‹ Histoire de la Commune de 1871Chapitre 89 sur 95 · LES GÉNÉRAUX · texte numérisé non relu

LES GÉNÉRAUX

Durant la première période de l'insurrection, avant la g-rande sortie du 3 avril, plusieurs généraux furent successivement nommés et remplacés pour des raisons diverses, comme Lullier, Brunel, Eudes, Bergeret. Les généraux Duval, Flourens furent tués.

Cluseret, nommé dès le dimanche 2, prit seulement le 5 officiellement possession du ministère et des services. Il n'avait pas voulu assumer, on l'a vu, la responsabilité de la sortie qu'il n'avait pas ordonnée, qu'il désapprouvait. La seconde période de la guerre civile commence donc au décret du 6 avril, pris par la Commission executive et supprimant le grade de général . Le même décret nommait Jaroslas Dombrowski, alors commandant de la 12' légion, au commandement de la Place de Paris.

L'insuccès de la sortie et les fautes commises, principalement par Bergeret, avaient motivé ce décret, inspiré par Cluseret. Bergeret ne fut pas seulement destitué, mais mis bientôt en arrestation. Les raisons données pour cette

l.K GOUVERNEMENT DE l'rÔTKL-DE-V1LLS 38 1

mesure de rig'ueur furent d'abord l'échec de la marche sur Versailles. La Commission executive était toute imprégnée des traditions de la Révolution. On traduisait au tribunal révolutionnaire, alors, pour être guillotinés, les g'énéraux coupables de s'être laissés battre. Cette rig-oureuse sanction de la défaite fut certainement souvent un stimulant et força la victoire. On eut beaucoup de peine, par la suite, à obtenir un emprisonnement, doux et peu surveillé, devant aboutir à une prompte et facile évasion, pour Bazaine, convaincu de haute trahison. Bergeret avait été battu, cela suffisait pour qu'on songeât à lui appliquer, mais avec modération, le traitement que la Convention réservait à ses généraux reconnus non pris même pour des traîtres, mais comme des incapables ou des imprudents. Une autre raison décida la Commission à ordonner l'arrestation de Berg-eret. Elle retint qu'il avait proféré des menâtes contre la Commune, pour le cas où elle le ferait arrêter. Il avait vanté sa popularité et exagéré l'influence dont il disposait. Il avait même annoncé une résistance armée au.x mesures qui seraient prises contre lui, se targuant de l'appui des bataillons qu'il prétendait lui être aveuglément dévoués. Ce langage et cette attitude ne pouvaient être tolérés. L'infatuation de Bergeret « lui-même », sa nullité militaire désormais avérée, et l'imprévovance avec laquelle il avait combiné et dirigé la sortie étaient des motifs suffisants pour justifier devant l'opinion la mesure dont il fut l'objet. Elle ne produisit aucune émotion, et n'eut guère de suites : Bergeret ne souleva aucun bataillon, pas un garde national ne se prononça pour lui, et à son sujet ni menaces ni récriminations ne se produisirent contre la Commune, Après un court séjour en prison, sa détention ne fut pas maintenue. On donna même un commandement au pri.sonnier de la veille, qui fit sa soumission, très humblement.

Eudes, qui n'avait pas eu la même responsabilité dans la sortie, qui de plus s'était bravement et intelligemment conduit à Meudon, ne fut l'objet d'aucune poursuite, ni même d'aucun blâme. Il perdit seulement son grade de général en chef, mais il conserva un commandement en second. Sous les ordres de La Cecilia, il garda le commandement de la moitié des positions du sud et s'y comporta fort bien. Cluseret.qui, dans ses Mémoires, ne se montra guère bienveillant pour ses anciens collaborateurs, a dit de lui : « Il avait une certaine aptitude militaire, si on se rapporte à son âge et à son inexpérience, deux défauts remédiables. Eudes eût certainement fait quelque chose par la suite. »

Dombrowski, pendant un certain temps, en sa qualité de commandant de la place de Paris, fit fonctions de général en chef, mais par la suite il renonça à cet emploi, et il fut plus spécialement affecté à la défense de Neuilly. « Là, a dit Cluseret, il accomplit des merveilles. » L'armée de la Commune fut bientôt divisée en trois corps, ayant à leur tête comme généraux en chef : i" corps, armée de l'Ouest, Dombrowski; 2* corps, armée du Centre, La Cecilia; 3' corps, armée du Sud, Wrobleski.

DOMBRO WSKI

Jaroslas Dombrowski était né en Volhynie, en i835. Il était donc russe et non polonais. Il était l'aîné de trois frères. Son cadet, Ladislas, servit aussi la Commune avec le grade de colonel et commanda à Asnières, où il montra une grande bravoure. Le troisième frère, Emile, était dessinateur au chemin de fer de l'Ouest, et ne participa point aux événements.

Dombrowski fut enlevé, dès l'eufance, à sa famille, par

LE GOUVEANEUENT DE l'hÔTEL-OE-VILLE 383

les ordres de l'empereur Nicolas, pour être placé dans le coUèg'e militaire de Constaiitia à Saint-Pétersbourg, comme beaucoup d'autres fils de familles nobles. Jaroslas sortit de ce collège à l'âtre de 17 ans, avec le grade de lieutenant d'artillerie. Incorporé pendant quelques années dans l'armée du Caucase, il y Hl ses premières campagnes. Revenu à Saint-Pétersbourg, en 1859, il entra à l'Académie militaire. Après avoir fini le cours d'études supérieures, avec le grade de capitaine, il fut nommé, en 18C2, quartier maître de la 4" division, en garnison à Varsovie. Les chefs du mouvement national en Pologne apprécièrent les (grands talents militaircsde Dombrowski, son noble caractère et son indomptable énergie. Us le nommèrent gouverneur de Varsovie. En juin 1862, il devint membre du Comité patriote et organisateur des forces insurrectionnelles de la Pologne. 11 fut emprisonné et condamné à mort, le i3 avril de la même année. Sa peine fut commuée, en i864, après deux ans de détention. 11 fut transporté en Sibérie pour y subir sa peine, quinze ans de travaux forcés, aux mines. Il réussit à s'évader pendant le trajet, mais il ne gagna pas immédiatement la frontière. 11 se rendit au fond de la Russie pour délivrer sa jeune femme, déportée comme lui, avec laquelle on lui avait permis de se marier, dans la citadelle de Varsovie, afin de pouvoir, par un raffinement de cruauté, séparer les deux nouveaux époux. L'évadé avant pu rejoindre sa femme, tous deux se hâtèrent de fuir la Russie. Ils se rendirent d'abord àStor.kholm,et de là à Paris.

Sur la terre hospitalière de la France, Dombrowski vint augmenter la nombreuse colonie des exilés polonais. On le regardait, dit M. Wolosv^'ki, son biographe, comme un des membres les plus dignes et les plus capables de l'émigralion. Aussi fut-il élu, avec Bosak, à une très grande majorité, membre du comité représentatif de l'émigration polo-

naise.En i866,Dombro-wski offrit ses services à l'Italie. Une légion polonaise devait être org-anisée dans ce pays. Un malheureux officier, tué par la suite au service de la France sous les murs de Dijon, le général Bosak-Hauté, devait être le commandant en chef de la lég-ion. Dombrowski eût été son chef d'état-major. Tous deux furent acceptés par Garibaldi, mais la légion ne fut pas formée, à raison de considérations diplomatiques , a dit le biographe Bronislas Wolowski. Celui-ci, dans une notice consacrée au général de la Commune, s'est surtout montré désireux de prouver que les polonais, et Dombrowski à leur tête, n'étaient ni des a.ssassins, ni des incendiaires. Il a rectifié plusieurs erreurs contenues dans un ordre du jour de la Commission executive à la garde nationale. La nomination de Dombrowski avait suscité des méfiances dans les bataillons, à raison de la nationalité du nouveau général. L'ordre du jour disait :

Nous apprenons que certaines inquiétudes persistent dans la garde nationale au sujet du citoyen Dombrowski, nommé commandant de place. On lui reproche d'être étranger et inconnu à la population parisienne. En effet le citoyen Dombrowski a été général sous les ordres de Garibaldi, qui l'estime tout particulièrement, mais Trochu refusa de le laisser partir et le fit même incarcérer. Le citoyen Dombrowski est incontestablement un homme de guerre et un soldat de la république universelle.

Dombrowski, qui était de famille noble, officier dans l'armée russe, n'a pas été, comme on l'a dit, combattant dans le Caucase contre les russes. Il n'a pas été un compagnon de Schamyl, mais au contraire il a fait la campagne dans l'armée du czar. Il fut désigné par Garibaldi pour commander une légion franco-polonaise dans l'armée des Vosges. Dans une dépêche envoyée d'Autun, le g novembre 1870, à Gambetta par Garibaldi, ce dernier mandait : « Jaroslas Dombrowski, 5a, rue Vavin, Paris, m'est néce.s-

LE nOUVERNBHINT DB l'bÔTEL-DB-VILLE 385

saire. Si vous pouviez le faire sortir en ballon, je vous en serais bien reconnaissant. — Garibaldi. » Cette demande, et l'insistance de Garibaldi indiquée par la réclamation de la voie aérienne pour expédier l'auxiliaire qu'il attendait, prouvent combien Dombrowski était apprécié comme militaire. A Paris, pendant le sièg'e, il voulut offrir ses services à la Défense. On les refusa. Il écrivit alors des articles militaires et fit une conférence, où il critiquait l'inaction de Trochu. 11 s'efforça, quand sa femme qui était tombée malade fut rétablie, de franchir les lig'nes prussiennes pour se rendre auprès de Garibaldi. Trochu avait gardé rancune de la conférence du .stratéifiste étrang-er. Dombrowski cherchant à t^açner Lyon, fut par son ordre arrêté comme espion prussien ! Trochu devait, par la suite, reproduire cette inepte accusation à la tribune de l'Assemblée nationale, ce qui lui attira une verte et noble réponse de i\l°* Dombrowska. la veuve du général :

Dans votre dernier discours prononcé à l'Assemblée de Versailles, écrivit-elle à Trochu, vous avez accusé mon mari d'.ivoir joué le rùle d'un espion prussien pendant le siège de Paris. La seule preuve que vous avez fournie à l'appui de votre accusation, c'est que vous l'avez fait arrêter comme tel. Votre devoir était d'ajouter qu'avant d'avoir été arrêté aux avant-postes IVangais, quoiqu'il tût muni d'un laissez-passer qui lui avait clé délivré par votre propre gouvernement, le çcnéral Dombrowski vous avait demandé la permission de combattre pour la France dans l'armée de Paris. Vous auriez dû dire aussi qu'avant d'avoir essayé de franchir les lignes prussiennes, pour se joindre au général Garibaldi, qui l'avait invité à venir prendre i)Iace dans les rangs de son armée, mon mari avait, dans son discours et dans une brochure que vous ne lui avez jamais pardonné d'avoir écrite, essaye de faire de la défense de Paris autre chose qu'une sanglante comédie... Il ne faut pas oublier non plus, monsieur le général, queles hommes tels que vous abhorrent les hommes comme Dombrowski.

Afin d'obéir à une raison d'état de votre parti, sinon à une odieuse rancune personnelle, vous n'avez pas hésité à briser le cœur d'une veuve, vous avez essaye de souiller la mémoire d'un mort, vous avez voulu déshonorer ses pauvres enfants, qui de ionç'tenips encore ne pourront vous demander satisfaction de vos calomnies.

Je vous défie, monsieur le général, de justifier votre accusation, de l'appuyer, non pas même sur des preuves, mais sur des présomptions, et ce seul objet a engagé la veuve du général Dombrowbki, la seule prolectrice actuelle de ses enfants, à prendre note de calomnies qui la blessent, l'outrageatdans ses plus chères affections de mère, d'épouse et de patriote.

PÉLAGIE DO.NUinOWSEA.

Dombrowski fut la victime d'autres calomnies et d'accusations aussi absurdes, aussi injustifiées que celle dont sa mémoire fui l'objet de la part du pieux général breton, vexé que l'ancien officier de l'école militaire russe eût raillé sa prétention de protéger Paris contre les obus allemands, au moyen d'une neuvaine à sainte Geneviève.

Il fut accusé par la réaction d'avoir fabriqué des fau.x billets de banque russe. C'était une sotte invention. Dombrowski n'avait pas même connu la fabrication de faux billets russes émis dans un but de lutte politique, et comme un instrument de guerre, par des réfugiés pour le compte de l'insurrection. Les tribunaux français le mirent deux fois hors de cause dans le procès intenté aii.x inculpés sur la plainte du gouvernement russe.

Une autre accusation, d'apparence plus sérieuse, propagée par la réaction, a longtemps pesé sur la mémoire du vaillant militaire. On a prétendu qu'il avait entretenu, en mai 7 1 , des intrigues scélérates avec Versailles, et qu'il s'était engagé à livrer une ou plusieurs portes de Paris moyennant 5oo.ooo francs. Cette imputation déshonorante a été formulée par l'amiral Saisset, dans sa déposition à

LE GOUVCnNKHKNT DE l'hÔTEL-DK-VIULE 887

l'Enquête. L'amiral a raconté qu'un mis6rab!e espion, nommé Veysset, lequel fut rrailleurs surpris et fusillé, avait avancé 20.000 francs, dont 5. 000 de sa poche, le reste fourni par la caisse de la maison Cail et Becquier, à l'aide de camp de Domhrowski, pour obtenir que les portes du Point-du-Jour, d'Auteuil et de l'avenue de l'Impératrice (bois de Boulof^ne), fussent dégarnies. Dorabrowski aurait demandé trois jours pour opérer ce mouvement, qui devait favoriser l'entrée des troupes dans Paris.

Domhrowski, a dit impudeininenl Saissel, était de 1res bonne foi et je suis convaincu qu'il croyait tout à fait à l'cvécution de ce projet, car il fit successivement retirer la majeure partie de ses troupes, et vous avez pu voir (juc, quand on s'est présenté, comme par hasard, à une de ces portes, celle où est venu l'ingénieur Ducatel,il n'y avait plus personne depuis quarante-huit heures...

[Enquête Parlementaire, d'p. de l'Amiral Saissct, p. 3i6.)

L'agent Veysset a tout simplement voulu escroquer vinp-t mille francs à Versailles, et se faire un titre auprès de M. Thiers de ses prétendus agissements pour corrompre Dombrowski. Nous avons déjà e-xposé dans quel esprit de crédulité l'amiral Saisset s'était abouché avec l'aventurier Arronhson pour obtenir l'élargissement du général Chanzy arrêté à la gare d'Orléans. L'amiral avait touché pour cette opération cent mille francs à la Banque de France, qu'il s'était bien gardé d'employer à l'usage pour lequel ils étaient demandés et remis : « Je n'ai pas donné d'argent, a-t-il dit, quant aux cent mille francs, je les ai partagés entre mes aides de camp. » Le témoignage de cet amiral< à demi déséquilibré, n'a aucune valeur en ce qui concerne la prétendue corruption de Dombrowski. N'a-l-il pas affirmé, dans cette même enquête, que Cremer, Rossel, Cluseret et Domhrowski étaient des agents prussiens. « Pour Dombrowski, j'en suis sûr, a-t-il ajouté avec un aplomb

grotesque, parce que son premier aide de camp me l'a dit. » Ce premier aide de camp est celui que l'agent Veysset prétendit avoir ga^né.

La porte du Point-du-Jour n'a pas été livrée par trahison, comme nous l'établirons lors du récit de l'entrée des Versaillais dans Paris. Elle fut abandonnée par négligence, par lassitude aussi : la défection des gardes désignés pour ce poste se produisit dans une heure d'inertie, de découragement,par suite de l'incurie de chefs subalternes, et nullement par trahison. L'or de Versailles et la complaisance de Dombrowski sont des inventions. Aucun bataillon n'était venu relever les postes du Point-du-Jour, comme s'y attendaient les gardes, épuisés, allâmes ; ils évacuèrent d'eux-mêmes la position devenue presque intenable. On a vu plus haut la déposition de M. Thiers sur les effets dévastateurs de la batterie de 120 pièces établie à Montretout. Aucun général, en eùt-il eu la criminelle intention, ne pouvait dégarnir ostensiblement la porte d'Auteuil : les fédérés eussent conçu de la méfiance, et malgré le danger terrible, ils seraient revenus en force défendre le seuil dégarni, en criant à la trahison. Lisbonne, qui était près de là, fût accouru avec son intrépidité connue. Dombrowski, même soupçonné seulement, eût été arrêté sur-le-champ par les gardes nationaux , conduit à l'Hôtel-de- Ville, fusillé sur place peut-être. Et puis était-ce un homme à acheter avec 20.000 francs? Cette imputation, reposant sur les mensonges d'un gredin comme ce Veysset, peut-elle avoir été acceptée et propagée autrement que par le pire esprit de parti?

Ce qui peut fournir un point de départ à l'accusation portée contre Dombrowski, c'est que son compatriote et ami, Bronislas Wolowski,aeu réellement des entrevues avec M. Ernest Picard, ministre de l'Intérieur, et même avec M. Thiers. Il obtint du ministère des laisscz-passer pour

LE COUVIRNBHENT DE L'aÔTEL-DB-VILLE 38g

aller à Paris. Wolowski voulait sauver plusieurs de ses amis polonais, restés à Paris, et dont la situation deviendrait terrible, si les troupes prenaient la ville. Ils furent en effet presque tous fusillés. Wolowski, n'était pas communard ; correspondant de journaux de son pays, il témoignait au contraire d'une énerg'ique réprobation envers l'insurrection ; il la considérait comme devant nuire à la cause de l'émigration polonaise et aliéner à ses compatriotes les sympathies de la France. M. Ernest Picard, au cours des audiences qu'il lui accorda, dit tout à coup à Wolowski, multipliant les plaidoyers en faveur de ses compatriotes :

Parlons de choses plus sérieuses. Pouvez-vous faire consentir Domhrowski à néijocieravec nous, puisqu'il a toute la confiance delà garde nationale ? Qu'il arrête les membres de la Commune, qu'il nous les livre en même temps que les portes de la ville, nous ne marchanderons pas '

Woloswki, interloqué, répondit :

On voit tant de choses invraisemblables que l'on ne s'étonne de rien. Je ne vous ferai donc pas le reproche, monsieur le ministre, de m'avoir fait une aussi injurieuse proposition.

Picard répliqua :

Mais je n'ai pas l'intention de vous offenser I

Wolowski feig'nit d'accepter la mission d'embauchage que Picard lui proposait. 11 reçut du ministre un laissez-passer pour se rendre à Paris. Il en a publié le fac-similé :

Si je tenais à conserver cette pièce, a-t-il dit, c'est que je voulais avoir une preuve, dans le cas où l'on nous aurait colomniés, et prouver que c'était le minislro qui engageait les Polonais à proposer la trahison à leurs compatriotes. Cette circonstance que l'iufàmc proposition de trahison n'a pas pris naissance parmi les Polonais n'est pas sans importance.

Le lendemain j'allais en etîet à Paris. Je vis Dombrowski et je

Sgo aisTOiRE de la commune

lui racontai le plus fidèlement possible ma conversalioa avec M. Picard, et à son honneur, je puis dire et affirmer que je le trouvai très éloigné de tout acte honteux . . .

(Bronislas Wolowski. — Dombrowski et Versailles, éd. Léopold à Lembehg, édition interdite en France, p. 80.)

Drombrowski étant à Lyon, en quôte d'un emploi civil, avant le Dix-Huit mars, avait eu l'intention très nettement exprimée de se retirer delà vie publique. Revenu à Paris, il fut acclamé, entraîné, par ses anciens camarades de la a" légion de la garde nationale, dont il avait fait partie pendant le siège, il dut accepter le commandement de la place de Paris. Toute sa conduite est un démenti à l'odieuse accusation.

Dombrowski n'accepta pas les passeports que M. Thiers, dans une entrevue avec Bronislas Wolow.ski, lui fit oEFrir pour lui et huit officiers polonais. Le témoignag'ne de Wolowski doit être accepté se montrant désireux de soustraire son ami et ses autres compatriotes compromis au sort qui les attendait, si, comme il n'en doutait pas, la défaite de la Commune n'était plus qu'une question de jours et même d'heures. Wolowski revint à Versailles pour reprendre les démarches qu'il avait tentées, sans avoir mandat de Dombrowski, puis il retourna voir son ami, pour lui remettre le passeport obtenu et le presser de l'accepter. Alors, .sans conditions, sans trahison, il l'engagea à gagner la frontière, après avoir envoyé à la Commune sa démission. Dombrowski refusa.

Non seulement il n'a pas cherché à livrer une des portes de Paris ni dégarni volontairement le Point-du-Jour, mais, le lundi aa, les troupes étant entrées, il se porta à Montmartre, et tenta de rallier pour la résistance suprême le plus d'hommes qu'il put trouver. II était à cheval, et malgré les prières de ceux qui l'entouraient, il avançait sous

LE aOUVBHNBMBNT OB l'hÔTBI^DK- VILLE Sgi

les lialles. Ce n'est pas l'altitudo d'un homme qui a trahi.

Il s'ùlait rendu au Comité de Salut Public, dans la nuit du dimanche, blessé par un éclat do pierre à la poitrine. Il raconta l'entrée soudaine des ver.saillais, et ses vains etForts pour retenir et ramener les troupes. « On s'étonne de cette invasion si rapide, dit Lissag'aray, tant le Comité connaît peu la situation militaire. Dombrowski, qui comprend mal, s'écrie : « Quoi? le Comité de Salut Public me prendrait pour un traître ? Ma vie appartient à la Commune.» Son geste, sa voix, attestent un désespoir amer...» Il était, dès lors, décidé à mourir.

Le lendemain, lundi, vers une heure de l'après-midi, il se trouvait à la barricade improvisée rue .Mj rrha, près du boulevard Ornano, avec un petit nombre d'hommes. Les Versaillais, qui avaient tourne la Butte, débouchaient en masses considérables. Son cheval s'abattit, sous une décharge terrible, ayant reçu sept balles dans la télé et au poitrail. Dombrowski chancela et tomba, atteint d'une balle au ventre.

11 fut transporté à l'hôpital Lariboisière, expirant. Le pharmacien de l'hOpital, M. Duflot, a relaté ainsi les derniers moments du général, dans une lettre pul)liée Ie27mai par le Gaulois :

Le général Domi)rowski blessé mortellement à la barricade de la rue Myrrha et de la rue des Poissonniers, à Montmartre, le mardi 22 mai, à midi, est mori le même jour, à trois heures après-midi, au lit n" 5, salle Saint-Honoré, à l'hùpital Lariboissière. Son cadavre a élé transporté à rHôlel-de-Ville par son étatmajor, afin qu'il ne tombât pas entre les mains des troupes régulières qui, maîtressses dos Buttes Montmartre, attaquaient la barricade Ornano et la gare du Nord et allaient par conséquent occuper Lariboisière.

Le corps fut déposé à l'Hôtel-de- Ville, dans la chambre

bleue du premier étag'e, à Tintérieur, donnant sur la cour d'honneur, et qui avait été celle de M"'= Valentine Haussmann. Là, des membres de la Commune vinrent saluer, dans un suprême hommage, qui était aussi comme une réparation et comme la protestation définitive contre d'injustes soupçons, la dépouille du vaillant défenseur de Paris. Pendant que ses compagnons le transportaient sur une civière, de la barricade à l'hôpital, le moribond, aux yeux emplis de mélancolie, avait murmuré à plusieurs reprises d'une voix presque éteinte, cependant que de sa blessure le saug- suintait, teignant le drap et la capote défaite, aux manches pendantes étalée sur ses jambes : « Est-ce qu'on dira encore que j'ai trahi ! » Ce furent encore ses dernières paroles avant d'expirer sur le lit de l'hôpital. Il voulait mettre en doute le soupçon, jusqu'à son soufrle suprême. Sa mort suffisait. Les traîtres ne meurent point ainsi.

De l'Hôtel-de- Ville, dans la nuit du mercredi, le corps fut porté au Père-Lachaise. Sur la place de la Bastille, des officiers fédérés s'inclinèrent devant la funèbre civière, et le convoi ne reprit sa route qu'après que quelques-uns de ces braves, dont beaucoup allaient le lendemain être au nombre des morts, fussent venus l'embrasser, lui donnant le dernier adieu. Au Père-Lachaise, par une lourde aprèsmidi orageuse, au sourd fracas du canon, Dombrowski fut descendu dans la fosse. Vermorel, qui devait être bientôt blessé mortellement, prononça un discours impressionnant qui fut comme l'oraison funèbre, non seulement du général tué, mais de la Commune elle-même.

Il est possible, et la vraisemblance de la supposition est grande, que Dombrowski, quelques jours auparavant, ne se voyant plus suffi.samment obéi, constatant la défection quotidienne autour de lui, impuissant à réagir

LK GOUVERNEMENT DE l'hÔTEL-DE-TILLE SqS

contre l;i lassitude progressive de ses troupes, et désespérant d'une cause qu'il se sentait de plus en plus dans l'impossiLilité de défendre, ait songé un instant, non pas à trahir, la trahison ne loge pas dans des ûmes aussi vaillantes, mais à se retirer, à donner sa démission, et ayant remis son commandement il a pu exprimer le désir de rejoindre sa femme en Angleterre. Mais ce ne fut là qu'une minute de découragement, compréhensible. Il ne persista pas dans l'idée de renoncer à la lutte sans espoir, et résolut de succomber à son poste. Il en avait fait la déclaration en ces termes à Bronislas Wolowski, lui présentant le passeport sauveur qu'il repoussa, le 12 mai :

Je ne puis donner ma démission, fit-il, on dirait que j'ai trahi. Je viens d'envoyer à Londres ma femme et mes enfants, quant à moi je dois périr, car toute conciliatioa est impossibU !... Accepter ce passeport et ra'eal'uir, je ne peux pas laisser cette tache à mes enfants comme héritage. N'a-t-on pas déjà dit que j'étais •spion, assassin et faussaire ?

Bien que je sache que ma mort ne les désarmera pas, je suis décidé à mourir. Ma femme et mes enfants seront hors de leur atteinte, n'importe ce que je deviendrai moi !... En tous cas je ne profiterai jamais de leur laissez-passer, quand même j'aurais l'intention de me sauver...

Et, tapant sur la ^arde de son épée, il ajouta : « Voilà mon laissez-passer à moi !... »

(Wolowski. — Dombrowski et Versaillet.)

Ecœuré par les rumeurs de trahison qui étaient parvenues à ses oreilles, il alla au-devant de la mort, à laquelle il s'était préparé. Il eut une fin à peu près semblable à celle de Delescluze, dont il avait fait à Wolowski cet éloge dans leur dernier entretien : « Delescluze est un homme d'énergie, mais il n'est pas militaire. Il travaille comme un nègre; il a toute ma confiance, comme j'ai la sienne. Quel dommage i[uo la France n'ait pas un plus grand nombre

SqA histoire de là. cohmuhb

de patriotes de sa trempe ! » La mémoire de Dombrowslii n'a plus besoin d'être défendue : sa mort doit inspirer le respecta tous ceux qui pensent que ce vaillant étranger a acquis sa grande naturalisation par l'honneur, la bravoure, la fidélité, vertus bien françaises.

LA CECIUA

Au mois de mai,qunnd Rosseleut remplacé Cluseret à la g'uerre, le commandement fut modifié. Dombrowski dirigea exclusivement les opérations de Neuilly et de la rive droite. La Gécilia prit le commandement du centre, et Wrobleski eut l'aile gauche, de la Bièvre à Vincennes.

Ces choix furent excellents. La Gécilia et Wrobleski étaient, comme Dombrowski, de véritables militaires. Ils étaient comme lui d'une bravoure extrême. La Gécilia, colonel de l'armée française, n'était pas un étranger, un italien, comme on l'a cru souvent à raison de la désinence de son nom, et aussi parce qu'il avait obtenu un grade dans l'armée italienne. Il y avait aussi, ce qui donna probablement naissance à l'erreur, sa participation aux côtés de Garibaldi, à l'expédition de Sicile. Il avait combattu à Marsala, el était entré dans Palerme, avec le grade de colonel. Victor-Emmanuel lui offrit alors de passer dans l'armée italienne, en conservant son grade. Il refusa, voulant rester français.

La Gécilia était né à Beauvais,en i834. Bachelier à dixsept ans, il donnait des leçons de mathématiques, quand Garibaldi fit appel aux volontaires, en 1860. Il fut un des plus vaillants parmi cette héroïque légion garibaldienne. N'ayant pas voulu être colonel italien, il passa en Allemagne et fut admis comme professeur de mathématiques à l'université d'Ulm. Il revint en France en 1860, .se maria et

LE GOUVEnNEMKNT DB l'bÔTEL-DS-VILLE 3g5

conlinucT à vivre honorablement en enseignant les mathématiques. Quand la guerre éclata, il avait trente-six ans, il s'enrôla dans les francs-tireurs de Paris. Il lit des prodiges de valeur aux environs d'Orléans. Sous-lieuteuant, lieutenant, puis capitaine après le combat d'Ablis, il se battit dans toutes les rencontres de la Benuce.Il fui, avec Lipowski, l'un des héroïques défenseurs de (Jhàteauduu. Il fut nommé colonel après la bataille de Coulmiers. Il rentra à Paris à l'armistice, ramenant son bataillon et son drapeau. Le drapeau était criblé de balles, et sur les 1.200 hommes dontse composait le bataillon, 127 seulement revenaient valides ! La Cécilia, républicain de long-ue date, était entré, à la fin del'Empire, dansl'Internationale.Il retrouvaau Dix-Huit mars plusieurs de ses amis influents au Comité Central. On réclama ses services. Il ofl'rit son épée et ses connaissancesmilitairesà la Commune. Pourvu du commandement des troupes du Centre, il déploya en vingt occasions un courage, une initiative et un entrain admirables, en même temps qu'il montra de sérieux talents comme général. Il contribua avec Wrobleski à la défense de la rive gauche et lutta jusqu'aux derniers jours.

WROBLESKI

Le plus remarquable peut-être des généraux de la Commune. Brave, cela va sans dire : compatriote de Dombrowski, il avait ainsi que lui de grandes capacités militaires. Il sut arrêter, retarder dans leur marche, les généraux de Versailles disposant d'eflectifs cinq ou six fois plus forts. Il avait été lieutenant-colonel durant l'insurrection polonaise. C'était un esprit cultivé et un artiste.

Venu en France après la fin de l'insurrection polonaise, il donnait des leçons de piano pour vivre, et fut accompa-

3g6 HISTOIRE DE LA COMMUNE

g-nateur daus divers concerls. Il était lié avec plusieurs de ceux qui devinrent membres du Comité Central et de la Commune, et comme Dombrowski,il fut l'un des premiers auxquels on songea pour un grand commandement. Investi de la défense de la rive gauche sud-est, il fit montre non seulement de valeur personnelle, mais d'une grande habileté comme général. 11 tira un habile parti des faibles effectifs dont il disposait. Il mit la redoute du Moulin-Saquet et toute la région avoisinant la Butte aux Cailles dans un état sérieux de défense, et tint solidement jusqu'aux derniers jours. Il prolongea la résistance lors de l'entrée des troupes. Il est mort en 1908, retiré à Ourville, chez son ami le docteur Gierzenski. Des obsèques imposantes lui furent faites le 18 août, à Paris. Six mille personnes suivirent le convoi de la gare d'Orléans où le corps avait été ramené au Père-Lachaise, où plusieurs discours furent prononcés. Le citoyen Malato, qui parla le premier, relata sa vie de luttes et d'héroïsme, disant qu'on était sûr de trouver Wrobleski partout où il pouvait être nécessaire de donner son sang pour la cause de la liberté. C'était un brave soldat, un cœur généreux et une intelligence de premier ordre.

Il convient de mentionner encore parmi les principaux chefs de l'armée de la commune, Auguste Okolowitch, Landowski, Wetzel, Uurassier, commandant de la flotille, etc., etc.. Tousdes gens de cœur et dont quelques-uns furent des héros.

Page 1