Simple récit, t. III, p
n. RËGKE DE LA COMMUNE. 189
un vif engagement d'artillerie entre les batteries d'issy, de Tanves, de Montrouge, des Moulineaux, appartenant aux fédérés, et les ouvrages de ChÂtilIon, Meudon et le bas Meudon occupés par les troupes de Versailles. A quatre heures et demiedu matin, les(roupes,devantcomposerlecentre et l'aile droite des fédérés, se divisent en deux colonnes; Tune s'engage sur la route de Clamart, l'autre descend la crête du fort d'issy et vient se masser en avant de la redoute des Moulineaux. Le centre, très-peu compacte, est composé de cinq bataillons à peine^ soutenus par deux batteries. Le général Duval dirige l'attaque sur Clamart, il a pour aides de camp le chef de bataillon Razoua et le commandant du 79''; le^<^néral Eudes dirige la colonne chargée de tourner Meudon.
A six heures du matin, le premier coup de canon part du fort d'issy. C'est le signal de la marche en avant. Il est salué par des hourrahs frénétiques. Bientôt la fusillade crépite' dans le bois du bas-Meudon. L'action commence entre les gardes nationaux et les soldats de Versailles. La voix sourde des batteries de Meudon vient bientôt faire sa partie dans ce triste concert. Trois fois les fédérés se déploient en tirailleurs devant les lignes de l'armée, trois fois ils sont repoussés. Ils se reforment cependant et se mettent en colonne. Les obus pleuvent alors au milieu de leurs rangs, semant dans les bois des panaches de fumée, éclatant de toutes parts, tuant et blessant beaucoup de monde.
A ce moment, c'est-à-dire au plus fort de l'action, un modeste héros, le curé de Puteaux*, arrive sur le champ de bataille. Il va d'un blessé à l'autre, relevant celui-ci, exhortant celui-là, prodiguant aux agonisants les consolations les plus touchantes. De tous côtés les malheureux s'écrient à la fois : « A moi, monsieur le curé, à moi ! » Et le digne homme se multiplie; il court vers ceux dont les souffrances réclament un plus prompt soulagement. Après avoir parcouru ainsi une partie du champ de bataille, donnant à boire à l'un, aidant l'autre à s'asseoir, il prend sur son dos un blessé, l'y installe le mieux qu'il peut et le transporte, non
t. H. Ducastel, aujourd'hui curé de Saint Jacques.
loin de là, derrière une maison effondrée, au-dessus de laquelle flotte le drapeau de la convention de Genève, et oii un chirurgien fait les premiers pansements. Après avoir déposé son précieux fardeau, il retourne sous le feu, au champ de bataille, il recommence jusqu'à quatorze fois ce pénible voyage, et iie s'arrête, quoique accablé de fatigue, qu'à la tombée de la nuit. A Puteaux, à Courbevoie et à Nanterre il n'y eut qu'un cri d'admiration pour ce prêtre courageux.
Cependant les fédérés tiennent bon sous la canonnade, et avancent insensiblement en tournant le viaduc de Val-Fleury . Mais là, ils sont accueillis par une fusillade si intense et si bien nourrie, qu'ils commencent à plier. Le fort d'Issy, armé seulement depuis la veille d'une batterie de giDsscs pièces de siège, et remis au commandement du général Cluseret qui venait d'arriver à Paris, fait rage contre Meudon. Mais il ne parvient pas à contrebattre cette position ; et son aide est insuffisante pour soutenir les fédérés qui se voient exposés à découvert aux coups incessants des canons de la terrasse, tandis que, maladroitement pointés, les obus de la redoute des Moulineaux les prennent à revers, et secondent au lieu de la combattre l'action meurtrière de cette batterie. A quatre heures, reconnaissant l'impossibilité d'avancer davantage, les chefs font sonner la retraite.
Eu réalité, les bataillons de Duval avaient infiniment mieux tenu que ceux de Bergeret, mais leur défaite n'était pas moindre. Le résultat de la journée fut doublement favorable au Gouvernement de Versailles. Pour la première fois depuis sa défection du 18 mars, on venait d'essayer l'armée avec succès ; les fédérés étaient désorganisés. De leurs quatre généraux, les deux plus braves avaient succombé : Flourens avait été tué, comme nous l'avons dit, et lors de l'enlèvement de la redoute de Chàtillon par les troupes régulières, le général Duval avait été pris et fusillé. Il était tombé en criant : Vive la Commune 1
Un officier, témoin de cette exécution, a dit que Duval est mort en fanfaron. Pourquoi refuser le courage à un ennemi vaincu? La valeur ne manquait pas aux troupes
fédérées : ce qui leur a fait complètement défaut, ce sont les chefs. La plupart n'avaient pas la moin<j[re connaissance militaire; ils ne possédaient pas non plus cet ascendant qu'inspirent la confiance et la discipline. La direction supérieure elle-même manquait d'ensemble et de vigueur. Aussi la confusion la plus grande régnait-elle dans tous les engagements. Longteipps la Commune, qui le savait bien/ espéra mettre à la tète de ses troupes un homme dont le nom exerçait un grand prestige auprès des masses et qui n'était pas étranger à l'art militaire. Cet homme, c'était Garibaldi. Tous les jours elle faisait annoncer l'arrivée du célèbre agitateur. Mais le rusé Italien, plus fin politique qu'on De le croit généralement, avait pressenti toutes les difficultés de la situation, et il déclina habilement l'honneur qu'on lui offrait. Tout adouci qu'il était dans la forme, son refus jeta le découragement parmi les soutiens de la Commune.
Versailles au contraire, en s'emparant de Chdtillon, venait de compléter ses succès. Le Gouvernement désira faire une ovation aux troupes victorieuses. On ramena triomphalement les armes, les canons pris sur l'ennemi; on fit traverser à un millier de prisonniers souillés de boue, noirs de poudre, les vêtements mis en lambeaux, mais le front haut, les avenues et les rues de Versailles encombrées de la foule qu'attire toujours un pareil spectacle. Nous avons vu prodiguer les injures et les outrages à ces malheureux, et les soldats qui les ramenaient durent faire des efforts pour les soustraire aux mauvais traitements des fuyards parisiens, sans dignité à ce moment, comme ils étaient naguère sans courage.
Ne pouvant pas, comme fit le Gouvernement de Versailles, exciter l'enthousiasme en promenant dans Paris de longues files de prisonniers, la Commune chercha à frapper les esprits en faisant aux morts de pompeuses funérailles. Elle pensait qu'une mise en scène imposante devait impressionner vivement les imaginations.
Une grande cérémonie eut lieu le 5 avril. Un avis de THôtel de ville portait : « Tous les citoyens sont conviés à l'enterrement de nos frères assassinés par les ennemis de la République, dans les journées des 3, 4 et 5 avril. »
Près de cent mille personnes se donnent rendez-vous à l'hôpital Beaujon où doit se former la réunion funèbre. A trois heures et demie, trois grands corbillards contenant chacun de douze & quinze cercueils se mettent en marche vers le Père-Lachaise. Ils sont recouverts d'un drap de velours noir, frangé d'argent, et garni de bandes de crêpe. Chacun est traîné par quatre chevaux caparaçonnés avec des housses noires, semées d'étoiles d'argent, et conduits par autant de piqueurs des pompes 'funèbres. Les quatre coins du char sont ornés d'un trophée de drapeaux rouges cravatés de crêpe, et portant une couronne d'immortelffis jaunes et noires. Derrière le dernier char, marchent en tête du cortège les délégations de la Commune et du Comité central, où l'on se montre les citoyens Delescluze, Félix Pyat, Bergeret, Jules AUix, Tridon et Vermorel. Les familles éplorées, les jeunes filles, les enfants, les veuves, les yeux rouges de larmes, puis la foule des gardes nationaux et de la population complètent cet immense et imposant cortège qui suit le boulevard Haussmann, la place et le boulevard de la Madeleine, les boulevards des Capucines, des Italiens, etc. C'est comme un convoi de haine et de malédiction qui défile à travers la ville sacrilège. Chacun salue avec tristesse la dépouille de ces malheureux tombés sans espérance et sans bénédiction. Au cimetière, au moment où Ton jette la dernière pelletée de terre, un homme de petite taille, vêtu de noir, pâle, malade, mais toujours animé d'une ardeur fébrile se détache du groupe des délégués de la Commune; c'est le citoyen Delescluze. II prend la parole et, en quelques mots, il prononce l'oraison funèbre des soldats fédérés morts au delà des remparts. « Pas de longs discours, diMl ; vous ne les aimez pas plus que inoi. Citoyens, citoyennes, ce que je vais vous dire se résume en ceci : vengeance contre les assassins de Versailles. » Le reste du discours n'est qu'une paraphrase de ces préludes.
Ce premier deuil n'était pas le dernier que devait mener la Commune, en attendant de conduire le deuil de Paris. Mais cette cérémonie était bien faite pour exaspérer certaines natures.
A partir m ce moment, les mesures les plus rigoureuses et les plus tyranniques furent adoptées par les hommes de l'Hôtel de ville.
Le 2 avril, ils décrètent déjà la mise en accusation du chef du pouvoir exécutif et celle des ministres, et la saisie de leurs biens, jusqu'à leur comparution devant la justice du peuple.
Le 5, parait au Journal officiel un décret qui a dû faire trèssaillir d'aise les mânes de Robespierre et de Saint-Just, et aux termes duquel toute personne, prévenue de complicité avec le Gouvernement de Versailles, sera immédiatement mise en accusation, incarcérée et maintenue comme otage.
On se rappelle encore cette bande d'assassins qui, à quelques kilomètres d'Athènes, firent prisonniers, il y a deux ans, des touristes anglais et un diplomate étranger, en promenade, et massacrèrent ceux qu'une énorme rançon ne vint pas à temps délivrer de leurs mains. Ce n'est plus dans la plaine de Marathon^ c'est au sein de Paris que vont se passer des scènes analogues. La ville là plus civilisée, la plus brillante, la plus aimable du monde, est devenue comme un lieu pestiféré d'où chacun cherche à s'enfuir. Les malheureux, qui ne peuvent s'échapper, sont réduits à invoquer sur le sol de là patrie l'appui des puissances neutres, ils vont demander aide aux consulats étrangers; et il en est, maintenant, de la capitale de la France comme de ces lointains pays de l'Orient, où il faut des capitulations pour protéger les Européens contre la barbarie des coutumes locales et les atrocités des indigènes. Gomment caractériser autrement la manière de faire des hommes qui, sous prétexte d'opposition politique, arrêtent les femmes, les enfants et les prêtres et en retiennent un grand nombre comme otages : la Commune osa bien donner ce nom aux malheureuses victimes de son cannibalisme.
L'otage est une personne que l'on remet volontairement à' ceux avec qui l'on traite pour la sûreté et en garantie de l'exécution du traité conclu. On n'emploie proprement ce mot que dans les affaires d'État à État. Or, les bandits de la Commune ont mis la main sur les honnêtes gens qu'ils
haïssent plus vivement et qu^ls veulent dépouiller; ils menaceront ensuite de les assassiner lorsqu'ils se verront battus sur tous lés points.
ComiTrenant, cependant, l'émotion que causerait en France et en Europe Textrôme iniquité de cette mesure, la Commune fit la déclaraition suivante :
«c Chaque jour les bandits de Versailles égorgent ou fusillent nos prisonniers, et pas d'heure ne s'écoule sans nous apporter la nouvelle d'un de ces assassinats.
« Les coupables, vous les connaissez, ce sont les gendarmes et les sergents de ville de l'empire, ce sont les royalistes de Charette et de Cathelineau, qui marchent contre Paris au cri de : Vive le Roi! et drapeau blanc en tête.
« Le Gouvernement de Versailles se met en dehors des lois de la guerre et de l'humanité, force nous sera d'user de représailles.
a Si, continuant à méconnaître les conditions habituelles de la guerre entre peuples civilisés, nos ennemis massacrent encore un seul de nos soldats, nous répondrons par l'exécution d'un nombre égal ou double des prisonniers.
<c Toujours généreux et juste, môme dans sa colère, le peuple abhorre la guerre civile; mais il a le devoir de se protéger contre les attentats sauvages de ses ennemis, et quoi qu'il lui en coûte, il rendra œil pour œil et dent pour dent. »
Cette communication, destinée à inaugurer l'établissement du règne de la Terrreur, était suivie de ce décret, afin qu'aucun doute ne subsistât :
<c Considérant que le Gouvernement de Versailles foule ouvertement aux pieds les décrets de l'humanité comme ceux de la guerre ; qu'il s'est rendu coupable d'horreurs dont ne se sont pas souillés les envahisseurs du sol français;
« Considérant que les représentants de la Commune de Paris ont le devoir impérieux de défendre l'honneur et la vie de deux millions d'habitants qui ont remis entre leurs mains le soin de leurs destinées: qu'il importe de prendre sur l'heure toutes les mesures nécessitées par la situation;
« Considérant que des hommes politiques et des magis-
Irats de la cité doivent concilier le salut commun avec le respect des libertés publiques.
« Décrète :
a Art. 1". Toute personne prévenue de complicité avec le Gouvernement de Versailles sera immédiatement décrétée d'accusation et incarcérée.
« Art. 2. Un jury d'accusation sera institué, dans les vingtquatre heures, pour connaître des crimes qui lui seront déférés.
a Art. 3. Le jury statuera dans les quarante-huit heures.
« Art. 4. Tous accusés, retenus par le verdict du jury d'accusation, seront les otages du peuple de Paris.
« Art. 5. Toute exécution d'un prisonnier de guerre ou d'un partisan du Gouvernement régulier de la Commune de Paris sera, sur-le-champ, suivie de l'exécution d'un nombre triple des otages, retenus en vertu de l'article 4, et qui seront désignés par le sort. »
Et pour que les portes de la ville restassent « fermées » sur les otages qu'on avait en mains, il était interdit de sortir de Paris sans un permis de circulation. Les permis s'obtenaient à Tex-Préfecture de police ; mais un arrêté du citoyen Raoul Rigaûlt faisait savoir à ceux qui iraient en demander, que s'ils étaient soupçonnés de vouloir se soustraire au service de la garde nationale ou d'avoir des rapports avec Versailles, ils seraient arrêtés, séance tenante, et détenus jusqu'à ce que le jury d'accusation eût statué sur leur sort.
Voilà les principes d'équité que proclamait, au dix-neuvième siècle, la Commune de Paris, et elle comptait sur de pareils sentiments pour se rendre favorables les puissances étrangères. Il n'est pas besoin de le démontrer : au point de vue de l'opinion et de la conscience publiques, prendre des otages c'est faire acte d'impuissance et surtout d'injustice, car on punit assurément un innocent pour celui que Ton croit coupable; c'est faire preuve aussi de haine, de dépit et de colère. Il n'y a qu'un mot dans la langue française pour qualitier cette nature et ce degré de passion : prendre des otages c'est commettre une insigne lâcheté.
Le décret du 5 avril n'était pas seulement inique au fond, il était mensonger dans ses imputations, car le Gouvernement n'avait jamais poussé la Commune au moindre excès, et Tarmée de Versailles ne s'était jamais montrée impitoyable et cruelle envers ses prisonniers. « Vous êtes les seuls, a dit dans un mouvement d'éloquente indignation le commandant Rustan devant le quatrième conseil de guerre, vous êtes les seuls à ne pas connaître son caractère essentiellement loyal et généreux. S'il en était besoin et sans sortir de France, j'appellerais à cette barre tous ceux qui sont morts en nous combattant, et je leur dirais : « Levez-vous, Espagnols et Anglais qui nous avez vus à Toulouse ! Levezvous, Autrichiens et Russes qui nous avez vus à Champaubert et à Hontmirail ! Et vous. Prussiens, qui nous avez vus si souvent, hélas! à Sedan, à Goulmiers, à Belfort et à Champigny, et venez affirmer ici si le soldat français, vainqueur ou vaincu, ne s'est pas toujours montré loyal et généreux envers ses ennemis !»
Pour excuser cette loi des otages, la Commune s'autorisa de l'exemple de la Prusse et prétexta les mêmes nécessités révolutionnaires que la Convention. Nous ne savons que trop, aujourd'hui, qu'il ne faut plus remonter aux guerres de Thrace et de Macédoine, ni même au moyen &ge, pour retrouver l'emploi de ce moyen inique qu'on a fait entrer, de nos jours, dans les combinaisons stratégiques de la force. Quant à l'exemple de 1793, la prise d'otages fut alors considérée comme un accident, et non comme un principe. Les circonstances, d'ailleurs, étaient loin d'être les mêmes. En 1793, au fond des Ames les plus féroces, il y avait l'amour de la France, le culte de la patrie. Les proscriptions étaient terribles, mais c'étaient des hommes, dévoués à l'unité nationale, qui arrêtaient des hommes soupçonnés de s'entendre avec l'étranger, et de rêver fédéralisme en présence des armées ennemies. En 1871, c'étaient des fédéralistes de la pire école, des amis de l'étranger, eux-mêmes en partie étrangers, qui proscrivaient l'unité française. En 1793, la terreur n'était qu'un moyen; la victoire était le but. En 1871, la terreur était & elle seule le but de ceux qui l'appliquaient, ou bien
si elle était un moyen, c'était le moyen d'assurer le pillage et de protéger l'assassinat. En 1793, la Commune et la Ter* reur étaient sorties comme par explosion, des susceptibilités nationales exaspérées par les résistances intérieures, surexci* tées par les dangers du dehors. En 1871, la Commune et la Terreur, se reproduisant au lendemain de nos désastres poui souscrire obséquieusement au traité de paix, ne furent que le résultat d'un guet-apens, prémédité à froid par des con dottieri sans pitié.