‹ Histoire de la Commune de Paris en 1871Chapitre 105 sur 178 · RAISON DE LA PERSÉCUTION RELIGIEUSE SOUS LA COMMUNE · texte numérisé non relu

RAISON DE LA PERSÉCUTION RELIGIEUSE SOUS LA COMMUNE

La Commune décrète la séparation de PÉglise et de l'État. — Arrestation de l'Archevêque. — M. Tabbé Lagarde raccompagne spontanément à la Préfecture de police — Violente apostrophe de Rigault. — Arrestation de Mlle Darboy, du personnel de Tarchevêché, de M. Deguerry et d'un grand nombre de prêtres. — Ferme attitude de M. le curé de Saint-Roch. — Lettre de Charles Beslay à Rigault. — Protestations de MM. les pasteurs protestants do Prèssonsé et Monod. — Pourquoi la Commune a persécuté les catholiques et non pas les prolestants. — Prétexte imaginé pour les perquisitions dans les églises. — Sainte-Geneviève enlevée au culte. — Notre-Dame fermée et pillée après un article de Rochefort. — La fôte de Pftques en 1871. — Arrêté courageux de M. fiayeux-Dumesnii, maire du IX* arrondissement. — Notre- Dame-de-Lorette pendant la Commune. — Fermeture des églises de la Madeleine, de Saint-Augustin, de Saint-Philippe, etc. — Les quatorze cadavres de Saint-Laurent. -* L'orgie communale à N.-D.-des-Victoires. — Les commaneux à l'école Sainte-Geneviève, au séminaire Saint-Sulpice, chez les Frères des Écoles chrétiennes, rue Oudinot, au couvent des Augustines, rue de la Santé, chez les Carmélites, avenue de Saxe, au couvent de Picpus, chez les Dominicains d'Arcueil. — Raison de la différence de l'insurrection de 1871 et des autres phases révolutionnaires, au point de vue religieux.

A la lutte des 2, 3 et 4 avril succède une période de calme relatif aux avant-postes. A Versailles, les corps d'armée, les batteries s'organisent pour l'attaque déflnitive; les troupes avancent peu à peu, à coup sûr, et serrent de près les ouvrages avancés, défendus par l'insurrection. A Paris, la Corn-

mune essaye de faire œuvre de gouvernement, d'appliquer à la capitale ses idées et ses théories en matière de religion, de liberté, de finances, de presse, d'enseignement, etc., secondée et suppléée par ses délégués et ses commissions.

Les premiers efforts ont l'Église pour objectif.

Dès le 2 avril, pendant le terrible combat de Courbevoie et de Neuilly, la Commune avait rendu le décret suivant :

oc La Commune de Paris,

« Considérant que le premier des principes de la République française est la liberté ;

« Considérant que la liberté de conscience est la première des libertés ;

« Considérant que le budget des cultes est contraire au principe de la liberté de conscience, puisqu'il impose les citoyens contre leur propre foi ;

« Considérant en fait que le clergé a été le complice des crimes de la monarchie contre la liberté,

« Décrète:

« Art. l" L'Église est séparée de l'État.

c< Art. 2. Le budget des cultes est supprimé.

a Art. 3. Les biens dits de main morte, appartenant aux congrégations religieuses, meubles et immeubles, sont déclarés propriétés nationales.

« Art. 4. Une enquête sera faite immédiatement sur ces biens. »

Il apparut aussitôt au regard le plus superficiel que l'Église touchait à Tune de ces heures solennelles de crise et d'épreuve que Dieu lui ménage dans le cours du temps, pour lui/ rappeler qu'elle est fille du Calvaire, et, aussi, pour faire éclater, devant les hommes distraits et légers, son indestructible vitalité.

Le lendemain de ce décret, et, comme pour en faire voir la signification, la Commune procédait à l'arrestation du vénérable Archevêque de Paris, sans pitié pour son âge et les défaillances journalières d'une santé depuis longtemps altérée. Mgr. Darboy avait été prévenu du danger qui menaçait sa liberté; on le pressait de s'éloigner, de ne pas

donner à de tels ennemis l'avantage de tenir dans leurs mains sans scrupules un otage aussi précieux. Il repoussa avec fermeté ces prévoyantes sollicitations, il revendiqua, comme le privilège de son rang dans le clergé de Paris, l'honneur de souffrir le premier pour le Christ et pour rÉglise.

Lorsque le désordre semble triompher pour une heure, lorsque le cri de la révolte a trouvé partout des échos dociles, lorsque. l'appât du sang a dompté la faible raison d'un peuple abusé, ou plutôt lorsque le vrai peuple a disparu pour laisser la place publique à une poignée de factieux, lorsque les chefs impuissants voient les soldats faiblir devant Témeute et se refuser à l'austère devoir . de défendre la patrie contre des compatriotes, il est beau de voir l'évêque lever la tête vers le ciel, dans sa confiance et dans sa fierté, résolu à tout souffrir plutôt que d'abandonner son troupeau au gouvernement du mal, au règne de la force inintelligente !

Nou& devrions maintenant raconter en détail l'arrestation et l'incarcération du vénérable prélat. Mais le seul récit, qui pourrait nous guider sûrement, celui de l'unique témoin qui ait accompagné l'Archevêque en ces douloureuses circonstances, n'a pas encore été publié ; et, pour ne point nous exposer, comme tant d'autres, à être inexact, nous nous bornerons à rapporter quelques faits dont nous garantissons l'authenticité.

L'Archevêque reçut la horde tumultueuse des pirétorîens de I^ Commune avec cet air d'affabilité pleine de dignité qu'il portait toujours avec lui, avec ce visage éclairé d'un sourire bienveillant, auquel le signe manifeste d'une souf. france chrétienne, refoulée par la volonté, ajoutait comme une grâce de plus. Un instant déconcerté^ par la dignité et la douceur de celte attitude, le capitaine Révol, que la Commune avait chargé d'arrêter Monseigneur, lui présenta avec quelque hésitation le mandat dont il était porteur, et qui était ainsi conçu :

Ordre est donné au citoyen Révol^ capitaine adjudant déplace^ attaché à la place de PariSy cte ée rendre à VArche^

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vêchépour y arrêter le sieur Darboy, se disant Archevêque de Paris ^ et y faire ensuite les plus minutiettses perquisitions.

Hais, pour atténuer ce qu'avait de brutal une pareille injonction, le sieur Révol s'empressa d'affirmer qu'il s'agissait seulement d'une visite au Préfet de police et de renseignements à lui fournir sur un coup de fusil tiré de la rue des Postes. Sans ajouter, naturellement, beaucoup de foi à cette allégation. Monseigneur en fit part à M. Lagarde, et lui demanda de l'accompagner : « Vous, au moins, vous reviendrez, ajouta-t-il. » Le vicaire général accepta cette proposition avec empressement, quoiqu'il ne se fit pas la moindre illusion sur son retour, mais il avait l'espoir d'adoucir pour l'Archevêque les rigueurs de la captivité.

Un singulier spectacle les attendait tous les deux à la Préfecture de police: ils aperçurent en entrant dans la cour un immense fouillis d'hommes criant et gesticulant, tous sales, avinés, abrutis ou féroces. C'était le bataillon de Rigault, gens de sac et de corde, prêts à déployer dans n'importe quelle mission un zèle effrayant. Ils ne patrurent pas, cependant, se préoccuper beaucoup de la présence de Monseigneur et de son grand vicaire, qu'ils regardaient d'un air hébété et ils les auraient laissés se retirer, si ces vénérables personnages l'avaient voulu.

Conduit au cabinet du délégué. Monseigneur trouva le magistrat assis dans un fauteuil, et la tête couverte de l'inévitable képi galonné.

a C'est vou^, lui dit Rigault, qui êtes le citoyen Darboy, à notre tour ! »

Et se renversant :

« Vous nous embastionnez (textuel) dans vos superstitions, il faut que cela cesse, vos chouans massacrent nos frères, il faut que nous vous fusillions. »

Monseigneur répondit : « Voyons, mes enfants... »Mais il fut interrompu aussitôt par des trépignements et des gestes impossibles & rendre.

Nous ne savons quel sentiment fit battre, dans ce moment, le cœur du vénérable prélat, mais, à coup sûr, il n'a pas

souri, comme on Ta écrit, et rien ne provoqua cette nouvelle riienace: « Vous serez fusillé ! »

— Et vous, qui êtes-vous? demanda ensuite le farouche procureur à M. Lagarde.

— J'ai rhonneur d'être le vicaire général de Monseigneur, et j'ai aussi l'honneur de l'accompagner.

— Allons, ne prenez pas vos airs, vous aussi ! » Monseigneur pressentant les intentions de Rigault, intervint à ce moment :

« Je vous prie en gràoe de lui rendre la liberté ; il n'a pas

été arrêté.

— Il est pris- et il reste pris *. »

Et se tournant vers M. Lagarde :

« Votre nom? >>

Après quoi, il donna Tordre de les emmener tous les deux au dépôt, et séparés. Mais le capitaine, auquel il s'adressait, portant la main à sa moustache blanche, lui dit courageusement :

« Citoyen, je suis militaire et je ne me charge pas de pareilles missions.

— Lieutenant, debout! » s'écria Rigault, qui ne put dissimuler son mécontentement !

Et l'on vit un homme, plongé dans l'ivresse, se lever avec peine et dire encore plus difficilement, en portant la main à son képi : «-4... a... avec plaisir, mon commandant. » Mais son état était tel qu'il ne pouvait diriger les prisonniers; le greffier Kahn survint heureusement presque aussitôt, il congédia bien vite le lieutenant aviné et permit aux deux captifs de rester ensemble jusqu'à six heures et demie *. Dès qu'il furent seuls. Monseigneur demanda pardon à M. Lagarde de l'avoir amené avec lui, et exposé ainsi à par-

1. C'est de cette manière sommaire qu'on procédait à la Préfecture de police. M. Tabbé Miquel, s'y étant présenté quelques jours après l'arrestation de Monseigneur pour avoir de ses nouvelles, fut arrêté et emprisonné séance tenante pour ce seul fait.

2. Les marques d'humanité que M. Kahn se plut à donner aux premiers et et aux plus éminents otages de la Commune, l'archevêque de Paris, H. l'abbé Lagarde, le curé de la Madeleine, le président Bonjean, amenèrent bientôt son arrestation. Ce fut uniquement pour oe motif qu'il passa de son bureau dans une cellule, oii il resta quarante jours.

tager ïes dangers qui menaçaient son archevêque, et sur lesquels il ne pouvait se faire illusion.

Pendant que cette saisissante et dramatique scène se passait à la Préfecture, le sieur Journaut, capitaine d'une compagnie de marche qui commandait le détachement resté à l'archevêché, posait des sentinelles partout et procédait à une perquisition odieuse. Dans la nuit, sur de nouveaux ordres venus de Rigault, il arrêta successivement Mlle Darboy , M. Petit, secrétaire général, et Mgr Surat. Ce dernier, àcause de son état de santé, ne fut emmené au dépôt que le lendemain, vers trois heures. On fit également prisonniers la femme de chambre de Mlle Darboy, le concierge et un des domestiques. M. Jourdan et M. Schœffer furent maintenus à l'archevêché, mais gardés à vue. M. Bayle, le promoteur, ne fut arrêté que quelques jours après, en sortant deSaint-Germain-rAuxerrois.

Dans la même nuit qui suivit l'arrestation de Mgr Darboy, une douzaine de gardes nationaux, conduits par un jeune officier, se présentèrent devant la maison attenant à l'Assomption et qui servait de presbytère au vénérable curé de la Madeleine. Après avoir en vain agité la sonnette et frappé la porte à coups de crosse, ils allèrent chercher une pierre pour l'ébranler, et les coups redoublèrent entremêlés de jurons et de cris de colère. Les carreaux jde la maison volaient en éclats. Les battants s'ouvrirent enfin... Mais dans le vestibule régnait une obscurité complète; on dut aller se procurer une lanterne et on se mit en devoir d'enfoncer la seconde porte. Elle céda bientôt, et l'on trouva derrière une vieille femme, plus morte que vive, qui cependant refusa de fournir aucun renseignement sur son maître. Les gardes nationaux se répandirent alors dans la maison dont les fenêtres s'éclairèrent tout à coup, et procédèrent au déménagement des objets précieux. Les ornements du culte, l'argenterie, le linge furent emballés et placés dans une voiture réquisitionnée à cet effet. Les perquisitions se continuèrent jusqu'à six heures et demie du matin, du grenier à la cave. Pendant ce temps, M. Deguerry, qui avait pu sortir du presbytère, était reconnu par un garde national dans la rue Saint-Honoré et reconduit à son domicile. On eut beau cher-

cher, on ne trouva pour l'accuser que ce fait, qu'il avait en sa qualité de prêtre présidé à la communion du fils de l'Empereur et confessé Tlmpératrice. Pourtant, les hommes, qui rarrêièrent, le traitèrent, du moins en paroles, avec une brutalité révoltante. Ils ne se contentèrent pas d'outrager grossièrement ses sentiments religieux, ils se complurent à faire croire à ce respectable vieillard que sa vie était en danger immédiat : « Nous allons bientôt vous procurer votre paradis » disait l'un. « S'il faut quelqu'un, ajouta un autre (capitaine de la garde nationale), pour exécuter ce criminel, on n'a qu'à m'appeler, je les descendrai volontiers tous. » Il était évident que des hommes, qui tenaient ce langage, étaient prêts à réaliser leurs, menaces, et que, lorsque le moment serait venu, l'Archevêque de Paris, et tout prêtre, dont ils s'empareraient, pouvait s'attendre à quelque chose de pire encore que d'être emprisonné dans la cellule d'un malfaiteur. Mais cette sinistre éventualité, clairement entrevue par le clergé de Paris, ne l'empêcha pas de rester inébranlablemeut attaché à ^on poste.

Quelques heures après l'arrestation de M. Deguerry, M. l'abbé Mauléon, curé de Saint-Séverin, était, sous le plus frivole prétexte, saisi à son domicile et conduit à la Préfecture.

Le lendemain, jeudi saint, la Commune, désireuse de tenir entre ses mains le pieux et bon curé de Saint-Eustache, mais, n'osant pas le faire appréhender à cause de la grande popularité dont il jouissait dans sa paroisse, le manda au dépôt. C'était sous le faux prétexte de délivrer un des ses prêtres arrêté sans motif le matin. Elle l'y retint malgré les énergiques protestations des dames de la halle, qui' vinrent réclamer leur pasteur pour les fêtes de P&ques. Nul n'a rapporté la verte réponse que fit l'orateur de la démonstration à Raoul Rigault. Le procureur de la Commune lui demandait :

« Et si je vous refusais votre calotin?

— Alors, on te viderait à la première occasion sur une dalle au marché aux poissons, comme un joli merlan que tu es. »

Il est dit dans les Actes des Apôtres que lorsque Pierre fut pris et chargé de chaînes, les fidèles priaient sans cesse pour lui. C'était le jour des Azymes, Hérode voulait garder son

prisonnier jusqu'au jour de Pâques et le faire paraître devant le peuple assemblé pour la fête. Mais pendant la nuit, un ange vint trouver Pierre, fit tomber ses chaînes et le rendit à la liberté. La paroisse de Saint-Eus tache priait, à l'exemple des premiers fidèles, et Dieu, quoiqu'il n'y eût pas d'anges parmi les membres de la Commune, sut bien, encore cette fois, rendre {e pasteur à son troupeau. Le matin même de ce grand jour, M. l'abbé Simon était mis en liberté, et, quelques heures plus tard, il célébrait les saints mystères, au milieu des témoignages de tendresse et de respect qui débordaient de toutes les âmes.

La persécution n'en continua pas moins contre les autres membres du clergé de Paris. Le 8, était arrêté M. l'abbé Planchat, directeur du patronage des jeunes apprentis de Sainte- Anne, à Charonne. Ce n'était pas cependant ce digne ecclésiastique que se proposait de faire prendre la Commune, mais M. l'abbé de Broglie, attaché à la même œuvre et otage beaucoup plus important, puisqu'il était le frère du député, envoyé comme ambassadeur à Londres par M. Thiers. Prévenu par M. Icard, directeur du séminaire Saint-Sulpice, M. de Broglie avait pu se soustraire aux recherches dont il était l'objet, et l'on dit que M. Planchât s'offrit volontairement à sa place.

Le 9, ce ne fut plus à des prêtres isolés que s'en prit la Commune. Ce jour-là, tout le clergé de Montmartre fut mis en état d'arrestation. Les gardes nationaux, qui se rendirent coupables de cet attentat, en donnèrent les motifs suivants, que nous reproduisons, textuellement, d'après la pièce curieuse qu'ils ne rougirent pas d'afficher, le lendemain, sur les portes de l'église :

ce Attendu que les prêtres sont des bandits, et que les repaires ou ils ont assassiné moralement les masses, en courbant la France sous, la griffe des infâmes Bonaparte, Favre et Trochu, sont les églises,

« Le délégué civil des Carrières près l'ex-préfecture de police ordonne que l'église de Saint-Pierrç (Montmartre) soit fermée, et décrète l'arrestation des prêtres et des ignorantins. « 10 avrJ 1871. « Le Moussd. »

(Ici les deux cachets du Comité.]

Fier de cet exploit qui sème la terreur sur son passage, ce misérable s'érige, désormais, en détrousseur d'églises et de couvents.

Le 11 avril, à la tète d'un bataillon de Montmartre, il envahit l'église de Notre-Dame-de-Lorette. L'abbé Sabaticr s*y trouvait seul. C'était la douce etsainte victime que Dieu avait jugée digne de représenter les vicaires de Paris dans la grande immolation qui se préparait.

a Qui cherchez-vous, diWl, en souriant, au délégué de la Commune.

— Les curés ! hurle le bandit, désespéré de n'avoir pu mettre la main sur le vénérable M. de Rolleau que sa distinction et sa vertu désignaient naturellement à la haine de la Commune.

— Eh bien me voici! » et il se livre à eux.

<c Alors, dit M. l'abbé Laurençon, son collègue et son ami, se passa une scène touchante: on l'emmenait avec violence; mais les enfants, qu'il aimait tant et que la curiosité avait attirés, se précipitent sur lui, s'accrochent à sa soutane et cherchent à l'arracher aux méchants qui se rient de leurs efforts et les repoussent brutalement, tandis que le futur martyr leur sourit, les bénit et les rassure. »

Nous sommes en pleine persécution : les arrestations se succèdent et s'opèrent môme simultanément. Il n'y a pas que les prêtres des quartiers agités qui deviennent les prisonniers de la Commune, les centres les plus paisibles vont essuyer la tempête.

Le 13, on arrêtait M. Lartigues, curé de Saint-Leu, avec tout son clergé, et M. Bécourt, curé de Bonne-Nouvelle; le 14, M. l'abbé Millault, curé de Saint-Roch.

Appartenant nous-môme au clergé de cette paroisse, qui s'est particulièrement distingué par son dévouement et son courage sacerdotal, à cette époque néfaste, nous croyons intéresser le lecteur, en publiant quelques détails inédits sur l'arrestation de M. Millault et les persécutions dont il fut encore l'objet, après sa mise en liberté.

« Le vendredi, 14 avril, vers trois heures et demie de l'après midi, dit M. le curé de Saint-Roch, dans une relation, écrite pour sa famille, j 'avais été lire mon office dans une galerie haute de

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niOD église, aûn d'y être plus tranquille, lorsque redescendant dans la nef, à quatre heures, je fus étonné de la voir entièrementdéserte. Je me rendis vivement à la sacristie. Là, je trouvai un commissaire, le pistolet au poing, une vingtaine de gardes nationaux armés, et mon frère qui était venu me voir par hasard, et qu'on avait saisi pour le conduire en prison si je ne paraissais pas. Je fus immédiatement appréhendé, et du reste, je ne cherchais pas à fuir. M. Tabhé Chartrain, second vicaire, qui se trou vait présent « s'écria : Je ne quitte pas mon curé; si on l'emmène, qu'on m'emmène avec lui! » On le prit donc, ainsi qu'un autre prêtre de la paroisse, M. l'abbé Herpin, descendu à la sacristie pour quelque besoin du service.

« Quand nous parûmes dans la rue, nous la vîmes remplie d'une foule compacte, très-sympathique, qui criait : « Vive M. le curé, » et agitait ses mouchoirs; et quand nous fûmes montés en voiture, beaucoup s'approchèrent et vinrent nous serrer la main. Je pensais qu'on allait nous mener à la Préfecture, et je fus étonné de voir qu'on nous conduisait à Montmartre. Arrivés en ce quartier, au commissariat des Grandes- Carrières, on nous fit descendre et on nous plaça dans une petite salle où nous fûmes trois heures sans voir personne....

ce Vers neuf heures un quart, le jeune commissaire, qui nous avait saisis, revint, nous fit décliner nos noms. Âges et qualités, et, sans autre interrogatoire, nous livra à des soldats armés qui nous conduisirent, & pied, jusqu'au poste de police, situé à un quart d'heure de distance. Nous étions suivis de la multitude, mais il faisait nuit, elle n'était pas très-nombreuse, et je dois le dire, elle ne se montra pas hostile. Ce poste était établi dans les écoles élevées charitablement, pour l'éducation de la jeunesse pauvre, par M. l'abbé Le Rebours, par l'entremise de M. Olmer, vicaire de Montmartre : on voyait encore là un autel brisé, et les vestiges d'une chapelle. On nous mit tous les trois dans un petit réduit, sans lumière, avec une chaise à chacun pour y passer la nutt. A côté de cette pièce, il y avait une salle plus grande où on mettait les gens pris de vin et autres vagabonds ramassés sur la voie publique; et nous eûmes bientôt la mesure de ceux qui nous gardaient. Car Tun deux, faisant entrer un

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homme ivre dans cette salle, dit : « En voilà encore un au clou : du reste, quand j'étais à Cayenne, combien de fois j'y ai été moi-même, au clou. »

« On nous avait dit que le commissaire viendrait le lendemain, samedi 15 avril, à huit heures, et Tespoîr de célébrer la sainte messe nous fit rester à jeun jusqu'à midi. Alors nous prîmes quelque nourriture, attendant toujours le commissaire qui ne vint qu'à cinq heures du soir. Il nous fit conduire en voiture à la Préfecture. Les abords en étaient encombrés d'un grand nombre de gardes d'un aspect sinistre; au dedans régnait un tumulte épouvantable, et nous fûmes étonnés de voir que tous ceux, qui y exerçaient quelque autorité, étaient de tout jeuile^ gens, à peine âgés de dix-neuf à vingt ans.

« Après une heure environ d'attente, nous subîmes un interrogatoire : « Citoyen, me dit le président de cette sorte (le tribunal, trois charges pèsent sur vous : 1* vous avez cherché à échapper par la fuite aux mains de la justice; 2® vous avez voulu à votre départ exciter une sédition parmi vos paroissiens; S'' vous avez prétendu que les biens meubles de votre église vous appartenaient en propre. » Le fond de ma défense fut: 1*^ J'ai si peu cherché à m'échapper que c'est de moi-môme que je suis venu me mettre entre les mains du commissaire; 2** les marques de bienveillance qui m'ont été données, lors de mon départ, n'ont point été provoquées par moi, et si je me suis découvert devant ce& saints sympathiques, si je n'ai pas réfusé ma main à ceux qui voulaient me la presser, personne ne peut m'en faire un crime, et vous-même bien probablement, monsieur le président, vous auriez fait comme moi; 3« il est vrai que j'ai refusé positivement de donner l'état des vases sacrés et autres biens meubles de mon église, mais ce n'était pas que je les regardasse comme ma propriété personnelle. Je voulais seulement (Tire qu'ils appartenaient à un corps légalement constitué, qu'on appelle la fabrique, et non pas à l'État, que je n'en étais que le diposi taire, et que, par conséquent, il m'était impossible de les livrer. »

« Les interrogateurs se retirèrent pour délibérer sur mes

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réponses, et après un quart d'heure, un membre de ia Commune, revêtu de ' ses insignes et accompagné de deux assesseurs,'vint nous notifier notre mise en liberté. Je retournai à Saînt-Roch, où je croyais devoir être dorénavant libre. Mais je trouvai Téglise et le presbytère envahis par de nombreux gardes. J'étais gardé & vue ; oh fit chez moi une visite -domiciliaire des plus rigoureuses, jusqu'à une heure du matin, et, à huit heures, j'eus une peine infinie à obtenir de sortir trois quarts d'heure^ sur parole, pour aller dire la sainte messe (dimanche 16 avril 1871). Cependant cette consigne s'adoucit un peu, et nous pûmes célébrer le saint sacrifice et entendre les confessions dans la chapelle de nos chers et .courageux frères de la doctrine chrétienne. Quant aux baptêmes et aux convois, ils se faisaient à Notre-Damedes-Yictoires, oii nous trouvâmes le plus cordial et le plus fraternel accueil. Enfin, après six jours, le jeudi suivant 20 avril , les clefs de notre église nous furent rendues ; mais hélas ! dans quel état était cet édifice. Tout avait été saccagé, les troncs, les caisses, les armoires avaient été forcés. On avait laissé la plupart des vases sacrés, mais tout l'argent monnayé avait été enlevé jusqu'au dernier sou. Heureusement que nous avions mis d'avance à l'abri nos principales valeurs. Dès le lendemain, vendredi 21, l'église fut rouverte et nous reprîmes immédiatement, comme en pleine paix, les fonctions, de notre ministère, et ce calme dura pendant quinze jours.

« Le vendredi, 5 mai, je fus averti que, le soir, des gens devaient se présenter pour faire de mon église un club, et les avis devinrent si multipliés et si graves que je crus devoir aller à la mairie trouver le délégué de la Commune (il s'appelait Pillot), faisant les fonctions de maire, pour lui demander si je pouvais compter sur quelque protection de sa part. J'attendais dans la grande salle qui précède son cabinet, et j'entendis un officier de la garde nationale tenir aux employés les propos suivants. Je cite textuellement : « C'est la modération qui nous perd, tant qu^on n'aura pas '< vu sept ou huit mille têtes rouler sur la place du « Louvre, les choses n'iront pas bien; » et prenant son sabre,

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l'orateur ajoutait : « Quel plaisir de leur enfoncer ça dans « le ventre! » Ces discours ne m'étaient pas d'un augure très-favorable ; aussi voici en substance la réponse du maire : « Je ne puis résister aux aspirations du peuple, ne « comptez pas sur ma protection pour empêcher un club. <c Nous sommes propriétaires de l'édifice, nous vous en laisse sons la jouissance, durant le jour; de sept heures à mi- « nuit, le club s'y tiendra. Ayez soin que les portes soient « ouvertes, que l'édifice soit éclairé, et que vos employés « soient là pour le service. »

« A mon retour, je rassemblai MM. les vicaires pour les consulter, et je donnai ordre qu'à partir de ce jour toutes les portes fussent, dès six heures du soir, solidement fermées.

«Xe lendemain (samedi 6 mai], j'allai dès le matin soumettre à mes supérieurs ecclésiastiques la ligne de conduite que je comptais suivre, et, à mon retour, j'écrivis à M. la délégué, exerçant les fonctions de maire, la lettre suivante :

« Monsieur, le Délégué,

<' Je suis prêt, tout en protestant contre la violence qui <c m'est faite, à délivrer les clefs de l'église Saint-Roch de- « vant un ordre écrit, signé d'un des délégués de la Com- « mune au P' arrondissement, se portant comme proprié- « taire du monument, ordre qui restera entre mes mains. « — Quant à aipporter moi-même un concours quelconque « à ce que je regarde comme la profanation de mon église, « je me laisserai plutôt tuer.

« S. Millault, curé de Saint-Roch. »

« Cependant, une protestation se rédigeait dans la paroisse ; des listes parcouraient les principales rues, et se couvraient spontanément, en quelques heures, de près de trois mille signatures* Tous les négociants, tous les hommes considérables de la paroisse s'y étaient inscrits. Le soir, une multitude résolue de fidèles se plaçaient dans la rueSaint-Honoré devant l'église, ce qui du reste avait déjà eu lieu la veille. Vers neuf heures, deux messieurs (M. Brun, ancien notaire.

M. Bois-Gaullier, avocat) qui, dans Taprès-midi , avaient été porter courageusement la protestation au Comité de salut public siégeant à THôtel de ville, étaient chez moi, m'entretenant du résultat de leur mission, lorsqu'on sonna avec violence ; j'allai ouvrir et aussitôt un commandant, Tépée nue et suivi d'une trentaine d'hommes, me fit cerner et me somma de livrer les clefs de l'église. Je répondis que j'étais prêt à les remettre, mais sur un ordre écrit, signé, officiel et qui resterait entre mes mains. Il n'en avait pas; il se saisit donc de moi et même des deux messieurs qui étaient venus me visiter, M. Brun et M. Bois-Gaultier; et, accompagnés d'un nombreux cortège, nous fûmes conduits à pied par la rue Saint-Honoré jusqu'au poste du Palais-Royal. Là, après une demi-heure d'attente. Tordre écrit et revêtu des signatures et timbres officiels me fut délivré, et mes deux compagnons d'infortune furent mis en liberté. On me ramena à l'église,- je délivrai les clefs, et alors je fus témoin d'une horrible scène ; les portes intérieures étaient brisées avec fracas, les sépultures étaient ouyertes et profanées, on faisait, dans des linges malpropres, des paquets d'ossements que je retrouvai plus tard au poste du Palais-Royal. Excepté le vol que les chefs interdirent, la violence fut portée aux dernières limites. De l'église on se transporta chez moi pour une nouvelle visite, domiciliaire, qui s'exécutait au môme moment chez M. de Roquefeuil et M. Chartrain premier et second vicaires. 11 était deux heures du matin. Je fus ramené au poste, et je m'attendais à être de là conduit ou à Mazas ou à la Conciergerie. Je fus donc agréablement surpris, quand on m'annonça qu'on allait me reconduire au presbytère, et que j'y serais seulement consigné jusqu'à nouvel ordre. »

Nous regrettons que les bornes de ce livre ne nous permettent pas d'indiquer ici les noms de tous ceux de nos confrères qui eurent l'honneur d'être emprisonnés en haine de la foi, ni de reproduire les scènes émouvantes qui accompagnaient d'ordinaire leur arrestation.

Le 16 avril, leur nombre dépassait cent vingt! A cette date, la Commune avait déjà eu la pensée de faire arrêter le clergé

de Paris tout entier, comme cela résulte d'une lettre fort curieuse de Besiay à Raoul Rigault ' :

« Mon cher Raoul Rigault ,

« En vrai Breton, je suis têtu et ne me lasse point ; comme républicain et dans Tinlérôt de notre cause, je reviens à la charge pour la mise en liberté, du moins pour aujourd'hui, du curé de Saint-Eustache. Croyez-moi: comme je vous l'ai dit hier soir, vous ne pouvez arrêter tous les prêtres de Paris, vous ne sauriez où les mettre, et, s'il y a faveur, que ce soit pour ceux qui passent pour libéraux et ne s'occupent pas de politique.

« A vous cordialement ,

« Charles .Beslay ».

Cette lettre ne fut pas étrangère à la délivrance du curé de Saint-Eustache, mais elle ne mit pas fin à la persécution religieuse. Â mesure que Tarmée approchait, la tourmente devenait plus terrible pour le clergé, et surtout pour les curés qui étaient restés au milieu de leurs ouailles.

Le premier vicaire de Saint-Germain-l'Auxerrois, M. Tabbé Brunies, a bien voulu nous communiquer d'intéressantes notes, sur l'arrestation de M. l'abbé Legrand, son curé. Ces deux vénérables ecclésiastiques, que la sympathie de leurs paroissiens avait préservés jusque-là des fureurs de la Commune, furent saisis vers la fin de Tinsurrection, et jetés au fond des caves de la mairie du premier -arrondissement. Ils y passèrent quelques jours sans lumière, sans matelas et presque sans nourriture, et ne durent leur salut qu'à Tarrivée des soldats de l'ordre.

Voilà le cas que faisait la Commune de la liberté de conscience I Et il faut le dire pour la confusion de la population parisienne, de pareils attentats contre la plus précieuse des libertés soulevèrent à peine quelques protestations. Il y en

1. Cette lettre, peu connue, a été publiée pour la première fois par M. l'abbé CouUié, deuxième vicaire de Saint-Eustache, aujourd'hui promoteur -diocésain^ dans son intéressante brochure : Saint-Eustache pendant la Commune.

eut deux, cependant, qui furent trës-reinarquéos, et qui font grand honneur à ceux qui les ont écrites. Ce sont les lettres suivantes de HM. de Pressensé et Guillaume Monod, pasteurs protestants, adressées au Temps et au Journal des Débals,

« Paris, 11 avril.

« Monsieur le rédacteur ,

« Permettez-moi, en m'associant à vos généreuses protestations contre un état de choses sans pareil dans notre histoire contemporaine, d'insister sur Tune des plus graves atteintes qui aient été portées à la liberté depuis le 18 mars: je veux parler de Tinjuste incarcération de l'Archevêque de Paris et de quelques-uns des membres les plus éminents de son clergé.

« Appartenant à une Église qui n'est pas la sienne et s'en distingue par son principe môme, je suis d'autant plus poussé par ma conscience à déclarer que tous les chrétiens, je dirai plus, tous les amis de la liberté religieuse, sont atteints par le coup qui a frappé le clergé catholique de Paris.

tt Nous avons défendu en toute occasion le droit sacré de

la- conscience ; nous ne nous tairons pas quand il est foulé

aux pieds avec tant d'autres dans notre malheureuse cité.

Nous portons notre protestation au grand tribunal de la

conscience publique, qui Qnira bien par se faire entendre.

« Recevez, etc.

« E. DE Pressensé, pasteur. »

« Paris, 11 avril 1871.

tt Monsieur le directeur ,

a Permettez-moi d'emprunter la voie de votre journal pour exprimer la douleur avec laquelle j'ai appris l'incarcération de l'Archevêque de Paris çt d'un assez grand nombre de prêtres entourés de l'estime publique.

« J'appartiens à une Église dont les pasteurs et les fidèles furent dans un temps mis en prison, ou à mort en France, ou forcés à l'exil ; mais je me souviens que l'un des premiers actes de l'Assemblée des représentants de la France et de la révolution de 1789, fut de rappeler les protestants exilés ou

leurs enfants, et je me fais gloire d'être moi-même un de ces enfants des exilés.

« Comment ne protesterais-jepas quand des chréliens français, appartenant à une communion différente de la mienne, sont traités par des concitoyens comme s'ils étaient des malfaiteurs ? Ainsi, si quelque ministre de la religion, protestant ou catholique, avait commis un délit, ce n'est pas moi, ni, je pense, aucun des prêtres dont je parle, qui demanderais qu'il ne fût pas jugé. Mais, en voyant frapper sans jugement et même sans accusation des hommes que vénère laTrance, je sens que c'est la France que Ton frappe et je m'indigne, et je prie pour eux et pour la France.

« Si j'ai pleuré sur. mon pays quand l'étranger le foulait aux pieds et l'ensanglantait, je pleure plus amèrement quand ses propres enfants le déchirent et le poussent à se déchirer de ses propres mains.

« Si quelqu'un me reprochait ma douleur, si Ton m'en faisait un crime, je répondrais : Emprisonnez-moi, si vous le voulez, à la place de ceux dont je prends la défense; je continuerai à prier pour la France, et je prierai aussi pour vous comme je crois que le font ces prêtres eux-mêmes, et jô demeurerai persuadé que le salut de la France est dans la constitution d'une république unie au vrai christianisme, celui de la repentancé, de la foi et de la charité.

« G. MoNOD, pasteur. »

Quelque sincères que soient notre respect et notre gratitude pour les auteurs de ces deux belles lettres, nous ne pouvons nous empêcher de répondre ici avec une égale franchise à la question qui nous a été souvent posée, à leur occasion : Pourquoi la Commune a-l-elle persécuté les catholiques et non les protestants ? C'est que le protestantisme, en consacrant le libre examen, l'émancipation de la pensée, est essentiellement favorable à la .Révolution. Aucun système politique ou religieux ne nous conduit aussi directement à la licence de l'esprit, au dogme de la liberté absolue, c'est-à-dire au mépris de l'autorité et en dernier ressort au socialisme avec lequel, par nature, il doit être disposé à fraterniser, puis-

qu'il n'est lui-même qu'un socialisme religieux. Le catholicisme/au contraire, se présente à la Révolution^ non plus avec la licence de la pensée nécessaire à ses principes anarchiques, mais avec la résistance invincible de ses dogmes éternels, sur lesquels ni menaces, ni séductions ne peuvent le faire transiger. Yoili pourquoi la France, ayant abandonné de fait la pratique du catholicisme, se trouve en contradiction avec ses antiques croyances. Voilà pourquoi les hommes les plus avancés, se repliant sur eux-mêmes et passant de l'ordre social à l'ordre religieux, font logiquement la guerre à l'Église et non aux dissidents.

On ne pouvait espérer qu'après avoir frappé des coups si audacieux contre les ministres du sanctuaire, les membres de la Commune gardassent quelque ménagement envers l'autel. La population chrétienne de Paris se rappellera longtemps le dégoût et l'indignation qu'elle ressentait quand, troublée tout & coup dans le recueillement de sa prière, elle se voyait assaillie d'une foule sans nom, déguenillée, qtii se répandait dans le temple, le képi sur la tète, le sabre nu à la main, la menace et le blasphème & la bouche. Les fidèles étaient chassés ou retenus selon le caprice du chef de bande, les portes gardées militairement, les troncs forcés, le marbre des autels soulevé, les tombes profanées. Heureuses encore les églises qui ne furent pas indignement souillées par des genres de profanation que la plume se refuse à décrire I

Rien de plus enfantin que le prétexte imaginé pour ces perquisitions. On fouillait, disait-on, les églises afin d'y découvrir des chassepots, de la poudre et même des canons. C'est à faire rire ou à faire rougir. Le temps de la Ligue est loin de nous, le prêtre ne se montre plus la robe retroussée, la.hal* lebarde au poing ou le mousquet sur l'épaule, la satire Ménippée n'a rien à raconter de nos jours ; le clergé possède des armes bien autrement puissantes, le confessionnal et l'école; et ce n'est pas en le poursuivant de mesquines colères qu'on les lui arrachera des mains.

La première église enlevée au culte fut, comme toujours, Sainte-Geneviève. Depuis que la première révolution a souillé les caveaux de cette église des cendres immondes de Marat, il semble qu'aucune révolution ne puisse s'accomplir sans dédier le Panthéon « au culte des grands hommes ». La Commune suivit la tradition, et une grande cérémonie qui dura deux jours, marqua la prise de possession du monument. Les quatre gardes nationaux, qui l'occupèrent, à partir de ce moment, y ont commis les plus scandaleux dégâts. Ils ont troué de balles les quatre grandes peintures de Gros qui décoraient les piliers du dôme, percé de coups de baïonnette les copies des stanzes de Raphaël par les frères Balze, mutilé les deux groupes de marbre de Maindron qui ornaient le péristyle, et enfin violé et brisé la châsse de Sainte-Gene* viève.

Après l'église de la sainte patronne, l'antique et vénérable métropole était naturellement désignée à la profanation. Le vendredi saint, à trois heures de l'après-midi, un délégué de l'ex-Préfecture de police, suivi d'une bande de gardes fédérés, entra dans la basilique d'un air arrogant, la tète couverte, ayant sur les lèvres le sourire malsain de l'homme qui commet inpunémentune mauvaise action. Arrivé à la sacristie, il procéda à l'ouverture du trésor de Notre-Dame. Vases sacrés, ornements sacerdotaux, objets d'art ancien, etc., tout fut compté avec un soin minutieux. On s'empara ensuite des troncs dans lesquels se trouvaient les offrandes des fidèles, et le partage s'en fit avec délire. Pendant ce temps quelques fédérés ouvraient, à l'aide d'un instrument, le caveau des archevêques qui recelait, leur avait-on dit, des armes et des munitions. Ils cherchèrent, la pipe à la bouche, dans tous les coins du caveau, inconscients de la triste besogne dont on les avait chargés; mais les tombes des prélats ne furent pas profanées, on respecta leurs cendres.

Toutefois, cette œuvre impie n'eut pas le succès' attendu par les pillards. Pendant qu'on transportait dans une voiture, requise à cet effet, le mobilier de Notre-Dame, les membres de la Commune étaient prévenus de ce qui se passait & leur insu par un capitaine de la garde nationale. Aussitôt un

des leurs, le citoyen Lavalette accourut, réprouva hautement ce qu'on venait de faire, et ordonna de remettre dans les sacristies tout ce qui avait été enlevé ! L'heure du pillage de la basilique n'avait point encore sonné à l'Hôtel de ville ; mais Notre-Dame était fermée et les cérémonies saintes interdites. Environ un mois après, la Commune, dont les ressources diminuaient à mesure que croissaient son ambition et son audace, se souvint des fameux trésors qu'elle s'était réservés et dont elle pensait tirer grand profit. Mais avant de les réquisitionner, elle eut soin d'y préparer l'opinion publique par un article de Rochefort dans le Mot d'ordre :

a Notre- croyance étemelle sera que, Jésus-Christ étant né dans une étable, le seul trésor, que Notre-Dame doit posséder dans sa trésorerie, c'est une botte de paille. Quant aux saints ciboires enrichis d'émeraudes et aux émeraudes enrichies de saints ciboires, noiis n'hésitons pas & les déclarer propriétés nationales, par ce seul [fait qu'elles proviennent des générosités de ceux à qui l'Église a promis le paradis ; et la promesse faite de bénéfices imaginaires, pour extorquer des valeurs quelconques, est qualifiée escroquerie par tous les codes. »

Ce fut le -signal du pillage. Le 26 avril, les scellés furent brisés , et l'on transporta d'abord à la Préfecture toutes les richesses de Notre-Dame : bronzes, ornements, vases sacrés. Désirant tirer parti de tous ces objets inutiles à leurs yeux, ne pouvant d'ailleurs les utiliser autrement, les chargés d'affaires de la Commune ne tardèrent point à les envoyer à la Monnaie. Mais après l'épreuve du poinçon, il leur fut déclaré que ces pièces, d'un grand prix aux yeux de l'art, avaient à peine assez de valeur réelle pour couvrir les frais de la main-d'œuvre nécessaire à leur nouvelle destination. Cette réponse, qui ne dut satisfaire qu'à demi la cupidité des pillards, nous conserva du moins des objets précieux qui, dès lors, furent déposés au garde-meuble où on les a retrouvés depuis.

Le saint jour de Pâques, Saint-Pierre de Montmartre, Saint-Jean -Saint- François ainsi que beaucoup d'autres églises restèrent fermées; et le lendemain, on lisait dans le

Rappel, feuille de Victor Hugo, que rédigeaient ses compères, en l'absence du grand homme parti pour la Belgique : « Hier, jour de Pâques, il n'y a pas eu de grande messe à Sainte- Loretle. Probablement il en a été de même dans la plupart des paroisses de Paris. Les curés absents avaient laissé à leurs vicaires le soin de louer Dieu. »

Au milieu de ces scandales officiels, un maire eut le courage de faire respecter la justice, et prit l'arrêté suivant :

« L'administration déléguée à la mairie du IX^ arrondissement,

ce Considérant que l'occupation par la garde nationale de certains édifices de l'arrondissement, consacrés au culte, n'a plus de raison d'être, par suite des perquisitions que la sûreté générale y a fait opérer;

« Après en avoir conféré avec le délégué de la sûreté générale, arrête :

« Les églises, temples et synagogues du IX* arrondissement, qui pourraient être occupés par la garde nationale, devront être évacués par elle dans la journée du 29 avril.

« L'exécution du présent arrêté est confiée au colonel de la 9« légion. .

« Paris, le 29 avril 1871.

« Bayeux-Dumesnil. »

Cet arrêté pouvait être le premier pas d'une réparation, il ne fut que le signal de nouveaux sacrilèges, aussi bien.dans le IX* arrotidissement que dans tous les autres.

Après l'arrestation de M. l'abbé Sabatier, aucune abomination n'avait été épargnée à Notre-Dame de Lorette. Les troncs avaient été forcés, ou plutôt défoncés, les tabernacles des chapelles à peu près détruits, le baptistère privé de sa piscine, plusieurs toiles, dues au pinceau de nos grands maîtres , percées à coups de baïonnette, les statues du Christ décapitées et jetées à terre, les candélabres et les croix brisés ou tordus. Mais dans les premiers jours de mai, il se commettait de telles profanations, qu'une personne notable de la paroisse fit appel au zèle sacerdotal d'un prêtre polonais M. l'abbé Postawka. Après d'orageux pourparlers, ce digne ec-

clésiastique put pénétrer dans la sacristie de droite qu'il trouva encombrée de fusils et de baïonnettes. En passant dans la grande nef, il vil avec douleur que le maître autel était démoli, le tabernacle profané et toute l'église dans la désolation. Mais la stafue de la Vierge, mutilée depuis, était encore intacte. Sur son autel deux cantiniëres étaient assises, les pieds appuyés sur des chaises, et elles étaient entourées de gardes, qui causaient et riaient avec elles, tout en fumant

leurs pipes. Quand M. Postawka parvint & la deuxième sacristie, il fut arrêté par le Moussu, qui s'élança sur lui, et, le saisissant par la soutane, l'apostropha en ces termes : a Comment osez-vous porter cet habit infâme ? » Le prêtre ne répondit que ces mots : « Je viens réclamer les saintes huiles et le Saint-Sacrement, choses qui n'ont pour vous aucune valeur, et qui sont les plus chères pour moi. « A quoi Le Moussu répliqua : « Si vous avez besoin d'huile pour la salade, allez en chercher chez l'épicier (textuel). »

Dans la plupart des rares églises encore ouvertes, le jour de l'Ascension, cette fête se passa plus triste et plus sombre même que celle de Pâques. Ce jour-là, eut lieu, de midi à deux heures, le pillage régulier de la Trinité. Les lampes, les chan-. deliers, ' les candélabres, les encensoirs, les croix, tout ce qui parut bon à emporter fut entassé dans des voitures que des soldats en guenilles avaient amenées dans la rue latérale. Les aubes rouges des enfants de chœur furent suspendues aux corniches, en guise de drapeau. Les azymes disparurent, et, chez les marchands de vins, on parodia nos saints mystères. Émues de tant d'impiété, des âmes chrétiennes purent recueillir quelques-unes de ces hosties qu'elles croyaient consacrées; et, obligées de se dérober par la fuite à la tyrannie qui opprimait les consciences, elles les déposèrent pieusement entre les mains de l'évêque de Meaux.

Le même jour, furent également fermées les églises de la Madeleine, de Saint-Augustin et de Saint-Philippe, malgré l'énergique résistance des prêtres dévoués qui les avaient desservies, jusque-là, avec le zèle le plus courageux.

Tous ces pillages et toutes ces fermetures d'églises pouvaient indisposer la population; la Commune sentit le besoin

de rirriter contre le clergé. Elle inventa les quatorze cadavres de Saint-Laurent.

En soulevant le tapis qui recouvrait l'escalier, à rentrée de la nef de cette église, on vit une dalle mal scellée percée de deiïx trous : c'était une bouche de caforifère. On fouilla, on trouva trois cadavres de femmes. Ainsi vint l'idée de visiter l'église de fqnd en comble.

Après bien des recherches, on découvrit sous l'autel de la Vierge un trou béant, obstrué à l'entrée par des bouts de cierges, des décombres, des ossements humains. Douze ou quinze marches conduisent à un souterrain dont les voûtes sont soutenues par deux énormes piliers. C'est une cave demi-circulaire, placée juste sous l'autel de la Vierge et en reproduisant les contours. Il fut trouvé là quatorze squelettes. Afin d'exciter au plus haut point l'opinion publique, on porta sur l'un des squelettes un de ces petits vers blancs qui n'apparaissent que sur les chairs en décomposition et l'on y attacha une chevelure blonde, achetée chez un coiffeur qui a reconnu depuis l'avoir vendue à cette époque. Afin que le public ne pût pas s'apercevoir de la •fraude, on l'empêchait de s'approcher de trop près ; et la chevelure, placée pour ce motif dans un endroit écarté, était même gardée par plusieurs soldats fédérés.

La pièce ainsi montée, Jules Vallès se chargea de la lancer.

« On apprenait, disait-il dans le Cri du peuple^ que des faits étranges se passaient dans l'église Saint-Laurent. Un officier d'état-major reçut la mission de s'y rendre et de les vérifier exactement.

w A son entrée dans l'église, il vit différents souterrains ouverts, et grand fut son étonnement quand il aperçut un espace de plus de vingt mètres cubes rempli d'ossements humains.

oc Plus loin, quelques squelettes, qui remontaient à une date plus récente, furent trouvés ; après une minutieuse perquisition, on remarqua que ces cadavres appartenaient au sexe féminin. Un d'eux surtout avait encore une chevelure abondante d'un blond cendré.

« On se souvient qu'il y a environ dix années, une histoire de séquestration de personnes pesa sur le curé de Saint- Laurent ; un homme oublié et endormi dans l'église avait été réveillé par des gémissements.

« L'aiïaire, rapportée dans la presse, souleva Tindignalion . générale, des rameurs circulèrent ; mais le parti clérical, aidé par les écrivains du trône et de Tautel, soudoya des médecins qui firent passer le spectateur de cette scène pour un halluciné.

« 11 y a là un mystère qu'il faudra éclaircir, une série de crimes qu'il faudra dévoiler pour l'édification des timorés et la confusion des hypocrites et des gens de mauvaise foi qui blâment la mesure relative à la fermeture des églises. »

La calomnie lancée, toutes les feuilles de la Commune pri* rent feu.

Yoici, entre autres, le récit que publiait l'une d'elles :

a C'est ici l'autel de la Vierge, une petite église dans l'église, le tabernacle du Dieu femme, au pied duquel les femmes viennent prier. Elle est debout, la madone, dans sa parure blanche, avec l'enfant Jésus entre ses bras. Sur sa lête se déroule Tinscription suivante : Notre-Dame des douleurs, priez pour nous. Des tableaux, des statues, des fleurs, des cierges entourent la consolatrice des affligés. A travers les vitraux rougis, le soleil de mai la caresse de ses chaudes lumières. Ah ! si ce lieu tient ce qu'il promet, il doit être doux de venir s'agenouiller ici. Sans doute, les âmes brisées y trouveront la force de vivre encore et Toubli ou le don d'espérer.

« Autel privilégié. Cette inscription flamboie au-dessus des saintes et des anges, et des plaques de marbre dans le mur la confirment en lettres scellées d'or. Par la voix des mères reconnaissantes et des petits enfants sauvés de la mort, elle semble déclarer que* tout dans ce coin salutaire est douceur, paijL, sainteté.

« Mais quel est ce trou béant qui s'ouvre sous l'autel, ob-' strué à l'entrée par des bouts de cierges, des décombres, des ossements humains ? Douze, quinze marches, deux énormes piliers qui soutiennent les voûtes ; et, au fond de tout cela,

un souterrain. C'est une cave demi-circulaire, placée juste sous l'autel de la Vierge, et en reproduisant les contours. Une odeur fade, indéfinissable monte de là par bouffées. D'épaisses ténèbres, des murs étroits qui semblent vouloir se rapprocher pour se fermer autour de vous et faire au visiteur un manteau de pierre, à la mesure de son corps. Pourtant, des jets de lumière se détachent sur les murs, des lampes brillent, des voix d'hommes se font entendre. Ils déblayent les cendres sans doute : il dpit y avoir là des tombeaux de saints, des os de martyrs.

« Eh bien, non. Il y a quatorze cadavres, quatorze squelettes méthodiquement alignés ; quatorze squelettes de femmes ! des femmes jeunes, enfouies ici depuis dix ans, quinze ans au plus ! C'est l'opinion unanime des médecins de'toute nation, français, anglais, américains, qui ont contemplé ce spectacle terrible. On a encore retrouvé un peigne et une chevelure blonde que les visiteurs peuvent voir et toucher. Tous ces squelettes ont la même attitude : les jambes écartées, les genoux serrés l'un contre l'autre comme par un mouvement convulsif, les mains rapprochées sur le ventre comme si elles avaient été liées.

« Mais l'horrible, le monstrueux, ce qui défie toute description, c'est Teffort des muscles du cou, ce sont ces crânes tournés en sens contraire du corps, ces bouches ouvertes, béantes, affreusement grimaçantes dans un suprême effort pour aspirer le jour, la lumière, la vie !

a La voyez-vous, cette scène horrible, ces jeunes femmes, ces jeunes filles liées, scellées, murées vives ? Dans ces ténèbres, dans cette horreur, adossées à des cadavres avant de devenir cadavres elles-mêmes, se sentant lentement mourir, et râlant, et hurlant, sans que personne entende, sans que personne vienne, pendant que lâ-haiit, dans la rue, les voitures roulent, le soleil brille sur les vieilles murailles ; pendant que les enfants chantent, et que l'homme de Dieu, les yeux baissés, les bras étendus, bénit les âmes dévotes agenouillées au pied de l'autel.

« Le certain, c'est qu'il y â eu crime. Quiconque verra cela, dira : Ces fetnmes sont mortes ici ; elles ont affreusement

souffert avant de mourir. Aucune d'elles n'a été déposée dans un cercueil car le bois fût-il pourri, on aurait retrouvé les clous et les ferrures.... I

« Et maintenant ces vierges et ces anges, ces ex-voto^ ces tableaux de saints, ces fleurs en carton, bons petits Jésus, petits agneaux mystiques, toute cette défroque hypocrite, tout cet appareil jésuite et félin, soulève le cœur et le remplit de dégoût. Mères de familles crédules, vous qui confiez aux prêtres l'honneur et la vie de vos enfants, vous pour qui toute attaque contre le clergé est calomnie ou blasphème, venez voir ce que renferme dans ses hideux caveaux la vieille église de Saint-Laurent. Ici le catholicisme est & Tœuvre : Contemplez-Ie. »

En même temps, un rapport fut publié par les soins de la mairie du X* arrondissement ; il se terminait ainsi :

« Après avoir vidé l'ossuaire, après avoir dégagé Thumus enveloppant ces restes terrifiants, la science calme et froide est venue constater que ces débris appartenaient tous à des infortunées enterrées depuis moins de dix ans. Or le règne du dernier curé en a duré dix-sept. »

La conclusion était facile à tirer.

La science eut beau démontrer, par la plume de plusieurs de ses plus illustres membres, que ces restes humains appartenaient à des personnes de tout sexe et de tout âge et remontaient à des époques, dont la plus récente était d'un siècle, et la plus reculée de sept siècles, les clameurs des compères et des sots n'en continuèrent, pas moins, redoublant à chaque exhibition nouvelle. Et durant plusieurs jours on entendit des voix éraillées qui criaient : « Demandez l'histoire des femmes enterrées vivantes par les curés de Saint-Laurent*. »

Malgré tout, cette comédie, qui n'était quun appel à l'assassinat, avait manqné. On la renouvela bientôt •à Notre-Dame- des-Victoires. Cette église devait être odieuse à l'Hôtel de ville parce qu'elle était en vénération parmi les

I. Ne sont-ce pas les mêmes qui disaient sur la butte Montmartre, le 16 juin 187& : « Demandez la médaille bénie par Mgr. Tarchevèque »?

fidèles, et par ses riches ex-voto elle devait tenter les avidités de la Commune.

Ce fut le Réveil du peuple^ le propre journal de Delescluze, « ce diamant de la démocratie », qui attacha le grelot.

« Des bruits singuliers, disait-il, couraient depuis quelques jours sur les singuliers miracles qui s'accomplissaient dans Téglise Notre-Dame-des-Victoires. On parlait de mjstérieux assassinats , de crimes rappelant ceux de Saint -Lauront.

« Hier, à six heures, le 159'' bataillon de la garde nationale a cerné Téglise. Le citoyen le Moussu, commissaire de police délégué, accompagné de trois membres de la municipalité du II* arrondissement et de deux médecins, a fait . ouvrir les portes de l'église et immédiatement pratiquer des fouilles. A rheure où nous écrivons, on a déjà déterré plusieurs cadavres, et tout fait prévoir des découvertes nouvelles.

« Au' pied de l'autel de la Vierge, on a trouvé un cercueil en chêne où était enseveli un prêtre. D'après les renseignements donnés par le curé actuel, ce corps avait été déposé là depuis dix ans.

« Dans un caveau, près du même autel, les travailleurs ont mis au jour plusieurs caisses d'argenterie et d'objets précieux. A côté de ces caisses, est une tête de femme avec de longs cheveux blonds.

« Dans un autre caveau , on a découvert quatre cadavres de femmes dont l'ensevelissement est récent.

« A gauche de l'entrée de l'église, sous une chapelle latérale, est un petit caveau où les travailleurs ont trouvé deux bracelets de femme en or. Sur le mur de ce caveau , on remarqua l'empreinte d'un bras orné d'un bracelet. Cette empreinte ne peut s'être produite que pendant une lutte, et alors que la peinture du caveau était fraîche.

« Dans toute l'église, on sent une odeur cadavéreuse quF fait présager de nouvelles découvertes.

a Quatre prêtres de Notre-Dame-des-Victoires ont été arrêtés.

« Au dernier moment, nous apprenons que les cadavres.

IL RÉGNE DE Lk COMMUNS. 225

trouvés à l'église en question, sont à cette heure exposés à la porte de l'église. »

Comme à Saint-Laurent, la calomnie produisit un immense effet. L'émotion du peuple fut profonde, surtout lorsqu'on exhiba un squelette d'une prétendue jeune femme, morte à la fleur de l'âge. Sa magnifique chevelure blonde, restée intacte, provoqua une recrudescence de lamentations, et ne cessa d'attirer un grand nombre de visiteurs sur le parvis de l'église. Or il est acquis à l'histoire que cette splendide chevelure était une queue achetée à un perruquier de Paris, dont le nom est au dossier de la Commune, à Versailles. II Ta reconnue comme- sortant de sa fabrique, et il a déclaré l'avoir vendue à l'époque de la profanation des reliques de Sainte-Aurélie, de Sainte-Aurélie elle-même ! car ce squelette, si indignement violé et exploité, était celui de la Sainte, doublement vénérable désormais'. Quant à la présence d'ossements sous les dalles de Notre-Dame-des-Victoires, aussi bien que dans les cryptes de Saint-Laurent, elle n'avait rien que de très-normal. Avant 1791, avant la création de vastes nécropoles, chaque église, chaque chapelle avait son cimetière, et les personnages de distinction avaient le privilège d'être inhumés dans l'église môme. Aussi les squelettes dans Paris se comptent-ils par milliers, abstraction faite de ceux qui sont rangés en allées dans les catacombes. Quand on remue le sol autour d'un ancien édifice religieux, on trouve des ossements avec plus de certitude que des hydroscopes ne découvrent des sources.

N'avons-nous pas vu, lorsque la rue Ollivier fut prolongée jusqu'à la rue Lafayette, mettre à découvert, aux environs de l'ancienne chapelle de la rue Notre-Dame-de-Lorette, des monceaux de crânes, de tibias, de péronés, de vertèbres et de dentelés, etc.? Nous défions d'en trouver en fouillant autour de la nouvelle église de Notre-Dame-de-Lorette, de

1. Le misérable auteur de celle sacrilège exhibition ne craignit pas, au moment de l'entrée des troupes à Paris^ de se joindre aux défenseurs de Tordre qui occupaient la mairie, située en face même de l'église. Reconnu et dénoncé par un jeune homme qui passait là providentiellement, et duquel nous tenons le fait, il fut aussitôt passé par les armes.

Sainte-Clotilde, de Saint-Eugène, de la Trinité et de Saint- Augustin. Indépendamnient des morts obscurs, on peut ^ exhumer sous le pavé de nos églises : Pierre Corneille, à Saint-Roch; le musicien LuUi, aux Pelits-Pères; Voiture, Yaugelas, Furetiëre, le grand Ciolbert, & Saint-Eustache ; Gumault, à Saint-Louis-en-risle ; Biaise Pascal, RoUin, Lesueur, Tournefort, Charles Perrault, Lemaistre de Sacy, à Saint-Étienne-du-Mont. Les gens de la Commune n'avaient donc pas lieu de s'étonner que les caveaux des Petits-Pères renfermassent des cercueils, et ils n'auraient pas eu l'idée de les profaner, s'ils n'avaient eu l'intention de dépouiller l'église de ses richesses.

Une rage vraiment infernale fut déployée dans cette orgie conununeuse. Satan s'est abattu là comme chez Job. Les tabernacles furent arrachés, les autels démolis, les confessionnaux renversés , les dalles du temple brisées. Outre le corps de sainte Aurélie, qui reposait sous l'autel de la Vierge, celui du vénérable M. Des Genettes, ancien curé de la paroisse et fondateur de l'archiconfrérie, exhumé au pied du même autel, fut profané aussi. Les caveaux renfermant les ossements des religieux augustins, qui étaient morts dans cet ancien couvent, furent violés. En même temps, on volait l'argent des troncs, on dépouillait l'église de tous ses ornements sans exception, on dévalisait les sacristies^ la fureur des pillards s'arrêta lorsque le sanctuaire ne présenta plus que l'aspect de la ruine. Alors commença une autre orgie non moins navrante. L'argent trouvé dans l'église avait été partagé entre les gardes nationaux; il servit à payer les frais d'une ripaille & laquelle prirent part des cantinièrcs et d'autres femmes de mœurs douteuses. Ces revenants de quatre-vingt-treize se revêtirent des ornements sacerdotaux, et simulèrent des cérémonies religieuses où l'odieux était mêlé au grotesque. La saturnale ne cessa que lorsque la fatigue et l'ivresse eurent vaincu les héros de cette sacrilège comédie. Les chefs se réservèrent tous les objets précieux,' les calices, les ciboires, les riches couronnes offertes par le Pape à Notre-Dame-des-Victoires, le trésor complet de l'église, toutes les valeurs et le linge. Ils. n'envoyèrent au Garde*

Meuble que des objets inutiles pour eux et d'une valeur insignifiante, comme les objets en bronze, les lustres, les lampadaires, les candélabres et un certain nombre de cœurs en cuivre.

Telle fut la destinée de No tre-Dame-d es-Victoires, à l'époque de la seconde Terreur. Toutefois, et contrairement à ce qui arrÎTait en pareil cas dans les autres églises, Tenvahissement et la profanation ne s'accomplirent pas sans provoquer les plus courageuses protestations. A peine l'église était-elle occupée militairement qu'on fut témoin d'une scène digne des premiers âges du christianisme. On défiait les baïonnettes et les revolvers des envahisseurs; on les traitait avec une noble audace de sacrilèges et de maudits; on se groupait autour de l'autel de la Sainte Vierge comme pour lui faire un rempart de son corps ; enfin nos héroïques fidèles, se cramponnant aux balustrades de la chapelle, demandaient comme une grâce de mourir sous le regard protecteur de Marie, plutôt que de laisser profaner son illustre sanctuaire. Un administrateur de la Banque de France, M. de Benque, et un négociant en fleurs artificielles, M. Blot, se signalèrent entre tous par leur dévouaient et leur courage.

Les autres édifices consacrés au culte ne furent pas le théâtre de pareilles impiétés; mais on en dévalisa un trèsgrand nombre, du il au 30 avril. Pendant cette période, nous citerons : Saint-Eustache, envahi le 11 avril; Saint-Vincentdè-Paul, Saint-Jean-Saint-François, le 9 ; Saint-Martin, le 24 ; Saint-Pierre, le 10; Notre- Dame -de-Clignancourt, le 12; Saint-Bernard, Saint-Roch, le 14 ; Saint-Honoré, Saint-Médard, Saint-Jacques-du-Haut-Pas, la chapelle Bréa, le 15 et le 16; Notre-Dame-de-la-Croix, le 17; Saint-Ambroise, le 22; Nolre- Dame-de-Bercy , Saint- Lambert, Saint-Christophe, Saint- Germain-l'Auxerrois, Saint-Pierre-de-Montrouge, du 28 au 30 avril.

On a bien retrouvé dans les magasins du quai d'Orsay des lampes endommagées, des lustres brises, des fragments d'autels, des croix tordues et en général tout ce qui n'était pas* or et argent; les églises ont recouvré aussi un certain

nombre d'ornements, parmi lesquels il y en avait d'assez riches. Les employés du Garde-Meuble en ont pu sauver plusieurs, en trompant les gens de la Commune sur la valeur des broderies ; mais la plupart étaient lacérés et souillés. Ils n'arrivèrent au dépôt qu'après une station à la Préfecture de police. Les sauvages qui occupaient cet antre avaient déployé leur rage et leur insolence, en les recevant : ils les avaient déchirés et couverts de crachats, ils les avaient môme traînés par terre. Ce ne fut qu'après s'en être ainsi amusés qu'ils s'en dessaisirent. On les chargea sur des charrettes et on les porta au quai d'Orsay. Là, les honnêtes ouvriers qui les reçurent ne purent retenir leurs larmes. Ils se disaient entre eux : « Puisqu'on en vient là, les gens de bien sont perdus. Qui peut maintenant se flatter d'être en sûreté et de posséder quelque chose? » Ils accueillirent avec respect ces saintes dépouilles et les rangèrent de leur mieux. Le délégué aux domaines, le citoyen Fontaine, s'indigna des soins que l'on prenait de ces « guenilles. » 11 voulait les voir à terre, en tas dans un coin. Il rudoya les braves gens qui les avaient étalées sur des planches. « Si la Commune savait cela, leur dit-il, elle vous ferait fusiller. » Du haut en bas, toute la bande ne parlait jamais que de fusiller. Elle n'avait que cet argument et que cette science. Hélas! elle a pu se convaincre qu'ils suffisaient, et qu'un peuple qui se vante de ne plus obéir à aucune loi du ciel ni de la terre sait parfaitement obéir à la gueule du fusil.

Quoiqu'elles pratiquassent dans toute sa perfection le culte persécuté par la Commune, les congrégations religieuses n'en vivaient pas moins dans cette fraternité véritable et cette communauté de biens qui est le rêve socialiste. A ce titre, elles auraient dû trouver grâce aux yeux de la nouvelle révolution. Et cependant, les hommes du 18 mars poursuivirent de leur haine les établissements religieux plus encore que les paroisses. La Révolution n'ignore pas qu'ils

sont les posles avancés de TÉglise, et qu'on la frappe au cœur en les détruisant. Elle connaît la puissance des préjugés, et elle savait que tous les excès lui seraient pardonnes dès qu'elle aurait prononcé ce mot terrible : Jésuites,

Aussi ce fut par les religieux de cette compagnie que com^ mença la persécution contre les couvents. Dans la nuit du lundi au mardi saiiit, 4 avril, vers une. heure du matin, une bande de fédérés faisait irruption dans l'institution de Sainte- Geneviève, tenue par les révérends Pères, rue Lhomond, IB. Pour se faire annoncer, les gens de la Commune tirèrent bruyamment plusieurs coups de fusil, et menacèrent d'employer le canon, si l'on hésitait un seul instant à leur ouvrir h deux battants les portes de l'établissement. Une fois, entrés, et sans autre mandat que leur bon plaisir, ils déclarèrent tous les Pères en état d'arrestation, fouillèrent la maison de fond en comble, brisèrent à coups de crosse portes et meubles, et mirent enfin au pillage cette maison qu'auraient dû faire respecter la science et le dévoûment de ceux qui l'habitaient. Les vases sacrés furent découverts et pour la plupart volés. Enfin, la horde de brigands descendit dans les caves, but principal de leur visite, et, pendant plusieurs heures , ils se gorgèrent du vin destiné aux élèves et au personnel de la maison.

A cinq heures du matin, le clairon sonne le rappel ; c'est le signal du défilé et du départ pour la Préfecture de police. Les prisonniers sont rangés entre deux haies de gardes nationaux, le P. recteur en tête, — c'était le P. Ducoudray, — il marche un peu en avant de tous les autres; derrière lui, viennent les PP. Ferdinand Billot, Emile Chauveau, Alexis Clerc, Anatole de Bengy, Jean Bellanger, Théodorç de Régnon et Jean Tanguy; les FF. Benoît Darras, Gabriel Dedébat, René Piton, Pierre le Falher et sept domestiques.

Cette sainte phalange s'avance, toute joyeuse d'avoir été jugée digne d'être outragée pour le nom du Christ. A la hauteur du pont Saint-Michel, vers l'entrée de la Cité, le P. Ducoudray se retourne, et, d'un air radieux, dit au P. Chauveau qui se trouvait plus près de lui : « Eh bien! ibanl gavdentes^ n'est-ce pas? » — « Que vous a-t-il dit? » de-

i30 HISTOIRE DE LA COMMUNE.

mandent a ce dernier Ie$ gardiens inquiets. Lie P. Chauveau répèle la phrase suspecte, qui est loin de les rassurer.

En arrivant à la Préfecture de police, les clairons sonnent aux champs pour annoncer le succès de l'expédition et la riche capture qu'on a faite. Les prisonniers ont à traverser des groupes nombreux de gardes nationaux, au milieu des risées, des huées générales. A-leur entrée, un chef de bataillon nommé Garreau, jeune encore et d'une figure assez douce, les accueille par ces paroles qui ne l'étaient guère : ce Pourquoi donc m'amenez-vous ces coquins-là? Que ne les avez-vous fusillés sur place? » Il les fait entrer dans son cabinet, et là, le revolver au poing, il demande d'abord le directeur.

Le P. Ducoudray avance et répond : « Me voici. I. — Vous avez des armes dans votre maison, je le sais.

— Non, monsieur.

— Je le sais de source certaine.

— S'il y en a, c'est à mon insu.

— Vous avez une volonté de fer. Nous irons voir cela tous les deux, et si nous n*en trouvons pas, vous ne reviendrez pas ici. Du reste, vous avez commis bien des crimes.... »

Ici commence toute une énumération de forfaits : empoisonnement des malades et des blessés à l'ambulance, perversion de la jeunesse, complicité avec Yinfâme gouvernement de Versailles.... Puis, passant tout à coup de la violence à rironie, le citoyen Carreau se tourne vers ses satellites : <c Ces messieurs s'en donnaient, pendant que nous mourions de faim! Aujourd'hui les rôles sont changés. Et d'abord, ces messieurs doivent être fatigués, nous avons dérangé leur sommeil ; vous allez leur donner des sommiers élastiques. — Oui, oui, rembourrés de noyaux de pêche ! » s'écria un garde national, pour faire chorus avec son chef.

« Quant à vous, ajouta ce dernier en s'adressant au P. Ducoudray, je vais vous donner un écrou serré. »

La liste des prisonniers est dressée. Le tour du P. de Bengy venu : « Anatole de Bengy! s'écrie le noble Carreau; c'est bien, voilà un nom à vous faire couper le cou.

— Oh! j'espère, répond le Père sans s'émouvoir, que vous ne me ferez pas couper le cou à cause de mon nom.

— Et quel est Votre âge?

— Quarante-sept ans.

— Vous avez assez vécu. »

Sans autres formalités, le P. recteur est renfermé seul et au secret dans une cellule de la Conciergerie. Tous les autres sont conduits à la prison du dépôt, dans une salle commune destinée jusque-là aux femmes sans aveu que la police ramasse, la nuit, dans les ruisseaux de la capitale. Nous aurons à revenir bientôt à la Conciergerie, mais afin de suivre Tordre des temps et des faits, voyons ce qui se passait à la maison de la rue de Sèvres.

La journée du 4 avril allait finir par une scène moin» bruyante que celle du matin, mais- aussi fatale dans ses conséquences. Vers six heures et demie, des gardes nationaux de Montrouge, accompagnés d'un commissaire de police, le citoyen Lagrange, et d'un membre de la Commune, le docteur Goupil, délégué à l'instruction publique, se présentaient, tambours en tête, & la maison du même ordre, rue de Sèyres. Les portes n'étaient point fermées. Une partie des fédérés pénétra dans la maison ; le reste établit devant la façade un cordon coupant la rue dans toute sa largeur. Ces gardes stationnèrent là jusqu'à onze heures et demie du soir, car la perquisition dura trois heures. Le prétexte était de rechercher des armes et surtout de l'argent. Mais l'entretien absolument gratuit d'une nombreuse ambulance avait épuisé les dernières ressources des Pères, et depuis assez longtemps ils ne vivaient plus que d'emprunts. Alors le citoyen Lagrange, furieux de sa déconvenue, s'écria : « Nous sommes volés !» Et au nom de la Commune il arrêta le supérieur et l'économe : c'étaient les PP. Olivaint et Caubert. En vain le P. Lefèvre le supplia en grâce de l'emmener avec ses frères : « Non, non, lui fut-il répondu, vous êtes trop gentil (textuel) ; restez ici et gardez cette maison au nom de la Commune. » Dans le fait, la sentence du citoyen Lagrange est devenue prophétique, et la maison gardée par le P. Lefèvre a été épargnée par lui.

i32 HISTOIRE DK LA COMMUNE.

Le premier pas était fait; les autres congrégations religieuses allaient avoir le même sort.

Le mardi de la semaine sainte, 4 avril, le jour même où tout le clergé de Paris se vit frappé dans le libre exercice de son ministère par l'arrestation de Mgr Darboy et de ses vicaires généraux, les séminaristes de Saint-Sulpice, qui s'étaient empressés, dès le lendemain du siège, de reprendre leurs études, furent invités par leurs maîtres à fuir au plus tôt le danger. Ils y réussirent tous, à l'exception de sept qui, le jeudi, vers une heure, furent retenus prisonniers & la Préfecture où ils allaient sans défiance chercher leurs passeports. C'étaient MM. Delfau, Barbequet, Déchelette, Gard, Raynal, Guitton et Seigneret.

Le même jour, cinq gardes nationaux se présentèrent au séminaire Saint-Sulpice et se saisirent de M. Icard, directeur de la maison. Ils le conduisirent au dépôt, mais pour le ramener bientôt après au séminaire, où ils firent une perquisition qui ne servit qu'à faire arrêter M. Roussel, économe du séminaire. On les écroua tous les deux à la prison de la Santé, où, par une faveur spéciale, ils eurent chaque jour, depuis le jeudi de Pâques, la consolation de pouvoir célébrer les saints mystères.

Cependant le séminaire restait libre et ouvert; mais à partir du 22, il devint une caserne où logèrent jusqu'à quatre bataillons à la fois, entre autres le 231% de Belleville, et le fameux bataillon des Vengeurs. Les cellules des séminaristes ont porté longtemps-là triste trace de leur passage.

La position devenait de jour en jour plus intenable pour les professeurs qui n'avaient pas craint de rester à leur poste. C'étaient MM. Bacuès, Sire et Hogan. Les têtes des gardes nationaux se montaient à la nouvelle des revers successifs qu'essuyaient les armes de la Commune. Le dépit qu'ils en conçurent fut tel, qu'il se traduisit aussitôt par de nouvelles vexations. Le samedi, 6 mai, et le lendemain, 7, il n'y eut plus aucune sécurité pour les directeurs. On consigna d'abord dans la même chambre, et puis on conduisit à la Préfecture maîtres et serviteurs, tous ceux gue l'on put saisir; M. Sire seul parvint à s'échapper avec un des dômes-

tiques de la maison. M. Hogan, réclamé par l'ambassade anglaise, fut relâché, mais obligé de quitter Paris dans les vingt- quatre heures.

Resté libre, mais sans cesse exposé au péril d'un mandat d'arrêt, M. Sire eut dès lors à veiller de loin, par des correspondances secrètes, sur les propriétés du séminaire, et à continuer seul auprès de ses confrères, des élèves et des domestiques prisonniers, ce doux ministère d'assistance et de ' consolation que, jusqu'à ce jour, il avait partagé avec d'autres : avec M. de Cambis, M. 6ramidon,et M Hogan surtout, plus libre, en sa qualité d'étranger, d'aiTronter les périls et de suivre les inspirations de son cœur. Dès le début, ce sympathique directeur de Saint-Sulpice avait trouvé les plus inappréciables secours, en la personne de M. l'abbé Amable, du clergé de l'église Saint-Antoine, et dans une femme dévouée qui habite le voisinage de Mazas; il adoucit souvent par leur entremise les souffrances des otages.

Après tant d'actes arbitraires et odieux, la Commune eut la folie de s'attaquer à un vieillard, connu de tout Paris, populaire entre tous, et qui, par les incomparables services rendus pendant la guerre, a couronné d'un éclat sans pareil une popularité déjà immense, acquise par de longues années de dévoûment, nous voulons parler du frère Philippe.

Le 11 avril, à deux heures et demie du matin, au moment où se terminaient les visites et les pansements des malades et des blessés recueillis depuis le siège à/ la maison mère des Frères des Écoles chrétiennes, le sieur Rivault, commissaire central de police, ceint d'une écharpe,s'y présenta avec deux citoyens. Après avoir cerné la maison et placé en sentinelles, à chacune des issues de l'intérieur, les gardes nationaux d'une compagnie du 164* bataillon, il demanda le supérieur général, et, en son absence, le frère Gallixte, vieillard de soixante-quinze ans, son premier et plus ancien assistant. La recherche des armes servait de prétexte^ mais la saisie et le vol de la caisse (elle pouvait contenir deux mille et quelques francs), d,es calices, des ciboires et de l'ostensoir furent Tunique but de celte sacrilège violence. Loin de se préoccuper des malades et de$~ blessés, qui ne leur épargnèrent ni

les protestations ni les injures, les envahisseurs s'empressèrent de visiter la cuisine, la cave, la caisse, la sacristie, la chapelle où ils se firent ouvrir les tabernacles pour s'emparer des ciboires. Le vol accompli, les pillards revinrent avec leur butin, et se placèrent dans la cour principale, entourés des gardes nationaux qui quittèrent alors leur poste de faction. Un fiacre requis attendait dans la rue; on eut peur de l'émotion populaire, et on le fit entrer. Au dehors stationnait une foule indignée, les femmes pleuraient; au dedans retentissaient d'énergiques protestations contre le jeune commissaire (il pouvait avoir de vingt-quatre à vingtcinq ans) quand de sa voix rauque il intimait brutalement ses ordres au vénérable assistant. Un instant même, le commissaire se vit dans l'impossibilité d'emmener son prisonnier. En vain il menace d'envoyer quérir un bataillon; en vain il donne l'ordre d'arrêter un frère qui proteste avec trop de force, des cris de réprobation s'échappent de toutes les consciences, et il ne parvient à les dominer qu'en promettant de rendre promptement le frère Calixte à la liberté. La Commune ne fit pas même grAce de ses visites armées & ces saintes femmes qui passent leurs jours et une partie de leurs nuits dans le travail, la pénitence et la prière. Leur dévoûment et leur caractère vénérable l'impressionnèrent cependant quelquefois. Ainsi au couvent du Roule, à celui des Oiseaux, au Sacré-Cœur de la rue de Varennes, ses gens furent convenables et ne réquisitionnèrent pas. La visite faite

aux Petites-Sœurs-des-Pauvres du faubourg Saint-Antoine, commencée isous de terribles auspices, s'acheva par ces mots du commandant :

«c Je ne savais pas ce que c'était que les Petites-Sœurs; c'est bien beau, ce que vous faites, se dévouer ainsi à tous ces vieux!... »

Rue de la Santé, la supérieure ^es Dames Augustines, femme d'esprit autant que d'énergie, sut en imposer aussi aux gardes visiteurs par sa bonne grâce et sa dignité. Elle conduisit elle-même les réquisiteurs à. travers la maison ; et, chemin faisant, elle parla si bien, qu'elle décida la plupart d'entre eux à accepter des médailles. Ce n'était pas.

assurément, ce qu^ils étaient venus prendre. L'opération finie, le capitaine ne put s'empêcher de balbutier des excuses et tendit sa main à la supérieure, comme pour réparer la brutalité de son invasion. Depuis ce jour, il se présenta à plusieurs reprises pour faire visite à sœur Sainte-Victoire, et lui offrit avec chaleur sa protection en ces temps de calamités. C'est par son intermédiaire que cette habile et charitable dame faisait parvenir à Mgr l'archevêque de Paris, à Mazas, ainsi qu'à Mlle Darboy, sa sœur, à la Conciergerie, du linge et des douceurs que ces malheureux prisonniers onl reçus avec reconnaissance. Intrigué de l'ascendant qu'elle avait pris sur le capitaine fédéré, le farouche Rigault vint, lui aussi, deux fois^ frapper à la porte du couvent. Il se montra exquis de politesse et d'urbanité. Grâce à lui, Mme Sainte-Victoire put continuer ses envois à Monseigneur, et faire partir de Paris six capucins et quarante-six prêtres !

Dans l'avenue de Saxe, non loin des Invahdes, est situé le monastère des dames carmélites, fondé rue du Bouloy, en 1644, par Marie-Thérèse, reine de France, épouse de Louis XIY. Là, de saintes et douces femmes passent leurs jours et leurs nuits dans le travail, la pénitence, la prière et le chant des psaumes sacrés. Toutes leurs pensées, toutes leurs aspirations sont constamment tournées vers cette demeure d'en haut, inaccessible aux révolutions d'ici-bas. ilais quoique les bruits du chemin n'arrivent à leurs oreilles que comme un imperceptible bourdonnement, leur cœur n'est pas' insensible aux maux de la patrie. Pendant les longs mois du siège, une ambulance fut établie dans le monastère par les soins de la supérieure, et constamment remplie de blessés. Toutefois, le dévoûment et l'austérité des saintes recluses ne les mirent pas à l'abri des soupçons de la Commune. Le mercredi, 26 avril, le monastère fut cerné par des gardes nationaux. Deux d'entre eux, dont l'un était délégué de la Conomune, pénétrèrent dans la maison et se firent ouvrir brutalement la porte du cloître; ils visitèrent d'abord une partie du rez-de-chaussée, et puis le reste de la maison. Là le délégué s'arrêta et ordonna à la révérende mère Sophie

236 HlSTOiaK DE LA COMMUNE.

de Saint-Élie de jurer qu'elle n'avait rien de compromettant chez elle.

« Monsieur, répondit la mère avec timidité, je vous assure que nous n*avons rien de suspect dans la maison.

— Mais jurez donc! reprit avec emportement le délégué.

— Monsieur, ajouta la digne supérieure, je vous le jure. » Alors, ne se contenant plus, il s'approcha vivement de la

mère prieure, et lui dit d'un ton sauvage :

« Jurez donc carrément, en levant la main, et devant Dieu, et sur votre honneur et conscience que vous dites la vérité!

— Monsieur, je jure devant Dieu, et sur mon honneur et conscience, que je dis la vérité. »

La perquisition se- continua quelque temps encore, mais ni le chœur, ni les cellules des religieuses ne furent visités. Ledéléguéjugeainutile de pousser plusloinses investigations, et se retira presque honteux de son premier emportement.

Toutefois, cette modération relative n'était pas du goût de la Commune. Pour justifier les violations de domicile, ainsi que les attentats plus graves encore qu'elle méditait, il lui fallait un prétexte quelconque.

Il circule depuis longtemps, dans le peuple, de mystérieuses légendes, des histoires fantastiques sur les couvents et sur les maisons religieuses. L'imagination populaire, à cet endroit, est toujours éveillée : il s'agissait de la surexciter. Les cryptes des maisons conventuelles devinrent tout à coup le théâtre des exhibitions les plus odieuses. La chapelle du couvent de Picpus fut plus particulièrement le siège d'abominables profanations.

A la fin d'avril, des bruits étranges circulaient sur cette communauté. Le peuple-était invité, soit par affiches, soit verbalement, à la visiter.

Le couvent de Picpus, dans lequel le travail manquai comme partout ailleurs, avait nourri cependant un certain nombre de gardes qui, après avoir mangé bien vite les provisions faites après le siège, exigèrent qu'on leur livrât les vases sacrés et autres objets servant au culte. Contraintes d'obéir, les religieuses furept encore l'objet de perquisitions incessantes, la nuit comme le jour.

En cherchant, sans succès, des souterrains dans lesquels douze ou quinze mille chassepots avaient, disait-on, été déposés, les gardes nationaux Anirent par découvrir, dans une petite dépendance delà maison, trois pauvres filles aliénées, mais inofTensives. Ayant surtout besoin d'air et de liberté, ces religieuses habitaient un pavillon d'assez pauvre apparence, situé à l'extrémité du jardin. Pour qu'elles ne pussent se nuire ou se frapper la nuit, deux des lits étaient entourés d*uqe grille en bois sans clef. L'une d'elles, au dire des citoyens, aurait témoigné le désir de sortir du couvent; c'était, du reste, sa monomanie. Après l'avoir interrogée, sans que ses compagnes pussent assister à Tinstruction, on la conduisit dans une caserne du faubourg. Le lendemain, sans prévenir personne, et sans laisser davantage aux religieuses la liberté de s'approcher des deux autres aliénées, on réussit à en emmener une seconde; la troisième s'échappa deux fois, au moment où on allait lui faire franchir la porte du couvent, et se retira toute tremblante dans l'intérieur de la communauté.

Pour intéresser le peuple en faveur de cè& infortunées que Ton avait soustraites à leurs habitudes, bien différentes de celles d'une caserne, on défonça la cave située au-dessous du pavillon qu'elles habitaient, et on fit accroire aux visiteurs que c'était là qu'elles vivaient depuis dix ans et plus. Pendant trois jours, une aftiuence considérable viola le seuil de cette maison de retraite et de prière pour aller voir les prétendus cachots. Comme toute liberté fut donnée à la foule, elle monta aussi dans le grenier situé au-dessus du même pavillon, où l'on avait déposé, depuis quinze à vingt ans, des lits orthopédiques employés par l'ordre des parents pour le traitement de la taille de quelques élèves. Personne ne connaissant l'usage de ces lits, on conclut et on répéta sur ce sujet les choses les plus absurdes et les plus outrageantes.

Le mardi, 2, le concours du peuple fut plus nombreux encore que les jours précédents. La foule envahit les jardins et rétablissement tout entier, sans que les gardes nationaux de faction pussent l'empêcher de forcer les portes et les fenê-

1res et de se précipiter comme un torrent par toutes ces ouvertures avec un tumulte effroyable. Ce ne fut pas- sans peine que deux délégués de la Commune, arrivés à ce même moment, parvinrent à faire évacuer la maison. Pour donner à cette visite un caractère plus saisissant encore, on avait placé, sur le passage des curieux, deux têtes de morts que les fouilles de la nuit précédente avaient fait découvrir dans l'emplacement d'un ancien cimetière.

Dans cette campagne héroïque contre des femmes sans défense, uq homme surtout se distingua : ce fut Rochefort, avec son Mot d'ordre. Il se rendit lui-même au couvent, et voici rétrange relation qu'il fit de sa visite :

« Plusieurs des honorables gardes nationaux, charges par la Commune d'occuper le couvent de Picpus, et de garder les vingt ou trente religieuses qui sont restées dans cet établissement, ont tenu à nous faire constater, de visu, l'exactitude des renseignements qu'ils nous avaient transmis. Sur leur invitation, nous nous sommes rendu à la communauté, située faubourg Saint-Antoine. C'est une immense propriété, composée de plusieurs corps de bâtiments et d'immenses jardins potagers et fruitiers.

« Nous sommes allé visiter la prison où les religieuses de Picpus tenaient séquestrées, depuis dix aos, leurs trois malheureuses compagnes. Qu'on se représente une espèce de chenil situé tout au centre de ces immenses jardins. Dans ce chenil, humide et peu aéré, une grille en bois forme deux cages, un peu moins hautes et beaucoup plus petites que celles où l'on enferme les léopards du Jardin des Plantes. Chacune de ces cages a près d'un mètre soixante-quinze de long sur un mètre de largeur, et un mètre soixante de hauteur, juste de quoi placer un misérable grabat sur lequel les malheureuses séquestrées ont passé neuf ans de leur vie.

c< Nous sommes sorti de ce local immonde, le cœur plein d'indignation et de dégoût^ pour avoir sous les yeux quelque chose d'encore plus affreux. Les gardes nationaux qui nous accompagnaient nous ont conduit dans une petite chapelle située plus au fond du jardin. Là, tout près d'un autel en

bois surmonlé d'une petite statuette vêtue d'une robe bleue, et sur le fronton duquel on lit cette inscription : Sainte Anne^ priez pour notes! nous avons vu des instruments bizarres dont nous allons essayer de donner une idée à nos lecteurs.

« Ce sont d'abord deux sommiers étroits et déchirés, longs d'un mètre cinquante environ, et couverts de crochets et de courroies en cuir; il est tout d'abord assez difficile de s'expliquer l'usage auquel pouvaient servir ces sommiers, particuliers, mais on commence à comprendre^ quand on a vu, près de l'un de ces sommiers, un tout petit berceau qui n'a pu évidemment recevoir que des nouveaux-nés. L'autre, par exemple, ne parait pas avoir eu la même destination : il offre une construction un peu différente, et on nous a montré, tout auprès, une couronne de fer, toute rouillée, avec un crochet qui pouvait la fixer à ce lit singulier, un carcan étroit, et une longue tringle au milieu de laquelle se trouve une espèce de poids; cette tringle est terminée par une fourche en fer évidemment destinée à assujettir le menton. Tout à côté, nous avons vu aussi, fixé sur un volet représentant un carré d'environ cinquante centimètres de côté, un corset de fer rouillé, sans bourrelets aucuns^ avec des courroies en cuir pour le boucler sur la poitrine ; ce volet, formé de deux planches grossièrement clouées, est fixé lui-même sur deux tringles reposant sur un support d'un genre tout particulier, dans lequel on fixait pi'obablement les pieds de la patiente ; ce support est muni d'un ressort et d'un tourniquet auquel s'adapte une longue courroie qui ne paraît pas avoir eu d'autre usage que de rejoindre la fourche ou la couronne de fer que nous avons déjà décrite.

« Ce nouvel instrument — corset, volet et support — pouvait également se tenir debout ou s'adapter au fameux sommier, à l'aide des courroies dont celui-ci était garni. Disons, en terminant la description de toutes ces horreurs, que la chapelle où on les a découvertes, située au fond des jardins, est séparée des habitations du voisinage par d'immenses terrains vagues, et qu'aucun cri, si poignant fût-il, n'est jamais sorti de cette solitude^

« A quoi les religieuses employaient-elles tout cet attirail, qui rappelle assez bien ce qu'on a trouvé plus d'une fois à Rome ou en Espagne, dans les caves de l'Inquisition? C'est ce qu'établira peut-être l'enquête à laquelle il est actuellement procédé par ordre de la Commune.

« Des fouilles, opérées dans un caveau situé tout près du chenil où l'on avait enfermé la sœur Bernardine et ses deux compagnes de captivité, ont, à ce qpe nous ont affirmé les gardes nationaux, amené la découverte de quelques ossements, que le médecin de l'établissement lui-même aurait dû reconnaître pour des ossements humains. D'autres perquisitions ont amené la découverte d'environ deux cents robes de toute étoffe et de toutes couleurs, et d'un souterrain qui faisait communiquer le couvent des sœurs de Picpus avec un établissement de religieux situé tout en face; de l'autre côté de la rue.

« Nous allions nous retirer, lorsqu'en traversant une cour nous nous rencontrâmes avec une sœur blanche, qui, sur notre demande, nous introduisit dans une grande salle qu'elle nous a dit être le parloir. Déjà âgée, petite et pâle, avec des yeux bleus clignotants, elle paraissait fort effrayée et répondait avec un extrême embarras aux questions que nous lui adressions, le plus courtoisement possible. Elle ne sembla un peu rassurée que quand elle vit arriver à son secours deux ou trois autres sœurs, dont l'une, grancte, brune et taillée en hercule, paraissait être le cardinal Richelieu de la troupe, bien qu'elle ne fût que l'économe de la maison.

<c Nous ne pûmes nous empêcher d'entamer avec cette terrible nonne une sorte de dialogue, qui ne tarda pas à ressembler à un interrogatoire dans lequel chacun de nous posait ses questions. Nous lui avons tout naturellement parlé d'abord de cette espèce de resserre que nous avons vue adossée au mur du jardin, et dans laquelje sont établies deux cages garnies Chacune d'un grabat sans draps et sans couvertures, et tellement exiguës qu'il n'est môme pas possible d'y faire tenir une chaise. %

« Est-ce bien, lui demandâmes-nous, dans ce cloaque « sans cheminée, et où on ne logerait pas une bête du Jardin

n. RÉ6N£ DE LA COMMUNE. 241

« des Plantes, que sont restées neuf ans les trois religieuses « en question?

«c — C'est bien dans cette chambre qu'il vous platt d'appe* « 1er une cage, répondit-elle avec calme; mais elles avaient « la permission de se promener dans le jardin, une heure <c par jour; elles rentraient, le soir, et couchaient dans la «c maison commune. »

tK Le Richelieu, dont nous parlons, avait compris tout ce qu'il y avait de grave à avouer que trois vieilles femmes dormaient ainsi, à peu près en plein air, sur une afTreuse paillasse. Il ne nous fut pas difQcile de lui démontrer que, le lit tenant & lui seul toute la cage, il était évident que nonseulement la prisonnière passait la nuit, mais forcément aussi toute la journée, sur cet affreux grabat.

«La sœur économe vit qu'elle se fourvoyait, et elle n'insista pas.

« Nous nous enqulmes alors des causes pour lesquelles trois Françaises, vivant à Paris, sous la protection des lois, avaient été séquestrées pendant plus de neuf années.

« Sœur Bernardine et sœur Victoire étaient folles, nous « répondit-elle, et nous ne pouvions pas les garder avec les « autres religieuses; c*est pourquoi nous leur avions donné « une habitation à part.

« — Hais, fîmes-nous, si elles sont folles, quand elles sont « entrées dans votre couvent, elles ne Tétaient pas, car on ne « les y aurait pas reçues; et quand elles le sont devenues, « au lieu de leur donner les soins qui auraient pu empêcher a que leur état ne s'aggravât, on les a enfermées, pendant « neuf ans, dans une niche à chien. Voilà une singulière fa- « çon de soigner les malades. »

« La sœur essayait d'échapper à de plus longues investigations, en protestant de sa sincérité bien connue; mais nous tenions à savoir quel motif elle pouvait bien alléguer relativement à la séquestration de la sœur Stéphanie, qui, elle, jouit de tout son bon sens et se trouve actuellement ù la caserne de Reuilly, sous la protection des braves gardes nationaux qui l'ont tirée de cet enfer.

« Quant à la sœur Stéphanie, dit-elle, c'est . autre chose, « elle avait l'esprit d'indépendance.

« — L'esprit d'indépendance, fît un de nous, mais c'est là « le meilleur des esprits; et quel crime cet esprit d'indépenccdance lui a-t-il fait commettre, pour qu'elle ait été soumise « i^une aussi épouvantable punition?...»

« Le reste de la conversation porta sur les diadèmes de fer rouillé, les sommiers munis de boucles et de courroies rappelant le matelas sur lequel était étendu Damiens, et le corsage de fer pouvant se serrer de façon à couper la respiration la plus robuste.

« Ce sont des instruments d'orthopédie, répondit inva- « riablement la sœur économe. Nous avons eu ici des enfants « contrefaits, et c'est au moyen de ces instruments que nous « t&chons de les redresser.

« — Mais ce corsage en fer implique une poitrine de fenrnie, « et non une taille d'enfant? «

« — Ce sont des instruments d'orthopédie. « — Et ce petit berceau d'enfant nouveau-né qui a été dé- « couvert dans le bâtiment situé au fond du jardin, comment « Texpliquez-vous?

« — C'était un berceau destiné à recevoir un petit Jésus de « plAtre. C'est ce que nous appelons « faire des crèches ». Au « reste, vous pouvez interroger notre médecin. »

« Nous ne pûmes tirer aucun autre éclaircissement de ces QUes de Dieu, qui se lançaient de temps en temps des regards en dessous où perçait une malice mêlée d'inquiétude. Nous ne faisons aucune difficulté d'avouer que le Bismarck féminin, auquel nous avons eu affaire, était une femme forte sous tous les rapports et dans toute l'acception du mot.

a Avant de remonter en voiture, nous descendîmes dans une cave bondée de futailles et coupée de compartiments pleins de légumes, et notamment de pommes de terre.

« — Diable! fit un assistant, pendant que les mères de << ramille mouraient de faim à Paris, vous vous nourrissiez a bien, vous autres ! »

« Cette réflexion, qui nous a paru résumer toute la moralité des corporations religieuses, termina notre visite. Trois

des religieuses de Picpus nous accompagnèrent presque jusqu'à la porte... pour être bien sûres que nous nous en allions; mais nous avons tout lieu de croire qu'elles n'auraient pas demandé mieux que de nous imiter, si la foule qui grondait dans la rue et le bataillon qui gardait leur seuil ne leur avaient fait comprendre qu'après avoir si bien emprisonné les autres, elles étaient, jusqu'au jour où la justice prononcera, prisonnières à leur tour. »

Les correspondants de certains journaux anglais, n'écoutant que leur haine de . sectaires, se mirent aussi de la partie et confirmèrent tous les détails de ce récit. Les feuilles catholiques de l'étranger s'émurent de ces articles, et le rédacteur de la Gazette de Francfort écrivit au supérieur général de Picpus, qui lui fit adresser la réponse suivante ■ :

<c Monsieur,

« Vous désirez connaître la vérité sur l'affaire du couvent de Picpus. Notre Très-Révérend Père-me charge de vous la dire, et je suis heureux de remplir ce devoir, sachant quelle parfaite estime notre vénéré supérieur professe pour vous.

«Les journaux qui nous attaquent essayent de trouver des preuves contre nous, principalement dans trois faits qu'ils affirment et interprètent à leur fantaisie :

« 1» L'histoire des trois sœurs folles ;

a 2* Les lits orthopédiques ;

a 3* Les communications entre la maison des Pères et le couvent des religieuses, qui portent le même vocable et suivent la même règle que nous.

a II est vrai que les religieuses du Sacré-Cœur gardaient

chez elles trois de leurs sœurs devenues folles non pouit par

1. Cette lettre n*a pas été publiée en France. Elle nous a été communiquée par un obligeant religieux de Picpus, le P. Perdereau, professeur de morale au grand séminaire de Versailles.

suite de mauvais traitements qu'elles auraient subis au couvent, mais par des causes qui appartiennent à TinCrmité de la nature et relèvent de la médecine. Au jugement de tout esprit sain, les religieuses ne sauraient être responsables de ces cas pathologiques. C'était du reste, comme l'insinue, monsieur, votre excellent journal, uniquement par charité qu*elles gardaient ainsi leurs pauvres sœurs. Elles les ont toujours entourées des soins de la plus exquise délicatesse.

Les dames du Sacré-Cœur, institutrices de la jeunesse en même temps que religieuses et adoratrices du Saint-Sacrement, faisaient de leurs lits orthopédiques l'emploi le plus convenable dans l'intérêt des jeunes élèves confiées à leurs soins. — Nous affirmons sur l'honneur que les idées émises dans le Mol d'ordre, et autres journaux non moins tristes, ne sont que le produit d'imaginations immondes et d'âmes vouées au vice et à la corruption.

UI

Il n'y appoint de communication entre les maisons. Des communications ont pu exister lorsque les deux maisons appartenaient au même propriétaire. Mais depuis longtemps il n'en existe plus aucune. Du reste, le terrain qui sert de passage pour aller au cimetière et qui sépare les deux communautés n'appartient ni aux sœurs, ni à nous.

Les communeux n'ont point trouvé de souterrain parce qu'il n'y eu a pas. La clef du caveau dont ils ont parlé servait à ouvrir un petit compartiment de notre cave, muré en prévision de ce qui est arrivé. Ces hommes altérés ont eu bien vite épuisé nos modestes provisions.

En France, ÏUnivers et la presse honnête ont déjà fait justice de ces calomnies impuissantes, etc., etc. »

Les anciennes élèves du couvent de Picpus protestèrent également, ainsi qu'un certain nombre de parents. Elles

signèrent leur protestation^ ce qui était un acte de courage, la Commune n'entendant pas qu'on se permît d'entraver ses petites manœuvres.

Tels sont les crimes et les mystères du couvent de Picpus d'après le récit même des écrivains de la Commune. On y a trouvé, en résumé, trois religieuses folles, deux vieux lits orthopédiques et une crèche. C'était d'ailleurs tout ce qu'il fallait & Paris, à cette époque, pour être pillé, volé, emprisonné.

Pauvre congrégation de Picpus I avec quel acharnement les sbires de l'hôtel de ville se sont rués sur elle! Avant de piller les religieuses et de les enfermer comme ils le firent à Saint-Lazare, au nombre de quatre-vingt-quatre, ils en avaient pillé et emprisonné les religieux. Nulle part ils n'ont autant volé, montré autant de fureur, commis autant do sacrilèges. Dans l'église des religieux, ils ont mutilé uno statue de la Sainte Vierge, fusillé une statue de saint Pierre et une statue de saint Joseph, brisé les reliquaires, enlevé les ostensoirs et les vases sacrés. Dans les cellules, ils ont coupé les bras des crucifix, décapité les images pieuses, brûlé papiers et livres. Ils ont arrêté lous les Pères et les ont tenus sous les verrous. Ils ont enfermé pendant deux jours dans un cachot le frère Liévin-Jacob, infirme. Ils onl mis le revolver sur la poitrine d'un autre (le frère Brunet) et l'ont sommé de jurer qu'il n'y a pas de Dieu : « Eh bien, a dit tranquillement le frère, je jure qu'il y a un Dieu ! » Et ils ne l'ont pas tué, ont-ils dit, pour ne pas faire un martyr.

Un seul établissement religieux semblait avoir échappé au pillage et aux audacieuses violations. C'était l'école d'Albert-le-6rand, tenue par les dominicains d'Arcueil et transformée en ambulance dès le début du siège de Paris. Les fédérés blessés y avaient trouvé, durant deux mois, abri, secours et dévoûment. Lacroix qui, pendant le premier siège, flottaitsur les murs de l'école ne s'était point abaissée; et, fidèle au sens que lui a donné la convention de Genève, elle avait été le drapeau de la neutralité entre l'armée de la tyrannie révolutionnaire et l'armée de la liberté nationale, comme elle l'avait été entre les soldats de la Prusse et ceux

de la France. Chacun dans cette ambulance avait fait son devoir avec un zèle et une abnégation qui ne permettaient pas aux plus égarés d'ignorer quels cœurs recouvrait le froc blanc de saint Dominique. Il se trouva cependant un bataillon, le 101% qui, cantonné dans le voisinage, accablait de vexations les ambulanciers ses voisins ; il les accusait d'avoir des intelligences avec Versailles. Composé en grande partie d'étrangers et de repris de justice dressés à tous les crimes, ce bataillon était commandé par Cerisier. C'est là une des figures les plus sinistres de cette triste époque.

Il avait passé la plus grande partie de sa vie militaire dans les compagnies de discipline, en Afrique. Avant la guerre, il menait l'existence la plus éhontée au milieu de ce que Paris renferme de plus ignoble et de plus corrompu. Industriel hardi et habile, et cependant toujours à courtd'argent, sous des dehors fanfarons et bruyants,il cachait la plus insigne lâcheté. Tout cela se lisait sur sa face, tantôt illuminée par Tcau-de-vie, tantôt abrutie par Tabsinthe. 11 injuriait, il menaçait; ses injures et ses menaces redoublèrent, à la suite de plusieurs événements dont s'émurent et s'inquiétèrent les insurgés. A l'avenue Rapp, c'est-à-dire à six kilomètres au moins d'Arcueil, une capsulerie faisait explosion. Dans la vallée de la Bièvre, divers postes avaient été enlevés à la baïonnette. Enfin, à quelques pas de l'école, le château de M. de La Place, transformé en caserne et occupé par les fédérés, avait été incendié. On trouva, tout naturel de rendre responsables de faits si dissemblables les Dominicains d'Arcueil.

Ainsi donc, le 19 mai, sous prétexte que les Pères avaient mis le feu au château pour donner à l'ennemi un signal convenu, leur maison reçut la visite des citoyens: Léo Meillet et Lucy Pyat, envoyés de la Commune de Paris et revêtus de l'écharpe rouge, Thaler, Prussien, sous-gouverneur du fort de Bicêtre, et du commandant Cerisier. Sur l'ordre de Léo Heillet, le P. Captier, supérieur de la maison, dut comparaître. On lui présenta un mandat de la Commune n'alléguant ni plainte, ni motif légal, mais signifiant à toutes les personnes de la maison, depuis le prieur jus*

qu'à la dernière servante de la cuisine, d'avoir à se mettre à la disposition des délégués. Une demi-heure (iit accordée pour les préparatifs indispensables.

Alors s'organisa le fatal voyage. Les religieuses et les femmes au service de la maison furent dirigées d'abord sur la Conciergerie, puis sur la prison de Saint^Lazare, dernière station des femmes perdues. Quant aux Pères, aux professeurs et aux domestiques, on les conduisit au fort de Bicétre où ils furent enfermés dans une casemate. Ils y restèrent huit jours sans autre lit qu'un peu de paille, sans autre nourriture que du pain et de l'eau. Le 23 et le 24 mai, leur situation s'aggrava encore: ces infortunés furent privés de toute nourriture pendant deux jours. Le 24, l'abbé Féron, aumônier de Bicétre, tenta courageusement une demande auprès de Léo Meillet en faveur des infortunés religieux il fut repoussé et faillit être victime de l'incroyable sauvagerie de ces bandits.

Pendant que Léo Meillet se retranchait derrière une impuissance isimulée pour refuser la liberté des Dominicains, le pillage* de leur maison s'exécutait par ses ordres. Vers midi, le 120* bataillon, aidé par deux cents hommes du 160*, enlevait les scellés, brisait les portes, chargeait une douzaine de prolonges d'artillerie et huit voitures de réquisition avec les meubles, les vêtements, la caisse, etc., en un mot toutes les valeurs estimées quatre-vingt mille francs environ, et les expédiait sur le fort de Bicétre.

TeHes sont les persécutions sur lesquelles la Commune de Paris s'est chargée de fonder la liberté de conscience. Ce qui est grave, ce n'est pas qu'un certain nombre de sectaires aient osé, dans Tivresse de leur éphémère triomphe, commettre d'aussi nombrelix attentats ; c'est qu'ils aient pu le faire impunément, en face d'une population de près de deux millions d'Ames, dont une partie applaudissait et l'autre partie se résignait. Le mal est profond, mais il faut presque rendre grAce à la Commune de l'avoir si clairement révélé.

Pourquoi cette haine de la religion, cette proscription absolue du prêtre (jui est peut-être le caractère le plus saillant de la révolution du 18 mars? Est-ce seulement, comme il est dit dans les considérants du décret du 2 avril, parce que « le clergé a étéïe complice des crimes de la monarchie, contre la liberté? » Non, assurément. Bien que Ton ait accusé le clergé de s'être montré favorable au coup d'État de 1851, on ne saurait dire que pendant les dernières années de l'Empire, sous l'influence des afTaires de Rome, son attitude fût plus bienveillante envers le régime déchu qu'elle ne l'avait été envers la monarchie de juillet. Ce n'était donc pas, comme l'ont écrit plusieurs écrivains catholiques et en particulier M. l'abbé Lamazou, ce n'était pasun sentiment de rancune ou de vengeance politique qui déchaînait contre la religion et ses ministres les colères de la Commune. Cette hostilité systématique tient à des causes plus sérieuses et remonte plus haut. Il faut voir là un symptôme de la maladie qui afflige notre temps, un acte réfléchi du matérialisme qui, pour cheminer dans les masses, invoque les traditions révolutionnaires de 93 et les dépasse même.

C'est aussi là ce qui explique la différence qui existe entre l'insurrection de 1871 et les phases par lesquelles a passé l'esprit révolutionnaire dans ses rapports avec la religion. Les hommes de 93 avaient bien aboli le culte catholique et persécuté les prêtres, mais ils ne prétendaient pas supprimer ridée religieuse, ni même le culte, qui est l'expression et le signe de toute religion. Ils croyaient à l'Être suprême, iïs célébraient des jours de fêtes. La révolution de 1830, accomplie par les classes moyennes, respecta la religion et s'abS' tint de persécuter le clergé, bien qu'elle reprochât à ce dernier de s'être associé trop intimement à la politique du régime qui venait de tomber. En 1848, le peuple de Paris, tout frémissant encore d'une victoire quil'étonnait lui-même, s'inclina devant un crucifix porté par un jeune élève àe

l'Ecole polytechnique, et demanda respeclueusement aux prêtres la bénédiction des arbres de la liberté. Les barricades s'étaient à peine abaissées que le P. Lacordaire, remontant dans la chaire de Notre-Dame, voyait se presser autour de lui une foule inconnue, nouvelle, encore armée, qui, malgré la gravité du lieu, saluait par des applaudissements les accents de sa libre et fière éloquence. Et quand l'horizon se fut assombri, quand les faubourgs s'agitèrent de nouveau, quand l'ouvrier égaré par de détestables doctrines parla de ressaisir les armes, ce ne fut pas contre l'Église que se tournèrent les menaces de l'insurrection prêle à éclater. Les excitations de quelques fanatiques restèrent sans écho. C'est que, à cette époque, le parti révolutionnaire français était plutôt politique que socialiste, il se contentait d'attaquer le Gouvernement sans s'inquiéter des choses religieuses et sans prendre part aux discussions mystiques qui agitaient les démocrates d'un autre pays. Mais après 1848, les révolutionnaires français tournèrent rapidement au socialisme : ils reconnurent que le sentiment religieux est essentiellement rebelle à la prétendue régénération sociale. Ce fut l'exemple de la jeune Allemagne qui lespoussa dans cette voie nouvelle. Dès 1840, cette dernière, qui avait établi ses quartiers généraux à l'abri de l'hospitalité helvétique, inscrivait dans son programme l'athéisme pur et simple. Les doctrinaires avaient compris que le socialisme rencontrerait dans l'idée religieuse l'adversaire le plus redoutable, et que pour préparer son triomphe, il devait tout d'abord supprimer Dieu *. Comment ont-ils été conduits logiquement à cette conséquence? c'est ce qu'il est aussi intéressant qu'indispensable de rechercher.

En présence du spectacle complexe des choses humaines il y a toujours eu des hésitations dans l'humanité. Tantôt l'ordre et la beauté du monde élèvent l'&me sur les ailes de la foi et de la prière vers cet être invisible que toute chose

1. Rien de plus instructif à cet égard que les publications fort nombreuses de la jeune Allemagne et les comptes-rendus des réunions fréquentes qu'elle tenait en Suisse, principalement à Lausanne, de 1840 à 1848. Le complot contre Dieu se déroule avec un cynisme absolu.

annonce et révèle. Tantôt le désordre et le mal, la misère et la brièveté du présent nous troublent, nous attristent, nous poussent à la défiance, au murmure, au désespoir. Dans cette hésitation, dans cette épreuve de la raison et de la volonté, les uns, soutenus par l'instinct légitime de la nature humaine ou pour mieux dire par le contact de Dieu à la racine de l'Ame, vivent résignés à l'inévitable souffrance, maintiennent en eux l'idéal de la foi en la perfection infinie, substantielle, actuelle et vivante qu'ils espèrent posséder un jour. Les autres, malgré l'horreur qu'éprouve leur Ame et les remords de leur raison, laissent étouffer en eux l'idéal par le spectacle de l'accident, la foi par la vue de l'obstacle, et, en réponse au doute, choisissent la négation. Ce sont là les deux races morales et intellectuelles qui aujourd'hui plus que jamais se partagent le monde. Il y a des esprits et des* cœurs qui affirment, ce sont les chrétiens ; il y en a qui nient, ce sont les socialistes. Et comme là est toute la (|uestion : Dieu ou non, oui ou non, les socialistes ont fait la guerre à Dieu sous le règne de la Commune, ils ont voulu, comme ils le disaient eux-mêmes, le fusiller dans la personne de ses ministres, espérant, les insensés! changer ainsi l'ordre de choses qui repose sur son adorable et immuable volonté.

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