LES PRISONS SOUS LA COMMUNE. SÉRÉNITÉ DES PRISONNIERS
Régime de la Conciergerie. — Madame Goré adoucit par sa otaarité le tort do l'Archevêque et des autres otages. — Ils sont transférés à Mazas. — Règlement de cette prison. — Souffrances de la vie cellulaire. — Aucune distinction n'est faite entre les otages et les malfaiteurs de droit commun. — On aggrave pour Monseigneur les rigueurs de ce triste séjour. — Ses tortures morales. — Sa santé décline rapidement. — Sa force d'Ame. — - Sérénité des autres prisonniers. — Lettres du P. Olivaint, du P. Caubert, du P. Radigue, du P. Clerc, du P. Ducoudray, de Paul Seigneret.
Dans les ftges héroïques de l'Église^ entre deux persécu*tionsy entre celle qui finissait et celle qui pouvait surgir, les chrétiens employaient leur temps & rechercher pieusement les traces des martyrs, & visiter les lieux témoins de leur supplice, à recueillir les paroles tombées de leurs lèvres et consacrées par la mort. Ainsi faisons-nous à cette heure, nous, prêtre de cette Église de Paris qui vient de renouveler son antique splendeur dans le sang de ses ministres, répandu pour témoigner que la cruauté inepte des bourreaux^ aussi bien que la vertu et le courage des apôtres, est de tous les temps.
Après le grossier interrogatoire qu'on lui avait fait subir, TArchevêque de Paris fut écroué avec M. Tabbé Lagarde au dépôt de la Préfecture, et, en même temps que Monseigneur et son grand-vicaire, M. le président Bonjean et divers ecclé-
siastiques : M. Deguerry, les PP. jésuites, deux prêtres des Missions étrangères et plusieurs séminaristes deSaint-Sulpice.
La Conciergerie fut donc la première station des otages dans la voie douloureuse. Il n'est pas sans intérêt de s'y arrêter un instant avec eux.
« Les cellules de cette prison, dit M. Fabbé Dignat, qui a eu l'honneur d'y séjourner à cette époque, ont toutes la même dimension , et l'ameublement de l'une ne diffère en rien de l'autre. On peut y faire six pas en long et deux pas et demi en large, ce qui représenfe une superficie de neuf & dix mètres environ; elles ont trois mètres d'élévation, et elles sont légèrement cintrées au plafond. A droite, en entrant, en forme d'amphore et soudé au mur, est un objet de première nécessité, mais fort incommode, parce que Taération n'est pas suffisante. Un peu plus loin, se trouve un lit de fer également attaché au mur. La couche se compose d'une paillasse très-mince, d'un matelas plus mince encore, d'un traversin et de deux couvertures, couleur de cachot. Chacun de ces objets porte écrit, en grosses lettres, le mot : Prisons. Au fond de la cellule, à un mètre et demi du parquet, deux petits vasistas & charnières s'ouvrent par le haut de l'extérieur & l'intérieur; mais comme la coulisse en fer qui les retient ne permet qu'une ouverture de vingt centimètres, le soleil ne visite jamais les prisonniers.
« Au coin de gauche et au fond, est un petit calorifère pour l'hiver; en revenant vers la porte, sous le bec de gaz, se trouve une petite étagère, à charnières, qui sert de table et qui peut se rabattre; il y a enfin, un tabouret en bois, attaché au mur avec une grosse chaîne qui permet de l'avancer jusqu'auprès de l'étagère, quand elle est relevée, mais pas plus loin. Comme on a pu le remarquer, tout est enchaîné dans la cellule^ pour rappeler sans cesse au prisonnier qu'il est lui-même privé de liberté. La vaisselle est aussi simple que le mobilier : un petit pot de terre noire, contenant un demi-litre pour mettre le vin qu'on achète à la cantine quand elle passe, un petit gobelet de ferblanc, une cuiller en bois et un bidon plein d'eau. A mi-hauteur de la porte et, en dedans, est une petite étagère surmontée d'un guichet
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qui s'ouvre en dehors. Le guichet est percé au milieu d'un petit trou évasé en dedans, qui permet au gardien de voir, sans ouvrir la cellule, ce que fait le détenu.
« Quant à la nourriture des prisonniers, elle est insuffisante. A l'aube du jour, un gardien entre dans la cellule pour éteindre le gaz; il est suivi d'un domestique (}ui enlève les balayures réunies par chaque détenu sur le seuil de la chambre, et place en même temps un bidon rempli d'eau pour la journée. A six heures et demie, on fait passer aux prisonniers un pain de munition à travers le guichet. A neuf heures, on leur verse dans un vase en fer-blanc deux doigts d'une eau chaude et presque claire qui a l'odeur de pois ou de haricots, et qui annonce la ration de trois heures après-midi; Une fois ou deux par semaine, ce bouillon aux herbes est remplacé par un liquide froid qui a un peu le goût de viande, et les légumes du soir par un morceau de bœuf froid salé. »
Tels sont la règle et l'ordinaire de la maison; heureusement qu'ils furent adoucis par la charité chrétienne.
Vue femme dévouée, Mme Coré, dont le mari était, avant le 18 mars, directeur du dépôt de la Préfecture, se mît à la disposition des otages pour leur faire avoir du linge, des aliments, de l'argent. Elle s'attacha surtout à être utile à l'Archevêque et à sa sœur. Grâce à elle, l'infortuné prélat était dan^ des conditions matérielles aussi bonnes que possible en prison.
Monseigneur et la plupart des otages ne firent que passer & la Conciergerie. Le 6 avril, assez tard dans la soirée, une voiture cellulaire, partagée en huit cases soigneusement fermées et séparées les unes des autres, emportait à Mazas l'Archevêque, M. l'abbé Lagarde, M. Bonjean, H. Allard, M. Crozes, et les PP. Ducoudray, Clerc et de Bengy. Quant à la sœur de l'Archevêque, elle fut conduite à Saintr-Lazare, beaucoup plus tard.
Les Parisiens connaissent les voitures de la Préfecture, ils les ont vues quelquefois circuler dans les rues ; mais ils ne se doutent guère des souffrances qu'éprouvent les personnes qui y sont enfermées. Être enserré dans une case où
l'on manque d'air, où le moindre mouvement vous fait heurter une des quatre planches qui vous étreignent, c'est se sentir encore vivant dans un cercueil, et pour peu que le trajet soit long, le malheureux reclus peut perdre connaissance.
Tel fut cependant le traitement qu'on ne rougit pas d'infliger à l'Archevêque de Paris! Ses misérables persécuteurs se refusèrent absolument de lui épargner cette cruelle humiliation. Mais la main secourable qui avait déjà fait éprouver à Monseigneur sa généreuse assistance, adoucit encore pour lui les nouvelles rigueurs de la Commune. A dater de ce jour, nous croyons écrire un épisode des ca-. tacombes. L'Église est bien toujours féconde en Âmes généreuses ; mais c'est l'épreuve surtout qui met à nu le fond des cœurs, et si d'une part, il y a dans le martyre une patience plus grande que dans toutes les douleurs, il y a dans les chrétiens une charité plus forte que la mort.
Aussitôt que Mme Goré apprit que l'Archevêque allait quitter la Conciergerie, elle voulut le voir; elle parvint, après de grandes difficultés, jusqu'à sa cellule.
« Monseigneur, lui dit-elle, vous partez pour Mazas.
— Je le sais, réponditril.
— Du courage. Monseigneur, ne vous formalisez pas de ce que je vais vous dire. Vous êtes sans doute sans argent?...
Sur un signe affirmatif de l'Archevêque : ^— Voulez-vous me faire le plaisir et l'honneur de partager avec moi? »
II accepta et lui dit :
« Merci, mon enfant ; je laisse ma sœur captive ici, pouvez-vous me promettre d'être sa sœur pendant la durée de ces terribles événements ? »
Elle lui en donna Tassurance formelle, et, tout en larmes, se mit à genoux.
L'Archevêque étendit la main et lui donna sa bénédiction. A
En même temps, s'organisait en faveur des Jésuites et des séminaristes restés au dépôt un petit service de ravitaille ment et de correspondance , et il fonctionna sans relâche jusqu'à la fin. Trois fois par semaine on apportait des
provisions; on sut mieux faire encore, nous le verrons, bientôt.
Quand Monseigneur et les sept autres prisonniers, partis avec lui de la Conciergerie, entrèrent à Mazas, une double ligne de soldats armés bordait le pourtour de l'espace qu'ils avaient à franchir pour aiTiver au vestibule de la prison. Cet appareil militaire, déployé pour l'incarcération de quelques prêtres et d'un magistrat sans armes, n'était de la part de la Commune qu'une fanfaronnade burlesque. — On écroua séparément les prisonniers dans une cellule d'attente dont une porte donnait sur le principal bureau. Après une grande heure, cette porte s'ou\ rit et ils se trouvèrent en face de trois employés. Celui qui paraissait le chef les fit approcher, et leur fit décliner leurs noms, prénoms, pendant que les deux autres écrivaient avec lui leurs réponses. Cette formalité remplie. Monseigneur demanda qu'on voulût bien lui donner un ecclésiastique pour compagnon de cellule; on le lui- refusa. Un gardien montra alors aux prisonniers le chemin qu'ils .devaient suivre.
A l'extrémité d'un long couloir, s'élève une rotonde assez spacieuse et terminée en forme de dôme. Elle ouvre de six ou huit côtés dans son pourtour une voie qui introduit dans autant de corps de bâtiments. Au centre du rond-point, est un bureau d'inscription entouré de colonnes en pierres supportant un plafond. Au dessus, se trouve un bel autel en marbre blanc que Ton peut apercevoir depuis les couloirs de chaque aile : c'est la chapelle de la prison.
Au bureau de la rotonde, on remit à chaque détenu un billet sur lequel on inscrivit son nom, et en même temps un employé lui montra la direction qu'il devait prendre. Peu après, un autre, l'arrêtant au passage, le fit entrer dans une cellule qui renferme une baignoire; et, sur son refus de prendre un bain, il le conduisit à sa cellule définitive.
L'ameublement de ce nouveau séjour ne difiere en rien de celui de la Conciergerie. Le lit plus que simple consiste uniquement dans une sangle qui s'attache à des anneaux de fer, fixés aux parois des murs, d'une largeur à l'autre de la cellule : c'est un véritable hamac qu'il n'est pas permis de
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tendre durant le jour. Le régime de^ la maison est exactement le même qu'à la Préfecture. Seulement, à Mazas, tout est moins propre, surtopt la vaisselle en fer-blanc. L'isolement, la solitude, y sont aussi plus complets. Au dépôt, le guichet de la porte demeure ouvert, une partie de la journée; à Mazas, il est constamment fermé. Au dépôt, les domestiques servent le repas; à Mazas, on confie ce soin aux gardiens de service eux-mêmes. Toutes les mesures sont prises pour que le prisonnier ne reçoive aucune nouvelle, n'entende rien du dehors, ne voie personne, même du coin de Tœil, parmi ses compagnons de captivité. C'est le régime cellulaire dans toute sa rigueur.
A partir du 15 avril, les prisonniers eurent la faculté de se promener chaque jour pendant environ une heure; mais toutes les précautions étaient prises pour les empêcher de communiquer, et ils étaient l'objet d'une surveillance incessante. Il leur était bien difficile de savoir qui ils avaient' pour voisin de cellule. Au dépôt, dès les premiers jours de leur captivité, les otages s'étaient vus privés, contrairement à ce qui se fait d'ordinaire pour les détenus, de la faculté d'écrire et de recevoir des lettres. A Mazas, on finit par se relâcher de cette sévérité, mais la correspondance était soumise à un examen.
Pour compléter ces indications sur le règlement, il ne sera pas inutile de faire connaître la manière dont il est exécuté et de donner une idée des vexatio&s gratuites quon y ajoute. « On a forgé ici, dit l'un des otages, tout un système de molestations. Soient quelques exemples : le hasard| une maladresse peut-être d'un gardien, si vous le voulez, vous laisse la possibilité d^'entrevoir un ami codétenu ; pouvez'vous ne pas lui faire de loin un simple sourire? Aucune parole n'a été échangée. Aussitôt une rude et solennelle objurgation vient vous faire froncer les sourcils. Vous recevez de la ville des provisions en nature et en espèces pour vous et pour un ami. Impossible de rien faire parvenir à cet ami qui est 1&, à quatre pas, en face même de votre cellule : « La règle s'y oppose, vous dit-on. — Portez au directeur. — Je n'ose. »En disant ce mot, le gardien jette
un regard furtif au fond du couloir comme pour voir si personne ne Fobserve durant ce court dialogue. « Voilà une lettre pour la poste. — Ah ! ce n*esl pas Theure.— Quelle est l'heure? — Huit-heures. » Vous reprenez votre lettre et attendez au lendemain à huit heures. Lie jour suivant, voici un autre gardien. « Une lettre, s'il vous plaît. — Ah ! l'heure est passée. — Quelle est l'heure? — Sept heures. » C'est justement alors que la veille vous remettiez votre lettre. Je vous citerais mille traits de ce genre. Pour déGnir ce système de molestations incessantes infligées au prisonnier, je dirais que c'est « la persécution la mieux organisée que l'on connaisse ». Elle est étudiée avec un soin parfait; elleest savante avec un art raffiné; elle est appliquée avec une froide politesse ; en un mot elle va droit au but. C'est le. supplice lent du détenu ; elle l'agace , l'irrite, le décourage, lui fait maudire justement ce système'. »
Tel est le régime de Mazas, et voilà comment furent traités les otages, pendant plus de deux mois. Aucune distinction ne fut faite entre eux et les malfaiteurs de droit commun, c'est-à-dire entre les membres les plus éminents du clergé et de la magistrature de France, et le voleur qui s'est emparé d'une montre, ou l'assassin qui, sous l'influence de l'ivresse, a tué un camarade. Ils avaient les uns et les autres la même cellule étroite, le même ht,lemôme mobilier, — une chaîne et une petite table, — et, ce qui fut peut-être le plus pénitfle, ils étaient soumis à la même surveillance incessante. Les gardiens les observaient à toute heure de jour et de nuit, pendant le jour par le judas des portes, et, la nuit, les portes des cellules devaient rester ouvertes et le gaz allumé, pour que les gardiens, qui se promenaient dans les corridors, pussent s'assurer par un coup d'œii de la présence des prisonniers.
Cette manière de traiter les détenus politiques était inouïe et choquante. On avait déclaré expressément qu'ils étaient de simples otages. Or, les otages ont été, de tout temps, considérés comme des victimes et non comme des coupables.
l. Z>et» mois de prùon, p. 67 et suiv.
Chez les peuples anciens, les otages étaient libres dans leurs demeures, ils recevaient leurs amis et continuaient leurs travaux. Sous la première République, ils étaient réunis et conversaient ensemble. Les Prussiens eux-mêmes, qui se sont montrés si implacables contre la France, dans la guerre de 1870, ont traité les otages qu'ils, ont pris avec certains égards. Hais les chefs de l'insurrection de 1871 ont voulu se montrer les dignes émules des plus fameux tyrans dont l'histoire fasse mention. Il y avait, parmi eux, un certain nombre de fanatiques, des hommes pour lesquels le seul fait d'être prêtre, et, à plus forte raison, d'être archevêque, est un crime que l'emprisonnement dans une cellule de malfaiteur punit avec trop de modération. Quel autre prétexte pouvait-on alléguer pour maintenir ce genre de prisonniers dans une cellule destinée aux criminels, au lieu de les placer en lieu sûr, mais de manière à les faire jouir du confort, nous ne voulons pas dire commandé par leur position sociale, mais auquel ils avaient droit comme hommes qui n'étaient inculpés d'aucun crime ou délit?
Loin de chercher à adoucir les rigueurs de ce triste séjour, les gardiens avaient au contraire reçu l'ordre exprès de les aggraver pour Monseigneur. Aussi ces misérables infligeaient-ils, chaque jour, de nouvelles tortures à leur illustre prisonnier. Tantôt ils venaient devant sa cellule, et, là, se disaient entre eux des choses abominables; une autre fois, sous prétexte de parler de Paris, ils donnaient sur la ville les détails les plus extravagants et les plus sinistres. Ils racontaient avec une atroce volupté les soi-disant cruautés des Versaillais, et semblaient vouloir en faire retomber toute la responsabilité sur l'Archevêque et ses prêtres*. Un jour, M. l'abbé Hogan, dont nous avons déjà apprécié la
l. Les gardiens qui avaient été attachés aux prisons avan la Commune et qui y étaient restés, se montrèrent, au contraire, pleins d'égards pour les otages. Par une attention délicat/e, ils réunissaient de préférence pour la promenade ceux entre qui ils devinaient une certaine affinité d'éducation et de goûts. Quand le moment suprême fut venu pour les prisonniers, réservés pour Tincendie. beaucoup furent sauvés par ces braves gens, qui leur ouvrirent les portes, leur procurèrent des déguisements, ou bien, après les avoir fait sortir do leurs cellules, se joignirent à eux pour éteindre le feu, en attendant les trou^ pes libératrices.
"21 k HISTOIRE I>E LÀ COMMUNE.
charité, étant venu Tentretenir de diverses affaires, il ne put voir Monseigneur que dans le eabinet du directeur. On y amena le prélat comme un prisonnier vulgaire; et, quand il enti;a dans la piëce^ aucune des personnes présentes ne lui donna la moindre marque de civilité; on ne mit même pas de siège à sa disposition^ et rArchevéque de Paris aurait été obligé de se tenir debout, si H. Hogan ne lui eût offert sa chaise. — Malgré ses instances réitérées. Monseigneur n'avait pu jusque-li obtenir de table pour écrire. Bien plus, on lui avait retiré jusqu'à son bréviaire, et on avait eu soin de le placer dans la cellule la plus petite et la plus malsaine. Qu'on juge, en présence d'une solitude aussi complète et d'un tel désœuvrement, combien devaient être longues et pénibles les journées et les nuits ! La prière, sans doute, et la méditation en reniplissaient la plus grande partie; mais quelque pieux, quelque saint que l'on soit, on ne peut pas toujours prier et méditer, et le malheureux prélat a dû parfois trouver bien dures certaines heures.
Un curé de Paris, qui avait été arrêté et mis au secret comme ses confrères de captivité, ayant été relAché, nous avouait que cet isolement complet est épouvantable, et que, si on ne l'avait pas délivré, il en serait devenu fou. Il n'est donc pas étonnant que la santé de Monseigneur, déjà si délicate, se soit promptement détériorée. Du reste, indépendamment du régime de la prison les tortures morales, que Mgr Darboy a eu à subir, auraient sufQ pour abattre l'homme le plus robuste. Les gens de la Commune ne savaient pas, ils ne pouvaient pas savoir quelle douleur c'était, pour Tévêque, de voir son autorité sacrée méconnue, l'Église entière atteinte par l'attentat commis contre sa personne, ses prêtres emprisonnés, ses églises dépouillées ou fermées, sans qu'il lui fût possible, du fond de sa prison, de se rendre compte de l'étendue de cette persécution, et du développement qu'elle pouvait prendre encore.
Sous l'influence de ces causes diverses, le mal fit même de tels ravages que le médecin en chef de la prison dut intervenir et déclarer aux bourreaux de l'Archevêque que, s'ils ne plaçaient pas le prisonnier dans une autre cellule^ et s'ils
ne lui permettaient pas de suivre un autre régime que celui de la prison, dans quinze jours ils n'auraient plus qu'un cadavre. Cette perspective déconcerta un peu les po^ tentais de THôtel de ville. Dans leur haine contre la religion et le clergé, ils ne demandaient pas mieux que de faire soûlfrir TArchevèque, mais ils ne voulaient pas encore sa mort; ils l'avaient pris comme otage dans la pensée que, pour obtenir sa liberté, le gouvernement de Versailles ferait grâce à quelques-uns des leurs retenus captifs.
Monseigneur fut donc transféré dans une cellule plus vaste et mieux aérée; on lui permit alors d'avoir une table pour écrire et même des livres, et il put recevoir ses repas du dehors. Mme Corée, secondée par M. Picard, chef du bureau central des contributions indirectes, chez qui elle avait dû se réfugier, Qt alors chaque jour, à tout instant, les efforts les plus courageux, les plus ingénieux, pour soulager le sort des malheureux prisonniers. Deux fois, elle fut menacée dans sa liberté, comme il résulte des notes trouvées dans les bureaux du dépôt; mais ni les difficultés ni les menaces n'ébranlèrent son dévoùment. A plusieurs reprises, elle vit l'Archevêque par la lucarne de sa cellule, et elle lui fit parvenir des nouvelles de sa sœur, quand celle-ci fut réfugiée à Nancy. De son côté. Monseigneur réussissait quelquefois à faire donner des siennes à Mlle Darboy.
Quelque triste que fût Tétat de santé de l'Archevêque, jamais sa force d'&me n'en fut ébranlée. 11 justifia le mol prophétique prononcé à son sujet par Mgr Parisis : « 11 y a dans ce prêtre l'étoffe d'un héros ^ » M. Hogan, qui le visita plusieurs fois dans sa prison, nous a rapporté sa fière répense, quand on lui demanda, au nom de la Commune, ce qu'il désirait : « Je ne demande qu'une chose, c'est qu'on me dise pourquoi je suis ici. »
1. Ce mot se trouvait textuellement dans le dossier de Mgr Darboy, envoyé de Langres à rarohevéché de PariSi
276 mSTOIRË DE LA COMMUNE.
Un correspondant du TimeSy qui put alors visiter Monseigneur, exprimait ainsi à ce journal toute l'admiration que lui avait Inspirée l'auguste captif:
« Nous avons été frappés de l'énergie des prisonniers, bien que mon compagnon et moi, nous eussions eu l'occasion de constater souvent le courage déployé par les aumôniers français exerçant leur ministère sur le champ de bataille. L'Archevêque causait presque aussi gatment dans sa triste cellule qu'il aurait pu le faire dans son palais, et il discutait les chances qu'il avait de perdre la vie avec une voix aussi calme que s'il s'agissait d'une police d'assurance. »
Même au temps où rien ne pouvait faire prévoir à Mgr Darboy les souffrances qui l'attendaient, il sufQsaitd'un coup d'œil jeté sur sa personne, pour reconnaître en lui un martyr depuis longtemps touché de la grAce divine. La dernière fois qu'il avait visité Jules Janin parmi ses livres, celui-ci était très-malade ; et, comme il remerciait le prélat de l'honneur qu'il lui faisait : « Il faut bien, lui répondit Monseigneur, obéir à la loi sainte qui nous ordonne de visiter ceux qui souffrent. » Puis, lorsque l'illustre critique, qui voulait aussi faire honneur et plaisir à TÂrchevéque lui montra un magnifique exemplaire (aux armes royales) des Oraisons funèbres de Bossuet, où ie grand évèque avait laissé sa signature, l'Archevêque ouvrit d'une main tremblante et pleine d'émotion ces pages immortelles: « Ah! s'écria-t-il, quand on songe qu'un pauvre homme tel que moi tient la clef de la chaire de Bossuet! » Il lut, tout bas, deux ou trois pages de l'oraison funèbre d'Henriette d'Angleterre, avec un avant-goût d'immortalité. « Là, disait-il de la vie future, le soleil ne se tait jamais ! » Il entendait parler le soleil ! Hélas ! en ces geôles où il est plongé, le martyr n'entend plus maintenant que des soupirs et de profonds gémissements. Jusqu'à son dernier jour, il n'entendra plus que d'horribles langages ; il ne verra plus que des âmes abominables ; il n'aura plus d'espérance ici-bas !
Telle était aussi, dans cet air de mort, la sérénité des autres prisonniers. Leurs lettres attestent le calme de leur àme, leur galté même; à certaines heures, ils chan-
taient, connue autrefois les premiers chrétiens à la veille de
mourir.
Le 17 avril, le P. Olivaint écrit à un de ses frères :
« Cher ami, j'ai reçu votre bonne lettre; elle m'a fait grand
plaisir. Remerciez bien pour moi toutes les personnes qui
s'intéressent à mon sort. Dites-leur bien que je ne suis pas
du tout à plaindre. Santé assez bonne; pas un moment
d'ennui dans ma retraite, que je continue jusqu'au cou ; je
suis au treizième jour, en pleine Passion de Notre-Seigneur,
qui se montre bien bon pour ceux qui essayent de souffrir
quelque chose avec lui. De plus en plus soyons à Dieu. Je
ne sais rien de mes compagnons. Je compte sur les livres
que je vous ai dem'andés. Amitiés à tous. A vous de cœur. »
Le 29, le P. Caubert nous initie à la vie de Mazas :
«Ha santé, jusqu'à présent, s'est bien maintenue. Du reste,
j'ai tout ce qui m'est nécessaire el même au-delà. En outre,
. le moral sert à fortifier le physique, en donnant du courage
et des forces; or, c'est ce qui m'arrive, car je me sens plem
de confiance en Dieu, et très-heureu\ de faire sa volonté dans
ce qu'il me demande actuellement.
« Au surplus, le régime de la prison, malgré son côté austère et sévère, n'est pas en soi nuisible à la santé. On nous fait prendre l'air tous les jours pendant une heure, isolément et à notre tour. Les estomacs délicats peuvent se procurer les aliments dont ils ont besoin. Deux fois par semaine, ou nous donne du bouillon et un morceau de bœuf. 11 y adans la maison de la propreté, de l'ordre, de la régularité. On a pour les personnes les égards qui paraissent convenables; enfin il y a dan& toute la maison un ensemble qui fait honneur au directeur, puisque tout dépend de lui, et qui rend témoignage de sa sollicitude. Tous les jours, on peut aller à la visite du lùédecin et du pharmacien. Il y a une bibliothèque renfermant un assez grand nombre de livres très-variés, et chacun peut en demander pour s'occuper.
« Quant aux détails du ménage, ce que je reçois est trèssuffisant et je n'ai pas besoin d'autre chose. Il faut d'ailleurs simplifier les envois pour ne pas encombrer ma cellule, où je dois mettre tout un peu pêle-mêle ».
Vraiment, le P. Caubert, aussi bien que ses compagnons de captivité, voyaient Mazas du bon côté parce qu'ils le prenaient en bonne part. Jamais on ne les surprend se plaindre de rien, ni de personne. A les entendre, tout est bien, et tout le monde est bon pour eux. Ils souffrent, sans doute; mais comme ils patientent, ils souffrent moins que d'autres, et comme ils espèrent, ils souffrent mieux.
Et cependant, avant d'écrire ces lignes, nous avons, nous aussi, suivi l'itinéraire des martyrs. Nous avons vu à Mazas ces longues nefs à triple étage, à double galerie, rayonnant autour d'un centre, et des deux côtés, à tous les étages, toutes ces portes armées de verrous et munies du guichet réglementaire, et ces étroites cellules dont nous avons déjà fait l'inventaire. Quant au fameux promenoir si souvent mentionné dans les lettres des captifs, qu'on se figure de petits préaux triangulaires, fermés d'une grille en avant et de murs sur les deux autres côtés, sans abri d'ailleurs et sans autre siège qu'un cube de pierre posé dans un coin: les détenus, pendant leur récréation solitaire, ne peuvent entrevoir absolument personne, si ce n'est sur le belvédère du milieu, le gardien qui les surveille.
Pour que les otages aient été contents à Mazas, il fallait qu'ils fussent vraiment de la race des martyrs ! C'est ce que révèle d'une manière extrêmement glorieuse pour la congrégation de Picpus une lettre du P. Radigue, écrite le 3 mai au R. P. Bousquet, son supérieur général. On croirait lire une épitre retrouvée dans les écrits de saint Ignace d'Antioche.
« Mon très-révérend Père,
ce Je suis maintenant fier de me trouver à la suite de tant d'illustres confesseurs, qui ont rendu témoignage à Jésus- Christ. Je pense au glorieux Apôtre Pierre dans la prison Mamertime ; tous les jours je baise avec amour un foc simile de ses chaînes, que je suis heureux de posséder. Je pense au grand saint Paul, en lisant ses souffrances dans les Actes et dans lesÉpttres. Ce que je souffre n'est rien en comparaison; c'est beaucoup pour moi, parce que je suis faible.
Je passe en revue tant d'autres saînis et de saintes qui sont loués pour avoir souffert ce que je souffre, et je me demande alors pourquoi je ne me trouverais pas heureux de ce qui a fait la félicité des saints. Les fêtes de chaque jour me fournissent encore des encouragements. Gomment se plaindre en disant l'office de Saint Athanase? et aujourd'hui, comment n'être pas glorieux de porter un peu de cette croix dont on célèbre le triomphe? Je pense & la Congrégation dont tous les membres prient pour nous ; je pense h vous surtout, bien-aimé Père, qui souffrez autant que nous de nos souffrances. Je suis tout joyeux de tenir votre place ici et de vous savoir en sûreté; vous pouvez consoler la famille et la diriger. Je tâche de m'unir au saint Sacrifice célébré dans nos chapelles, aux adorateurs et aux adoratrices qui nous remplacent au pied du saint Tabernacle. Je me suis orienté ; et comme Daniel se tournait vers Jérusalem, je me tourne vers les sanctuaires de la maison mère, et j'adore avec les membres de la famille qui y sont encore, hélas! aussi, dans la captivité. »
Une seule douleur désolait ces généreux confesseurs pendant qu'ils souffraient ainsi pour l'Église et pour la France, c'était d'être privés de la messe et de la communion. « Si j'étais petit oiseau, écrivait l'un d'eux, j'irais tous les matins entendre la messe quelque part, et je reviendrais après volontiers dans ma cage».
Que ne peut la charité de Dieu ! Une fois de plus, il voulut bien, comme dit Bossuet, chercher d'autres voiles et d'autres ténèbres, que ces voiles et ces ténèbres mystiques dont il se couvre volontairement dans l'Eucharistie. On joignit aux provisions de bouche envoyées à Mazas quelques hosties consacrées, et ainsi, en dépit de la surveillance des sbires de la Commune, le Christ pénétra dans la cellule des pauvres prisonniers. Quelle joie pour leur cœur I II faut lire la lettre ou plutôt l'hymne écrit par le P. Clerc après qu'il eût reçu quatre hosties consacrées.
« Tout est arrivé en parfait état, et tout était disposé avec une industrie et une adresse admirables. J'aime mieux laisser à votre piété le soin de se retracer ma joie que d'essayer de le faire par ma plume. Mais je crois bien pouvoir dire que
je défie tous les événements. 11 n'y a plus de prison, il n'y a plus de solitude, et j'ai confiance que si Notre-Seigneur permet aux méchants de satisfaire toute leur haine et de prévaloir pendant quelques heures, il prévaudra sur eux, en ce moment-là même, par le plus faible et par le plus vil instrument.
a Ah! mon Dieu, que vous êtes bon! et qu'il est vrai que la miséricorde de votre cœur ne sera jamais démentie!
« Je n'avais pas osé concevoir l'espérance d'un tel bien : posséder Notre-Seigneur, l'avoir pour compagnon de ma captivité, le porter sur mon cœur et reposer sur le sien comme il Ta permis à son bien-aimé Jean. Oui, c'est trop pour moi, et ma pensée ne s'y arrêtait pas. Et cependant cela esL. • • •
« Âh! prison, chère prison, toi dont j'ai baisé les murs en disant : Bona Crux, quel bien tu me veux! Tu n'es plus une prison, tu es une chapelle. Tu n'es plus même une solitude, puisque je n'y suis pas seul, que mon Seigneur et mon roi y demeure avec moi.
« Oh ! dure toujours ma prison qui me vaut de porter mon Seigneur sur mon cœur, non pas comme un signe, mais comme la réalité de mon amour avec lui. J'avais l'espérance que Dieu me donnerait la force de bien mourir; aujourd'hui, mon espérance est devenue une vraie et solide confiance. Il me semble que je peux tout en celui qui me fortifie et qui m'accompagnera jusqu'à la mort. Le voudra-t-il? Ce que je sais, c'est que s'il ne le veut pas, j'en aurai un regret que rien ne pourra calmer.... »
Le P. Ducoudray clôt cette correspondance de Mazas Yal^ leluia dans le cœur et le fiât sur les lèvres :
« J'ai tout reçu. Quelle surprise! Quelle joie! Je ne suis pas seul! Notro-Seigneur pour hôte dans ma petite cellule! Et c'est vrai, Credo ! Je nae suis cru au jour de ma première communion, et je me suis surpris fondant en larmes. Depuis quarante-cinq jours, j'étais privé d'un si riche bien, de mon seul trésor ! Je me renferme dans mon cénacle, et je voudrais bien, après ces jours qui nous séparent de la Pentecôte, revoir la lumière du ciel.... »
Ouï, Martyrs de Jésus-Christ, vous deviez revoir la lumière du ciel, et c'était pour aller dans la sainte patrie de vos âmes! Telle était la perspective qui faisait tressaillir de joie un jeune séminariste de Saint-Sulpice, M. Paul Seigneret, dont M. Bouet vientde retracer l'innocente vie en des pages émues. Sous la même impression que ses nobles compagnons de captivité, M. Seigneret écrivait dans les premiers jours de mai & un directeur de Saint-Sulpice, M. Sire :
«Vous avez vu sans doute les discours prononcés à l'Hôtel de ville après le renversement de la colonne Vendôme. Les journaux auront reproduit cela en province; nos pauvres familles doivent être épouvantées. Ce sont elles qui sont à plaindre et non pas nous.
« Pour nous, la Commune sans qu'elle s'en doute, nous a fait tressaillir d'espérance avec ses menaces. Serait-il donc possible qu'au commencement seulement de notre vie, Dieu nous tint quittes du reste, et que nous fussions jugés dignes de lui rendre ce témoignage du sang, plus fécond que l'emploi de mille vies ! Heureux le jour où nous verrons ces choses, si jamais elles nous arrivent! Je n'y puis penser sans larmes dans les yeux. »
Ces nobles paroles, souvent publiées depuis la mort du saint jeune homme, ont valu à sa modeste mémoire Thonneur assurément bien inattendu, mais qu'on a jugé mérité, d'attirer l'attention des personnes les plus illustres et les plus compétentes en matière de noble langage. Le 7 décembre 1871, à la séance de réception de M. Xavier Marmier à l'Académie française, M. Cuvillier-Fleury, a cité, en terminant son discours, ces lignes qu'anime un si généreux enthousiasme; et son éloquente péroraison a été vivement applaudie par l'auditoire.