‹ Histoire de la Commune de Paris en 1871Chapitre 110 sur 178 · NÉGOCIATIONS ET DÉMARCHES EN FAVEUR DES PRISONNIERS · texte numérisé non relu

NÉGOCIATIONS ET DÉMARCHES EN FAVEUR DES PRISONNIERS

La Commune demande à TArehevéque de solliciter rechange de Blanqai contre dÎTers prisonniers. — Monseigneur écrit dans ce sens à M. Thiers. — M. Lagarde, porteur du message^ est retenu à Versailles. — Nouvelle lettre arrachée au prélat et apportée par le curé de Montmartre. — La première négociation est ainsi compromise et n'aboutit pas, grâce à l'ineptie de la Commune. — Nouvelles tentatives. — Le pape Pie iX charge le nonce apostolique, en France, de faire des démarches auprès des représentants des puissances, en faveur de Mgr Darboy. — Entreivue de M. Wasburne avet le vénérable prélat. — Visite de M. Rousse à TArchevèque, à M. Deguerry et au P. Caubert. — Sa relation.

Sous rinfluence de l'esprit anti-social qui les animait, les gens de la Commune n'avaient pas môme conscience du caractère odieux de leurs procédés envers les otages. Non-seulement ils ne rougirent pas de traiter d'une manière indigne le premier pasteur du diocèse, mais ils osèrent bien aller dans son cachot lui demander des lettres pour M. Thiers, en lui faisant entrevoir des représailles, des exécutions par rémeute, si ce qu'ils prétendaient obtenir n'était pas accordé. Et le principal rédacteur de leur Journal officiel^ celui-là même qui, par l'indécence de sa tenue, s'est fait chasser de la cathédrale de Londres, pendant le service d'actions de grâces pour la guérison du prince de Galles, ne pouvait trop admirer l'homme habile qui croyait avoir trouvé le moyen de forcer la main au chef de l'État. Or voici ce qu'on demandait :

Par une étrange ratalité, l'homme 'qui avait été condamné à mort pour la cause de la Révolution et de l'idée communale, Blanquiy était séquestré dans une prison ignorée, à l'heure même où cette révolution triomphait. La Commune en fut frappée, et, à la prière d'un ami du conspirateur, le citoyen Flotte, elle résolut de demander l'élargissement de Blanqui. C'est alors que s'ouvrit cette négociation autour de laquelle on a fait tant de bruit, et qu'il est peutêtre temps d'approfondir avec plus de calme. Nous n'avons pas à défendre une cause qui n'a été condamnée que sur l'exposé des journaux de la Commune ou de récits passionnés et tronqués. Le personnage inculpé se recommande suffisamment par son passé, ainsi que par le témoignage public de ceux qui. seuls, avaient le droit de l'entendre et de recevoir communication des pièces qu'il a entre les mains. Mais nous bornant à ce qui est connu et à ce que nous avons pu recueillir nous-môme à Versailles, où nous étions à cette époque, il nous sera sans doute permis de faire remarquer que, quoique incomplets, les faits et les documents que nous relatons sont loin de justifier les mensonges intéressés qui pullulent dans la ptige d'histoire du Journal officiel de la Commune, et les jugements précipités auxquels ils ont donné lieu.

Le 12 avril, M. l'abbé Lagarde, qui partageait à Mazas la captivité de son Archevêque, fut chargé par Monseigneur d'aller porter à M. Thiers une lettre dans laquelle il sollicitait réchang;e de M. Blanqui, malade et prisonnier, contre divers otages de la Commune de Paris. Le vicaire général accepta cette mission de grand cœur, avec l'espérance que ce serait peut-être un premier pas dans la voie d'une conciliation.

M. Lagarde, parti le 12, ne put arriver à Versailles que le 1 3 ; il remit aussitôt la lettre suivante à M. Thiers, en ajoutant quelques mots inspirés par la religion et le dévoûment:

« Prison de MazaSy 12 avril 1871.

« Monsieur le Président,

« J'ai l'honneur de vous soumettre une communication que j'ai reçue hier soir, et je vous prie d'y donner la suite

que voire sagesse et votre humanité jugeront la plus convenable.

« Un homme influent, très-lié avec M. Blanqui par certaines idées politiques et surtout par le sentiment d'une vieille et solide amitié, s'occupe activement de faire qu'il soit mis en liberté. Dans cette vue, il a proposé de lui-même, aux commissaires que cela concerne, cet arrangement : si M. Blanqui est mis en liberté, l'Archevêque de Paris sera rendu à la liberté avec sa sœur, M. le Président Bonjean, H. Deguerry, curé de la Madeleine et M. Lagarde vicaire-général de Paris, celui-J& même qui vous remettra la présente lettre. La proposition a été agréée, et c'est en cet état qu'on me demande de l'appuyer près de vous.

ce Quoique je sois un peu dans cette aflaire, j'ose la recommander à votre haute bienveillance; mes motifs vous paraîtront plausibles, je l'espère.

a II n'y a déjà que trop de causes de dissentiment et d'aigreur parmi nous; puisqu'une occasion se présente de faire une transaction, qui du reste ne regarde que les personnes et non les principes, ne serait-il pas sage d'y donner les mains et de contribuer ainsi à préparer l'apaisement des esprits? L'opinion ne comprendrait peut-être pas un tel refus.

<c Dans les crises aiguës comme celle que nous traversons, des représailles, des exécutions par l'émeute, quand elles ne toucheraient que deux ou trois personnes, ajoutent à la terreur des uns, à la colère des autres et aggravent . çncore la situation. Permettez-mai de vous dire, sans autres détails, que cette question d'humanité mérite de fixer toute votre attention, dans l'état présent des choses à Paris.

« Oserai-je, Monsieur le Président, vous avouer ma dernière raison ? Touché du zèle que la personne dont je parle déployait avec une amitié si vraie en faveur de M. Blanqui, mon cœur d'homme et de prêtre n'a pas su résister à ses sollicitations émues, et j'ai pris l'engagement de vous demander l'élargissement de M. Blanqui le plus promptement possible. C'est ce que je viens de faire.

«Je serais heureux. Monsieur le Président, que ce que

je sollicite ne vous parût point impossible; j'aurais rendu service à plusieurs personnes, et même à mon pays tout entier.

« G. Darboy, Archevêque de Paris. »

M. Thiers promit une réponse pour le lendemain, et la bienveillance de son accueil donnait un certain espoir ; mais ce jour-là, lorsque M. Lagarde se présenta pour recevoir cette réponse, une autre lettre de Monseigneur, apportée par M. l'abbé Bertaut, curé de Montmartre, avait gravement modifié les dispositions de la veille.

Voici cette seconde lettre :

« De Maxas 8 avril 1871.

a Monsieur le Président,

« Hier vendredi, après un interrogatoire que j'ai subi à Mazas où je suis détenu en ce moment, les personnes qui venaient m'interroger m'ont assuré que des actes barbares avaient été commis contre des gardes nationaux par divers corps de l'armée dans leô derniers combats : on aurait fusillé les prisonniers et achevé les blessés sur le champ de bataille. Ces personnes, voyant combien j'hésitais à croire que de tels actes pussent être exercés par des Français contre des Français, m'ont dit ne parler que d'après des renseignements certains.

« Je pars de là, monsieur le Président, pour appeler votre attention sur un fait aussi grave, qui peut-être ne vous est pas connu, et pour vous prier instamment de voir ce qu'il y aurait à faire dans des conjonctures si douloureuses. Si une enquête forçait à dire qu'en effet d'atroces excès ont ajouté à l'horreur de nos discordes fratricides, ils ne seraient certainement que le résultat d'emportements particuliers et tout individuels. Néanmoins, il est possible peut-être d'en prévenir te retour, et j'ai pensé que vous pouvez plus que personne prendre à ce sujet des mesures efficaces.

« Personne ne trouvera mauvais qu'au milieu de la lutte actuelle, étant donné le caractère qu'elle a revêtu dans ces

derniers jours, j'intervienne auprès de tous ceux qui peuvent la modérer ou la faire finir. ^

« L'humanité, la religion me le conseillent et me Tordonnent. v

«Je n'ai que des supplications; je vous les adresse avec confiance.

A Elles partent d'un cœur d'homme qui compatit depuis plusieurs mois à bien des misères; elles partent d'un cœur français que les déchirements de la patrie font douloureusement saigner; elles partent d'un cœur religieux et épiscopal qui est prêt à tous les sacrifices, même à celui de la vie, en faveur de ceux que Dieu lui a donnés pour compatriotes et pour diocésains.

« Je vous en conjure donc, Monsieur le Président, usez de tout votre ascendant pour amener promptement la fin de notre guerre civile, et en tout cas pour en adoucir le caractère autant que cela peut dépendre de vous.

« Veuillez, Monsieur le Président, agréer l'hommage de mes sentiments très-respectueux.

« G. Darboy, archevêque de Paris. »

« P. S. — La teneur de ma lettre prouve assez que je l'ai écrite d'après la communication qui m'a été faite; je n'ai pas besoin d'ajouter que je l'ai écrite non-seulement en dehors de toute pression, mais spontanément et de grand cœur.»

M. Thiers, péniblement impressionné, fit presque sur-lechamp à cette lettre la réponse suivante :

€ Vei\^ ailles 14 avril 187L « Monseigneur,

« J'ai reçu la lettre que M. le curé de Montmartre m'a remise de votre part, et je me hâte de vous répondre avec la sincérité de laquelle je ne m'écarterai jamais.

« Les faits sur lesquels vous appelez mon attention sont absolument faux^ et je suis véritablement surpris qu'un prélat aussi éclairé que vous, Monseigneur, ait admis un instant

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qu'ils pussent avoir quelque degré de vérité. Jamais Tannée n'a commis, ni ne commettra, les crimes odieux que lui imputent des hommes qui assassinent leurs généraux, et ne craignent pas de faire succéder les horreurs de la guerre civile aux horreurs de la guerre étrangère. Pendant la lutte, nos soldats se défendent avec ardeur, c'est possible; mais le combat terminé, ils rentrent dans la générosité du caractère national, et nous ea avons ici la fNrcuve matérielle exposée à tous les regards.

» Les hôpitaux de Versailles contiennent quantité de blessés appartenant à l'insurrection, et qui sont soignés comme les défenseurs de l'ordre eux-mêmes. Ce n'est pas tout, nous avons eu entre nos mains seize cents prisonniers qui ont été transportés à Belle-Isle et dans quelques postes maritimes, où ils sont traités comme des prisonniers ordinaires, et même beaucoup mieux que ne le seraient les nôtres, si nous avions eu le malheur d'en laisser dans les mains de l'insurrection.

Je repousse donc. Monseigneur, les calomnies qu'on vouS' a fait entendre; j'aRirmeque jamais nos soldats n'ont fusillé les prisonniers, que toutes les victimes de cette affreuse guerre civile ont succombé dans la chaleur du combat, que nos soldats n'ont pas cessé de s'inspirer des principes d'humanité qui nous animent tous, et qui seuls conviennent aux convictions et aux sentiments du Gouvernement librement élu que j'ai l'honneur de représenter.

« J'ai déclaré, et je déclare encore, que tous les hommes égarés qui, revenus de leurs erreurs, déposeraient les armes, auraient la vie sauve, & moins qu'ils ne fussent jvdiciaii»e^ ment convaincus de participation aux abominables assassinats que tous les honnêtes gens déplorent; que les ouvriers nécessiteux recevraient, pour quelque temps encore, le subside qui les a fait vivre pendant le siège, et que tout serait oublié une fois Tordre établi.

a Voilà les déclarations que j*ai faites, que je renouvelle et aluxquelles je resterai fidèle, quoi qu'il arrive, et je nie absolument les faits qui seraient contraires à ces déclarations, a Recevez, Monseigneur, l'expression de mon respect et de la douleur que j'éprouve en vous voyant victime de cet

affreux système des otages, emprunté au régime de la Terreur, et qui semblait ne devoir jamais reparaître chez nous.

« Le président du conseil,

« A. Thiers. »

L'étonnement du chef de TÉtat fut partagé par le public; personne ne comprenait comment Monseigneur avaitpu consentir à écrire une semblable lettre. Mais telle n'eût pas été l'impression générale, si on eût considéré que cette lettre avait été faite en prison, à la demande des agents de la Commune, menaçant d'appliquer la loi dite des otages, nonseulement à TArchevèque, mais aux autres détenus. C'est donc dans un but d'humanité, et non par crainte de voir exercer des représailles contre sa personne, que Monseigneur ne refusa pas de faire cette démarche. Quoi qu'il en soit, elle fut cause que M. Thiers ajourna sa réponse à la letlre qu'avait apportée M. Lagarde. Le devoir du vicaire général était de se soumettre et d'attendre, pour ne point brusquer un dénoûment qui n'était que compromis ; il s'empressa d'en informer le citoyen Flotte. Le 15, il lui écrivit de Versailles:

« Monsieur,

a J'ai écrit à Monseigneur l'Archevêque, sous le couvert de M. le directeur de la prison de Mazas, une lettre qui lui sera parvenue, je l'espère, et qui vous a sans doute été communiquée. Je tiens à vous écrire directement, comme vous m'y avez autorisé, pour vous faire connaître les nouveaux relards qui me sont imposés. J'ai vu quatre fois déjà le personnage à qui la lettre de Monseigneur l'Archevêque était adressée, et je dois, pour me conformer à ses ordres, attendre encore deux jours la réponse définitive. Quelle sera-t-elle? Je ne puis vous dire qu'une chose, c'est que je ne néglige rien pour qu'elle soit dans le sens de vos désirs et des nôtres.

« Dans ma première visite, j'espérais qu'il en serait ainsi et que je reviendrais sans beaucoup tarder avec cette bonne nouvelle. On m'avait bien fait quelques difficultés ; mais on m'avait témoigné des intentions favorables. Malheureuse-

menl la lettre publiée dans Y Affranchi^ et apportée ici après cette publication aussi bien qu'après la rémise de la mienne, a modifié les impressions. II y a eu conseil et ajournement pour notre affaire. Puisqu'on m'a formellement invité à différer mon départ de deux jours, c'est que tout n'est pas fini, et je vais me remettre en campagne. Puissé-je réussir encore une fois! Vous ne pouvez douter ni de mon désir, ni de mon zèle. Permettez-moi d'ajouter qu'outre les intérêts si graves qui sont en jeu et qui me touchent de si près, je serais heureux de vous prouver autrement que par des paroles la reconnaissance que m'ont inspirée vos procédés et vos sentiments. Quoi qu'il arrive, et quel que soit le résultat de mon voyage, je garderai, croyez-le bien, le meilleur souvenir de notre rencontre.

« Veuillez, etc.

« E.-J. Lagardi:. »

Rien n'était encore désespéré; mais M. Flotte, que son affection pour M. Blanqui rendait d'une impatience extrême, voulut une réponse après cinq ou six jours d'attente, temps bien court quand on songe aux difficultés d'obtenir des audiences et de se mettre en rapport avec un personnage aussi occupé que le chef du pouvoir exécutif. Le 18, il alla trouver Mgr Darboy et lui demanda « un mot de sa main » pour M, Tabbé Lagarde. L'Archevêque lui remit le billet suivant :

« V Archevêque de Paris à M, Lagarde , son Grand Vicaire,

a M. Flotte, inquiet du retard que parait éprouver le retour de M. Lagarde, et voulant dégager vis-à-vis de la Commune la parole qu'il avait donnée, part pour Versailles à l'effet de communiquer son appréciation au négociateur.

a Je ne puis qu'engager M. le Grand Vicaire à faire connaître au juste à M. Flotte l'état de la question, à s'entendre avec lui, soit pour prolonger son séjour encore de vingtquatre heures, si c'est absolument nécessaire, soit pour rentrer immédialemenl à Paris si c'est jugé plus convenable.

a De Mazas, 19 avril 187i.

« 6. ,., Archevêque de Paris. »

M. Flotte voulait porter lui-même ce billet 5 mais ses amis lui ayant fait observer qu'il pouvait être arrêté, il le fil remettre à M. Lagarde, qui répondit :

« M. Thiers me retient toujours ici, et je ne puis qu'attendre des ordres comme je V ai plusieurs fois écrit à Monseigneur. Aussitôt que j'aurai du nouveau, je m'empresserai d'écrire. »

Le Journal officiel de la Commune conclut que M. Lagarde refusait de revenir; le billet de l'Archevêque n'implique pas cette conclusion; M. Lagarde dit que « M. Thiers le retient toujours à Versailles », mais il ne déclare pas qu'il ne reviendra pas.

M. Flotte, de plus en plus impatient, alla trouver Mgr Darboy qui, sur des instances extrêmement pressantes, lui remit encore quelques lignes pour son Grand Vicaire.

« Au reçu de cette lettre, et en quelque état que se trouve la négociation dont il a été chargé, M. Lagarde voudra bien reprendre immédiatement le chemin de Paris et rentrer à Mazas. On ne comprend guère que dix jours ne suffisent pas à un Gouvernement pour savoir s'il veut accepter ou non réchange proposé. Ce retard nous compromet gravement et peut avoir les plus fâcheux résultats.

« De Mazas, le 23 avril 1871.

« G..., Archevêque. »

Cette lettre de l'Archevêque païaît un peu dure, surtout pour un vicaire général qui lui avait donné une preuve éclatante de dévouement et de courage, en partageant volontairement sa captivité* Mais il faut remarquer que les lettres et billets de Monseigneur sont datés de Mazas, et attestent par là même qu'ils» ne sont pas l'œuvre d'un homme en liberté; leur teneur prouve que le prélat n'a pas écrit de son propre mouvement, mais d'après les instances réitérées des amis de Blanqui, venant le trouver avec l'autorisation des commissaires de la Commune. On doit se rappeler aussi les tristes perspectives si souvent offertes à l'infortuné prélat ; la Commune ne parlait que de représailles^ d'etrécu/io^w par Vémeute. De telles menaces, nous l'avons déjà fait remar-

quer, n'auraient eu aucune action sur l'Archevêque s'il avait été seul en cause. Mais refuser les lettres qu'on lui demandait, c'était non-seulement rendre plus périlleuse la situation des quatre personnes comprises avec lui dans la négociation, mais encore exciter contre tout le clergé et toute l'Église de Paris la rage de leurs ennemis. C'est là surtout le motif qui a certainement déterminé le pontife. On le sent, en lisant ses lettres, écrites pourtant sous le regard de ses geôliers. On le sentirait bien davantage si la Commune n'a* vait impudemment altéré le texte du dernier billet de Monseigneur, en supprimant après ces mots : on ne comprend guèrey l'adverbe ici qui se lit dans l'original que nous avons vu à Versailles.

Mais ce qui ne laisse aucun doute à ce sujet, c'est l'article publié dans le Cri du peuple, journal de Jules Vallès, le jour même où paraissait la lettre de Monseigneur. L'auteur, Casimir Bouit, s'efforçait de prouver que l'Archevêque de Paris, et en sa personne le clergé français, avait fait un serment à la Commune, l'avait violé et devait par conséquent être traité sans miséricorde. On lisait dans cet article qui avait pour titre le Serment :

<r. La Commune savait que dans les fers, dans un cachot inaccessible, torturé sans doute, s'éteignait lentement un condamné à mort...

« Cet homme, c'était Blanqui.*.

u Or, dans la prison de Mazas, il y avait un Archevêque, l'Archevêque de Paris.

a La Commune avait accusé cet Archevêque de haute trahison contre la République. Mais elle l'avait traité comme les républicains traitent leurs prisonniers^

a Elle dit à ce prisonnier : « Vous serez libre, mais à la « condition que Blanqui sera relâché. Vous sereal librd, vous « et votre vicaire général arrêté comme vous. »

« L'Archevêque écrivit une lettre à M; Thiers, une lettré dont nous avons entre les mains l'autographe.

« Pour la porter à Versailles, l'Archevêque choisit son vicaire général, prisonnier comme lui.

« Mais avant le départ, il fit jurer à ce vicaire de revenir

quand môme et, en cas de refus de la part de Versailles, de rentrer à Mazas.

« Le vicaire général jura sur son honneur d'homme et de prêtre de revenir.

« L'Archevêque de Paris, promit le retour de son vicaire.

« Il jura, lui aussi, sur son honneur d'homme et de prêtre, cl sur sa tète.

« Eh bien, ce double serment, le prêtre et Thommc l'ont foulé sous leurs pieds.

« Depuis huit jours, le vicaire général est à Versailles, tergiversant, temporisant, jouant avec le serment donné, disant qu'il est aux ordres de M. Thiers, et que M. Thiers lui défend de revenir encore.

a Pendant ce temps, le citoyen Blanqui, malade au moment de l'arrestation, agonise peut-être dans son cachot.

« Où?... Nul ne le sait et nul ne peut le savoir, pas même sa famille.

« Voilà les faits.

« Nous ne voulons pas les juger aujourd'hui.

« Nous avons entre les mains toutes les pièces, nous allons les publier.

« Le peuple appréciera.

« Ce nous est cependant un devoir de consUiter que le êlergé français a, dans la personne de Mgr Darboy et de son vicaire général, trahi son serment juré sur la tête de son Archevêque.

« Que Paris juge maintenant où est la modération, l'honneur, la justice et sur qui devra retomber la responsabilité des événements. »

11 est manifeste (juc des hommes qui tenaient ce langage ctident prêts à réaliser leurs menaces, et que, si le vicaire général était revenu, il n'en eût pas été quitte cette fois pour être emprisonné dans la cellule d'un malfaiteur.

Or, c'est seulement le 20 avril, le lendemain- du jour où avait paru cet odieux et violent article, que M. Lagarde, recevait du Gouvernement de Versailles la réponse à la lettre qu'il lui avait remise le 13. Cette réponse était close, et on refusait d'en faire connaître le sens et les termes. On ren-

voyait ainsi, comme un commissionnaire ignorant la mission qu'on lui confiait, porteur peut-être de son arrêt do mort et de celui de beaucoup d'autres, l'homme qui était venu en négociateur avec une lettre ouverte et des instructions verbales qui la complétaient.

M. Lagarde ne pouvait évidemment accepter un congé qu'on lui donnait d'une façon si étrange. D'un autre côté, il ne se trouvait lié par sa parole ni vis à vis de la Commune, ni vis à vis de l'Archevêque, car il n'avait pas juré de revenir à Mazas en cas d'insuccès dans sa négociation, comme on l'a faussement prétendu. Il devait donc avant tout chercher à éclairer Monseigneur sur l'état réel des choses et sur les conséquences d'un retour qui ne cofhpromettait pas que le Grand Vicaire. C'est ce qu'il parvint à faire, non sans peine, par l'intermédiaire de ce bienveillant jurisconsulte dont nous avons déjà loué avec justice le précieux dévouement. Il demandait au prélat de vouloir bien lui faire connaître, par un mot remis à M. Plou et non plus à M. Flotte, ses véritables désirs, et de les exprimer en termes assez paternels pour qu'il parût rentrer à Mazas spontanément et sans compromettre sa dignité d'homme et de prêtre. Ce mot, Monseigneur ne l'écrivit pas, hésitant sans doute devant les suites du retour de son vicaire général, qui, sans rien sauver, pouvait tout aggraver et précipiter.

Ainsi s'explique la prolongation du séjour de M. l'abbé Lagarde à Versailles : il fut. retenu par l'incident de la lettre du curé de Montmartre, les hésitations de M. Thiers, qui fil attendre dix jours sa réponse, et l'article violent du M du Peuple, Il ne négligea rien pour arriver à des explications avec l'Archevêque et l'éclairer sur la situation réelle. Et, quelle que soit la manière d'apprécier sa conduite, on ne peut s'empêcher de reconnaître que loin d'avoir aggravé la situation, comme ne craint pas de l'insinuer M. Fèvre à la suite du P. Perny, elle n'a pu que retarder la catastrophe finale'.

1. Il est vraiment étonnant de voir avec quelle légèreté ont élé écrits la plupart des ouvrages qui ont paru sur la période communale et, en particu-

Voilà tout ce que nous pouvons dire de cette affaire, qui passionna au plus haut point et en sens divers l'opinion publique. Mais cet exposé suffit pour préciser la part qu'y prit M. l'abbé Lagarde, et réduire à néant les violentes et injustes attaques dont il a été l'objet.

Quant à ce qui regarde l'issue de la négociation, on sait qu'elle ne fut pas heureuse, grâce à l'ineptie de la Commune, comme l'a dit Raoul Rigault au bâtonnier des avocats*. Le soir même de la malencontreuse arrivée à Versailles de M. le curé de Montmartre, le conseil des ministres discuta la question de savoir si, comme l'avait proposé la Commune, par l'intermédiaire de Mgr Darboy et de ses amis, on rendrait Bl'anquf en échange de l'Archevêque. Laqueslion fut résolue négativement. Blanqui était sous le coup d'une condamnation à mort par contumace ; il était donc régulièrement emprisonné, et la justice devait suivre son cours. Cette considération dicta la réponse du Gouvernement. Mais pressé par les instances de M. l'abbé Lagarde, le conseil des ministres ne voulut pas assumer sur lui seul la responsabilité d'une si grave résolution; il s'adressa à la commission des Quinze et lui demanda son avis : la commission, à l'unanimité, refusa l'échange des prisonniers. De ce jour fut décidée par la Commune, annoncée hautement par ses journaux et demandée avec frénésie par les orateurs des clubs, la mort de Monseigneur et le massacre des otages.

Voici avec quelle extrême violence le citoyen Gustave Maroteau en parlait dans la Montagne :

« Les chiens ne vont plus se contenter de regarder les

lier, sur la négociation dont fut chargé M. Tabbé Lagarde. Ainsi M. Fèvre dît, dans sa brochure : Vie et œuvres de Mgr Darboy j page 91 : « La négociation n'aboutit point ; Tabbé Lagarde, relâché sur parole, tomba malade (ce qui est inexact) et ne put revenir. L'Ârcbevôque en éprouva du mécontentement, peutêtre un surcroît de rigueurs. • Puis, deux lignes plus l)as, M. Fèvre ajoute : a La loyauté, la résignation, la noblesse de TArchevéque, qui d'ailleurs était aimé du peuple à cause de ses talents et de son origine, valurent bientôt à sa captivité des adoucissements. » Donc il n*y a pas eu le surcroît de rigueurs signalé plus haut.

1. Comme Raoul Rigault parlait à M. Rousse de la négociation commencée avec Versailles, M. Rousse lui fit observer qu'elle était engagée depuis long> temps et qu'elle avait échoué. ■ Oui, répondit Raoul Rigault, parce que c'a été mal mené, mais nous sommes sur un autre terrain. »

évoques, ils les mordropl; nos balles ne s'aplatiront pas sur les scapulaires; pas une voix ne s'élèvera pour nous maudire le jour où on fusillera TArchevéque Darboy.

« Il faut que M. Thiers le sache, il faut que M. Favro, le marguillier, ne Tignore pas.

a Nous avons pris Darboy comme otage, et si Ton ne non s rend point Blanqui, il mourra.

a La Commune Ta promis; si elle hésitait, le peuple tiendrait le serment pour elle.

« Et ne l'accuserait pas !

« Que la justice des tribunaux commence, » disait Danton au lendemain des massacres de septembre, et celle du peuple cessera....

« .,..Ah! j'ai bien peur pour Mgr l'archevêque de Paris. »

Le monde catholique et diplomatique s'émut vivement de ces sinistres dispositions. Le citoyen Nory Ott, délégué du lord maire de Londres, le nonce du pape et l'ambassadeur des États-Unis allèrent eux-mêmes à Versailles appuyer auprès de M. Thiers la demande précédemment autoriséQ par la Commune.

De son côté, le citoyen Flotte, que son amitié pour Blanqui avait déjà fait l'intermédiaire de la première négociation, vint remettre entre les mains du chef du pouvoir exécutif une nouvelle lettre aussi pressante que les autres de Mgr Darboy et de M. le curé de la Madeleine, demandant au nom de la religion, au nom de l'humanité, au nom de la justice, le consentement de M. Thiers.

Le citoyen Flotte eut avec le chef du Gouvernement deux longues conversations, dans lesquelles celui-ci déclara qu'il n'y avait plus à cette heure qu'une loi : la loi de la guerre. Et M. Thiers, qui avait refusé la mise en liberté de Blanqui aux premières demandes de l'Archevêque, la refusa de nouveau à l'ambassadeur d'Amérique, au nonce du pape et au délégué du lord maire de Londres, en alléguant que l'élar-

gissement de Blanqui donnerait à Tlnsurrcction un chef trop dangereux.

Quelque décourageant que fût Tinsuccès de tant de tentatives, M. Cernuschî, préoccupé du sort de M. Chaudey, accueillit aussi dans Içs derniers jours du règne de la Commune la proposition d'une promesse de liberté pour son collaborateur et ami, et pour tous les otages, si le pouvoir exécutif accordait la délivrance de Blanqui. Il se rendit aussitôt à Versailles et obtint de M. Tliiers, non rélargisscment du conspirateur, mais la permission pour sa sœur de lui rendre visite dans les prisons de Cahors.

Quelle influence exercèrent sûr le sort des otages ces refus successifs de M. Thiers? Dans une pièce émanée du conseil général de Tlnternationale, il est dit formellement qu'elle fut considérable. Le conseil attribue môme uniquement à cette détermination tous les massacres de mai : « Le véritable assassin de TArchevèque Darboy, c'est Thiers : la Commune avait à plusieurs reprises offert d'échanger l'Archevêque et plusieurs prêtres par-dessus le marché, contre Blanqui seul, alors entre, les mains de Thiers. Thiers refusa obstinément. Il savait que Blanqui donnerait une tête i\ la Commune; tandis que l'Archevêque servirait mieux ses desseins, quand il ne serait plus qu'un cadavre. Thiers a suivi le précédent de Cavaignac. En juin 1848, Cavaignac et ses hommes d'ordre ont poussé des cris d'horreur en stigmatisant les insurgés comme les assassins de l'Archevêque Affre, sachant bien en même temps que l'Archevêque avait été tué par les soldats de l'ordre! M. Jacquemet, le vicaire général, qui y était, leur avait fourni des preuves positives de ce fait*. » Sans être, il s'en faut, aussi affirmatif, nous croyons cependant que le i'efus de M. Thiers contribua au massacre des otages, en préparant les esprits communeux à cette terrible éventualité qu'on leur représentait comme une simple et légitime représaille. Mais, malgré

1 . Tho civil >yar en France. Address of the gênerai Council of the international Working-mens-Association. Brochure en-12,de 4.^ pages très-compactes, publiée à Londres, chez Edward Truclore, 256, High-Holborn, c'est-à-dire au siège même de rintcmationale.

les liens de religion et d'amitié qui nous unissaient à plu-, sieurs de ces vénérables personnages, nous sommes bien obligé d'admettre qu'en repoussant la demande de la Commune, M. Thiers remplissait un des plus grands devoirs de Tordre moral et politique. Accepter. l'échange des prisonniers, c'était, aux yeux de la France, des grandes villes surtout, qui hésitaient entre les deux partis, reconnaître aux partisans de la Commune le caractère de belligérants ; c'était aussi faire acte de faiblesse gouvernementale en face des Prussiens qui suivaient, sans en rien perdre, les péripéties de celte lutte intestine, et qui, on a lieu de le croire par la lettre du général Fabrice à M. Jules Favre, eurent une forte tentation d'en profiter pour entrer dans Paris et y faire la loi. Du reste, M. Thiers avait des moliTs d'espérer que le soin de sa propre sécurité engagerait la Commune à retarder les massacres jusqu'au dernier moment, et qu'alors la rapidité des manœuvres ou quelque autre circonstance empêcherait peut-être l'exécution des otages, comme cela est arrivé pour un grand nombre d'entre eux.

Outre les négociations entamées entre Paris et Versailles, au sujet de l'échange des prisonniers, des démarches furent faites auprès de la Commune pour là délivrance de Mgr Darboy. La télégraphie et la presse les attribuèrent faussement à l'initiative de M. de Bismark. C'était le pape Pie IX luimême qui les avait entreprises, en ordonnant à Son excellence le prince Flavio Chigi, son nonce apostolique en France, d'intéresser les représentants des puissances dan» cette affaire. Se conformant aussitôt aux volontés du souverain pontife, Mgr Chigi eut une entrevue avec lord Lyons, ambassadeur d'Angleterre, lequel exprima, dans les termes les mieux sentis, la satisfaction qu'il éprouvait en faisant ufie chose agréable au pape; mais après avoir pris des informations, lord Lyons reconnut son impuissance, et déclara tristement qu'il se trouvait hors d'état de protéger ses propres compatriotes dans Paris.

Sur ces entrefaites, le nouveau ministre des États-Unis, M. Washburne, présentait à Versailles ses lettres de créance à M. Thiers. Le nonce s'empressa d'aller à lui, et il en reçut

• le meilleur accueil. M. Washburne lui promit de faire, el fit réellement, les démarches les plu^ actives pour obtenir des autorités de la Commune la mise en liberté du vénérable prélat; mais n'ayant pu y parvenir, il fut cependant autorisé à lui rendre visite.

Voici dans quels termes l'ambassadeur rendit compte luimême de l'entrevue : •

« En compagnie de mon secrétaire intime, de M. et* Mme Kean, je me rendis à la prison de Mazas, où je fus admis sans difficulté. On m'introduisit dans une cellule vacante, et TArchevéque y fut immédiatement amené. Je dois avouer que je fus profondément touché de l'aspect de cet homme vénérable. Sa personne amaigrie, sa taille mince el légèrement courbée, sa longue barbe, qui, selon les apparences, n'avait pas été rasée depuis sa captivité, son visage hagard et indiquant une santé ébranlée, tout en lui était de nature à affecter les plus indifférents mêmes.

oc Je dis au prélat que, sur les instances de ses amis, je m'étais empressé d'intercéder en sa faveur, et que, bien que je ne pusse pas me promettre la satisfaction d'obtenir son élargissement, j'étais très-charmé d'avoir obtenu la permission de lui rendre visite, pour m'informer de ses besoins et pour tâcher d'apporter quelque adoucissement à la cruelle position où il se trouvait.

a L'Archevêque me remercia cordialement et avec effusion des bonnes dispositions que je lui témoignais. J'admirai l)eaucoup sa sérénité et, le dirai-je? sa gaîté d'esprit, ainsi que son intéressante conversation. Il semblait cependant avoir conscience de sa position critique, et être parfaite- . ment préparé pour le pire de tout ce qui pouvait lui arriver. Nulle parole amère, nul reproche ne furent prononcés par lui contre ses persécuteurs; mais au contraire, il me fit cotte remarque, que tout le monde les jugeait plus méchants qu'ils ne l'étaient en réalité.

« Il attendait, ajouta-t-il, avec patience, la marche logique des événements, et priait pour que la Providence trouvât une solution à ces terribles troubles, sans qu'il en résultât une plus longue effusion de sang humain.

« L'Archevêque est confiné dans une cellule d'environ six pieds sur dix, et peut-être quelque chose de plus. L'ameublement se compose d'un lit de prison, d'une chaise en bois et d'une table.

« La lumière y pénètre par une petite fenêtre. Comme prisonnier politique, le prélat peut faire venir ses repas du dehors ; et, en réponse à l'observation que je lui fis que je serais heureux de lui envoyer ce qu'il désirait, ou de lui fournir tout l'argent dont il pourrait avoir besoin, iKme dit qu'il ne lui fallait absolument rien pour le présent.

a J'étais le premier homme que l'Archevêque eût vu jusque-là dans sa prison, hormis ses gardiens et ses juges, et il ne lui avait pas été permis de recevoir des journaux ou des nouvelles de ce qui se passait au dehors.

a Je ferai tout mon possible pour lui procurer cette douceur et obtenir la permission de le revoir, pour lui offrir tous les secours et toutes les consolations en mon pouvoir. Cependant je ne puis me dissimuler que les plus grands dangers le menacent. »

Monseigneur reçut quelques jours après la visite de deux autres personnes : c'étaient deux avocats, MM. Plou et Rousse. Ils étaient bien convaincus que la Commune ne reculerait devant aucun excès, mais ils croyaient au moins à un simulacre de jugement pour les otages devant le jury d'accusation. Dès lors il fallait les défendre, quoique la condamnation des membres du clergé surtout eût été plu* sieurs fois annoncée d'avance.

Ce fut M. l'abbé Amodru, vicaire à .Notre-Dame-des- Victoires, qui-, à la prière de M. l'abbé Lagarde, procura à Mgr Darboy un défenseur dévoué dans la personne de M. Plou. Cet avocat, quoique atteint de cécité, s'empressa de faire des démarches pour se mettre en rapport avec les otages; et il obtint, non sans peine, la permission de voir Mgr Darboy, M. l'abbé Deguerry, M. Bonjean, etc. C'était de sa part ^un acte de pur dévouement; il s'exposait à être lui-même arrêté par ordre de la Commune, qui aurait pu incriminer ses généreuses dispositions pour les prisonniers.

M. Plou vit plusieurs fois l'Archevêque; il s'entremit aç-

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livement pour oblenir la mise en liberté de Mlle Darboy, arrêtée en môme temps que son frère, et détenue alors à Saint-Lazare. H a rendu compte de ses efforts dans une lettre à la Liberté, datée du 3 juin. Mais la délivrance de Mlle Darboy fut due uniquement aux instances d'une dame polonjiise, Mlle PustovoïtofT, qui, pendant le premier siège de Paris, avait pris soin des enfants de Dombrowski. Celuici, pour lui témoigner sa reconnaissance, obtint, en faveur de la sœur de TArchevêque, un ordre d'élargissement; et craignant une perfidie de Raoul Rigault, il la fit inviter à . quitter Paris immédiatement.

L'autre avocat était M. Rousse. Comme bâtonnier de Tordre, il devait défendre M. Chaudey, rédacteur du Siècle^ qui avait été arrêté pour sa participation à la répression de rémeute du 22 janvier. Il demanda à Raoul Rigault l'autorisation de voir, non-seulement M. Chaudey, mais aussi Mgr Darboy, M. l'abbé Deguefry et le R. P. Caubert qu'il se proposait également de défendre. L'autorisation lui fut accordée sans trop de difficulté par le procureur de la Commune.

« En sortant du palais, dit-il, je remontai en voiture, et je me fis conduire à Mazas. Je demandai à voir l'Archevêque dons sa cellule et non dans le parloir des avocats ; cela me fût accordé de bonne grâce.

a II est bien malade, me dit le gardien en chef. »

a En effet, en entrant dans la cellule du pauvre Archevêque, je fus frappé de son air de souffrance. Grâce au médecin de la maison, on avait remplacé par un lit le hamac réglementaire des détenus. Il était couché tout habillé, les moustaches et la barbe longues, coiffé d'un bonnet noir, vêtu d'une soutanelle usée sous laquelle passait un bout de ceinture violette, les traits altérés, le teint très-pâle. Au bruit que je fis en entrant, il tourna la tête. Sans me connaître, il devina qui j'étais, et me tendit la moin avec un sourire doux et triste, d'une finesse pénétrante.

« Vous êtes souffrant, Monseigneur, et je vous dérange. - « Voulez-vous que je revienne un autre jour? y>

« — Oh! non. Que je vous remercie d'être venu ! Je suis

« malade, très-malade. J'ai depuis longtemps une affection de « cœur que le manque d'air et le régime de la prison ont ag- « gravée. Je voudrais d'abord que vous puissiez faire retar- « der mon affaire puisqu'ils veulent me juger. Je suis hors a d'état d'aller devant leur tribunal. Si l'on veut me fusiller, ce qu'on me fusille ici... »

a Je me hâtai de l'interrompre.

a Monseigneur, lui dis-je, nous n'en sommes pas là. »

«: Et je lui rapportai, en insistant sur tout ce qui le pouvait rassurer, la conversation que j'avais eue avec Rigault. En causant ainsi, Mgr. Darboy s'animait, s'égayait môme peu à peu. 11 développa en quelques mots des idées qu'il jugeait utiles à sa défense.

ce Je ne sais, me dit-il, d'où vient leur animosité contre a moi. Après mon arrestation, on m*a fait subir des in- « terrogatoires ridicules. Ce Rigault ou Ferré m'a dit que a j'avais accaparé les biens du peuple. »

ce — Quels biens? lui ai-je dit.

« — Parbleu, les églises, les vases, les ornements.

ce — Mais, ai-je répondu, vous ne savez pas ce dont vous « parlez : les vases, les ornements, tout ce qui sert au culte ce appartient à des personnes morales qu'on appelle des face briques^ qui ont parfaitement le droit de les posséder, et, ce si vous vous en emparez, vous vous exposez à des peines « écrites dans les lois... »

ce 11 revint ensuite à sa défense, à la nécessité d'un sursis, à la composition du jury. Il parlait avec une grande douceur, une liberté d'esprit parfaite, quelquefois avec une ironie sams amertume. Il me dit que pendant longtemps, on l'avait laissé se promener dans le préau, soit avec l'abbé Degucrry, soit avec le président Bonjean.

« Le président, a-t-il ajouté, m'a proposé de me défence dre ; mais, je lui ai dit qu'il aurait assez à faire de se déce fendre lui-même. »

« L'Archevêque me parla ensuite de sa sœur, qui a été arrêtée avec lui, puis relâchée, il y a quinze jours. Je lui demandai si je pouvais lui rendre quelque service, s'il avait besoin de quelque chose.

« Rien, me dit-il, rien, si ce n'est qu'on me laisse ici ; cv qu'on vienne m'y fusiller si l'on veut ; mais je ne pourrai « pas aller là-bas, le docteur a dû le leur dire. »

« Après une demi-heure de conversation, je lui tendis la mainetpressailasienne avec émotion. Plus d'Une foisje sentais les larmes me gagner. Il me dit adieu avec effusion, me remerciant vivement de ma charité ! Ma visite, l'assurance que je lui donnai que le jugement n'aurait pas lieu tout de suite, la promesse que je lui fis de venir le voir souvent, l'avaient évidemment remonté. Quand je me levai, il rejeta vivement la couverture de laine grossière quî l'enveloppait à moitié, descendit de son grabat, sans que je pusse Ten empêcher, et, me serrant la main dans les siennes, il me reconduisit jusqu'à la porte.

« Vous reviendrez bientôt, n'est-ce pas ? »

ce — Mardi, Monseigneur, » et je sortis.

<c Sa cellule porte le n° 62. »

De là, M. Rousse se rendit chez M. Tabbé Degucrry dont la cellule était trois ou quatre numéros plus loin.

ce Lorsque j'entrai, dit-il, M. Deguerry était assis entre le lit et la table sur l'unique chaise de la cellule. Sur la table étaient quelques livres, des journaux et un petit crucifix en cuivre, comme ceux que portent les religieuses. Sans se lever, le pauvre curé nie lendit les bras et m'embrassa longuement, puis il me força de prendre sa chaise. .

« Ah ! j'ai bien le temps d'y être, me dit-il. »

« Et il s'assit près de moj, sur le pied de son lit. Je ne le trouvai pas changé; seulement il avait maigri. Sa barbe et ses moustaches se détachaient sur son teint rouge et sur ses grands traits qu'encadraient les restes de sa plantureuse chevelure. Avec son abondance ordinaire, le bon curé se mit à me raconter les propos burlesques que lui avaient tenus Rigault et Dacosta.

« Qu'est-ce que c'est que ce métier que vous faîtes?

« — Ce n'est pas un métier. C'est une vocation, un mi- » nistère moral, que nous remplissons pour améliorer c( les âmes.

« — Ah! des blagues, tout cela. EnOn,qiieltas d'histoires « faites-vous au peuple ?

a — Nous lui enseignons la religion de Notre-Seigneur « Jésus-Christ.

« — Il n'y a plus de seigneur ; nous ne connaissons pas a de seigneur. »

« Voici ce que disait au bon abbé le directeur de la prison dans, un moment d'épanchement :

a — Moi aussi, j'ai des idées religieuses ; j'ai voulu me « faire frère morave ; après ça, j'ai eu l'idée de me faire « chartreux; mais j'aime mieux me faire mormon. »

« L'abbé Deguerry ajouta qu'il n'avait besoin de rien.

« — Vous pouvez revenir, n'est-ce pas ?

« — Assurément, tant que je voudrai ; ma permission n'est pas limitée.

« — Ah! j'en suis bien heureux, bien heureux; que je vous remercie ! »

« Le digne homme, en disant cela, s'attendrissait, et les larmes le gagnèrent. Je m'étais levé; en faisant les deux ou trois pas qui nous séparaient de la porte, il me tenait la main. Arrivés au bout de la cellule :

a Allons, médit il, cher ami, portez mes tendresses à vo- « Ire mère. Vous lui direz que j'ai pleuré. »

<c En effet, il m'embrassa en sanglotant.

« Allons, allons, dit- il en se remettant, à mardi *....»

Et le mardi suivant les otages étaient à la Hoquette 1

M. Rousse vit également le R. P. Caubert, et voici ce qui nous a été raconté, rue de Sèvres, sur celte entrevue. M. Rousse était au parloir, lorsque est arrivé un petit homme habillé en civil ; il avait la barbe et les moustaches incultes, et cet accoutrement insolite, joint à son extérieur chétif, fit hésiter tout d'abord son visiteur qui ne le connaissait pas personnellement^ M. Rousse a consigné dans de^ notes communiquées aux PP. Jésuites les impressions qu'il a rapportées de cette entrevue : « Je me nommai. Nous échan-

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