Il a été tracé par un écrivain contemporain, très hostile à la Commune, grand admirateur de Thiers, auprès de qui il avait ses petites entrées. M. Léonce Dupont (i), spectateur et peut-être aussi, bien qu'il ne s'en vante pas, approbateur silencieux de ces scènes de sauvagerie :

Une des choses que l'ou aimail beaucoup à aller voir c'était l'arrivée des convois des prisonuiers. Ce spectacle nous était donné à toute hi>uro du jour. On se rendait sous les sjraDds ormes de l'avenue de Paris : on se promenait ou l'on s'asseyait sur les banquettes. On ne lardait pag à voir paraître, à l'extrémité de l'allée principale, non loin de la barrière de Virollay, une masse confuse s'avançanl dans un pêle-mêle de cavaliers et de chariots. La poussière, soulevée par les pas des gens et des chevaux, entourait d'une sorte de nuée flamboyante ces groupes éclairés par

(i) Léonce Dupont (François de Sales), pnbliciste, né à Lriyrat (LolelGaronnei en i8a8. ancirn professeur, correspondant militaire du Pays, collaborateur d'Hifipolyle Castille k t'Espril public, réd.icteur à la Rrvae contemporaine ; pendant la guerre il airigea l'édition du Constitutionnel, à Tours et à Bordeaux. A publié d'intéressants Souvenirs sur les gouvernements de Tours et de Bordeaux, cl sur Versailles pendant la Commune. Nous avons cité à plusieurs reprises son dernier ouvrage, utile à invoquer comme témoignage d'un écrivain très réactionnaire, fort opposé aux hommes de 1871, mais observateur attentif et narrateur suftJsamment sincère.

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le soleil : « Les voilà ! les voilà! » criaient les promeneurs el les promeneuses, en se précipitant vers la chaussée. Au bout de quelques instants passe, devant nos yeux, un troupeau humain.hàve, clégueDillé,tout en loques, mélansçe d'hommes robustes, do vieillards encore fermes, de pauvres diables plies en deux,se traînant douloureusement appuyés sur leurs voisins. Les uns ont des chaussures, les autres des savates, les autres sont pieds nus ; ceux-ci portent des képis, ceux-là des chapeaux déformés, il y en a beaucoup qui marchent les cheveux au vent, la barbe flottante, l'œil ardent. Ceux qui sont vêtus ont des pantalons à bandes rouges et de vieilles capotes de drap marron ; après avoir recouvert, six mois durant, les mêmes épaules el avoir été roulés un peu partout, ces costumas n'ont plus ni forme ni couleur.

Une tenue plus indescriptible encore que celle des prisonniers, c'est la tenue des prisonnières. La plupart ont à peine des jupons rajustés tant bien que mal par des épinçies, d'autres, en marchant, retiennent les leurs avec la main. Ce sont cheveux dénoués el ébouriffésjvisages suant le vice et la colère, regards bas et suppliants...

Tout le troupeau est mené, tambour battant, par les cavaliers, le revolver ou le sabre au poing. Durant le trajet, la moindre tentative de rébellion ou d'évasion est réprimée à coups de sabre. Dans le chariot qui suit le convoi, quelques malheureu.x ont reçu, de cette manière, des blessures qui ne les ont pas mis seulement hors d'état de fuir, mais qui les ont empêchés de continuer à marcher...

La foule, qui voit défiler devant elle ces prisonniers, ne sait point modérer ses transports, elle voudrait se ruer sur eux et les mettre en pièces. J'ai vu des dames d'apparence bien douce, au comble de l'exaspération, s'oublier jusqu'à frapper, de leur ombrelle, de pauvres diables à qui ces traitements semblaient puérils à côté de ceux qui les attendaient...

(LÉONCE Dupont, — Souvenirs de Versailles pendant la Conuiiune. Paris, Dcntu, 1881.)

Il convient d'ajouter une touche à celte fresque hideuse. Les beaux messieurs et les belles madames assaillant ces victimes sans défense, et que leur escorte protégeait mollement, n'ont ffuère laissé de traces de leurs violences ver-

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baies. Autant en a emporté le veat et l'oubli. On peut aisément imaj;iner le vocabulaire et les cpithètes qui accompagnèrent lepiloyablc défilé. Mais il reste des témoig'nages écrits de la façon dont furent qualifiés les vaincus des combats J'avril.par d'autresque parcelte populace élégante des rues de Versailles. On peut se faire une idée de l'aménité des propos de passants, sorti.s de la foule, par la reproduction de ceux qui furent tenus et imprimés, en dehors de cette haie anonyme. En voici deux exemples pris au hasard :

D'abord le ministre de l'Intérieur Ernest Picard, dit, dans une dépêche officielle envoyée aux préfets, le l\ avril 1871 :

La cavalerie qui escortait les piisonDiers a eu la plus ojrande peine, à son entrée à Versailles, à les proté|6rer contre l'irritation populaire. Jamais la basse démayoË^ie n'avait offert, au.x rea;ards ai'tlis^és des honnêtes gens, des visages plus ignobles.

Le lieutenant-colonel Hennebert, dérog-eantà la tradition des soldats français de ne pas insulter ceux qu'ils ont battus, et qui auraient pu les battre, dit en reproduisant le texte même des expressions dugracieux et honnête Ernest Picard :

Nos troupes firent alors plus de 1.500 prisonniers, et l'on put voir de près le type des misérables qui, pour assouvir leurs passions de bêtes fauves, mettaient de gaîlé de cœur le pays à deux doigts de sa perte... La plupart étaient âgés de 40 à 60 ans, mais il y avait des vieillards et des enfants dans ces longues files de hideux personnages; on y voyait aussi quelques femmes. Le peloton de cavalerie qui les escortait avait grand'peine à les soustraire aux mains d'une foule e xas|)érée. On parvint cependant à les conduire sains et saufs jusqu'aux (Irandcs Ecuries. Là, les interrogatoires commencèrent par devant le commandant Thenet, grand Prévôt de l'armée et, faut-il le dire? la tenue des prison-

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iiiers fut pitoyable, leurs réponses portèrent l'empreinte de franche lâcheté...

(On officier supérieur. — Guerre des Commaneux de Paris. Firmin Uidot.éd., 1871.)

Ces deux citations montrent quelle fureur animait les vainqueurs, ministres, militaires ou civils, et combien fut inhumaine la joie répandue dans tout Versailles par la première victoire.

A TTITUDE DE PARIS

A Paris, les événements n'avaient pas produit une impression désastreuse. On j considérait les déroutes du lundi et du mardi comme un échec partiel, dont la revanche ne tarderait pas à être prise. Il y eut seulement des scènes douloureuses aux portes d'Orléans et de Vanves, et aussi à la porte d'Asnières. Des femmes, des enfants, des camarades, se pressaient anxieux, g-uettant les voitures, les brancards qui ramenaient les blessés et les morts. On se précipitait au-devant des chariots funèbres et des civières sang-lantes, pour essayer de découvrir l'être cher qu'on attendait et que souvent on ne retrouvait pas, car on n'avait pas pu relever tous les morts. Les 67', 127', 129" et 194* bataillons furent ceux qui avaient éprouvé les plus fortes pertes, au sud. A Rueil, le 24*, le 129», le 188* avaient le plus souffert. Le commandant du 24' avait été tué.

La ville, dans son ensemble, était calme, les boulevards avaient leur aspect habituel. Le Gymnase joua, le soir du 4, le Voyage de M. Perrichon et Froii-frou, où Desclée était admirable. On annonçait pour le lendemain la première d'un gai vaudeville, les Francs-Fileurs, de Clairville et Desbeaux.

Le fantaisiste, peu communeux, Catulle Mendès, obser-

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