Dépêches. — Archives. — Comité central. — 24 mars
ligieux. « Il me serait difficile de vous donner les vingt mille francs que vous réclamez, leur répondit M. le curé de Clmronne; grâce à vous, la caisse de la fabrique est à sec, mais venez à l'église et faites la recette vous-même. Nous Iravaillerons pour vous, satisfaits du morceau de pain que ne manquera pas de nous offrir la charité des fidèles. »
On ne s'en prit pas d'ailleurs uniquement à des établissements publics. L'école Bossuet, aux Carmes, fut honorée d'une visite qui allégea sa caisse. Bien que dirigée par des prêtres, c'est une maison d'enseignement au même titre que les pensions Jauffret, Massin, Hallays-Dabot ou Hortus; elle vol commis avec violence dans cette institution n'en était pas moins odieux que si on seiût adressé à un laïque..
Malgré le souvenir autrefois si puissant de la bonne sœur Rosalie, l'humble maison de la rue de l'Épée-de-Bois, ne fut pas même épargnée. Elle ne possédait que 25 fr., et ce misérable pécule des pauvres tenta cependant l'avidité communeuse.
On ne connaîtra jamais tous* les faits de vol par. violence et à main armée, commis dans les couvents, les orphelinats et les maisons particulières, sans compter les centaines de mille francs extorquées à M. deRotschild. Les comptables et caissiers des établissements envahis, qui refusaient de livrer leurs fonds, étaient arrêtés, et cette mesure s'étendait jusqu'aux chefs de gare.
Les propriétés privées n'étaient pas mieux respectées. Chaque arrestation était accompagnée d'une perquisition et de vols nombreux. A l'archevêché, le 4 avril, les officiers du 84* bataillon se faisaient remettre, par M. l'abbé Petit, une somme de quatre mille six cent quatre-vingt-huit francs, cinquante centimes, et un inventaire complet des meubles et objets précieux. Ceux-ci furent enlevés le soir même dans le propre coupé de Mgr. Darboy. La chapelle n'avait pas été oubliée, et quand M. l'abbé Schœpfer y pénétra le 6, il constata que tout avait été saccagé comme dans le cabinet de l'Archevêque : plus de calices, plus d'ornements, plus de flambeaux sur l'autel; les armoires étaient vides et brisées. Pendant les jours qui suivirent l'arrestation de Monseigneur,
de grandes voitures de déménagement emportèrent le mobilier et on eut soin de ne pas oublier le vin.
Le général Appert cite mille autres^exemples semblables :
Chaudey fut arrêté, le 13 avril, dans les bureaux du Siècle par un commissaire de police, qui, ne l'ayant pas trouvé chez lui, avait déjà essayé, mais en vain, de faire sauter la serrure du bureau. Ce commissaire était le sieur Pilottel ; il revint cinq jours après, accompagné d'un serrurier, força la serrure, et sur neuf cent quinze francs, en mit huit^ceni quinze dans sa poche, en s'écriant avec emphase : « H y a du sang sur cet or ! » Chaudey était accusé d'avoir fait tirer sur le peuple le 22 janvier.
Dans un grand nombre de quartiers les habitations abandonnées furent réquisitionnées pour installer les états-majors, des bureaux, ou loger simplement des gardes nationaux de service. Immédiatement chacun s'emparait des objets & sa convenance; on opérait un déménagement en règle.
Les habitants de la banlieue se souviendront longtemps de la méthode savante qui présida à leur dépouillement. A Asnières, à Clichy, à Courcelles, à Courbevoie et dans trente autres localités les gens de la Commune pratiquèrent le vol et l'effraction sur une échelle jusqu'alors invraisemblabfe : ils requéraient les ouvriers pour forcer les portes, et les passants pour charger sur les voitures le mobilier enlevé.
La nomenclature de tous les crimes et délits de ce genre n'aurait pas de fin et ne peut trouver place dans ce livre. Nous pensons cependant devoir dire quelques mots des pil lages de Neuilly, pour donner une idée des procédés pratiqués ouvertement par les troupes de la Commune, et de \h situation faite aux habitants par son gouvernement.
Après les combats du 2 avril, les bandes fédérées, maîtresses de Neuilly, organisèrent les barricades et les perquisitions. Nous parlerons plus spécialement ici des actes de pillage commis par le 117* et le 257* bataillons, dans la partie centrale de la ville, sous les yeux et à l'exemple de* l'étatmajor du général Dombrowski, installé rue Péronnet.
L'armée avait établi ses barricades à cent-cinquante pas de celles des fédérés, et une pluie de projectiles couvrit in-
cessamment, jusqu'au 25 itiai, la zone qui les séparait, forçant les habitants à se cacher dans les caves, d'où ils ne sortaient que pour pourvoir à leur subsistance.
Le 25 avril, il y eut un armistice. Contrariés dans leurs mouvements et dans leurs secrets désirs, les fédérés engagèrent les habitants de Neuilly à profiler de cette trêve pour se retirer dans Paris. Beaucoup le firent, et il ne resta bientôt plus que les malades ou ceux qui voulaient à tout prix garder le peu, qu'ils possédaient, et quelques domestiques dévoués, tâchant de sauvegarder les propriétés de leuîrs maîtres ou du moins ce qu'elles contenaient.
Les fédérés du 11 7« bataillon, bien que trompés en partie dans leur attente, semblaient tolérer la présence de ceux qui avaient cru devoir rester. Ils se contentèrent d'abord de réquisitionner des vivres et du vin; ils poursuivirent ensuite leurs perquisitions dans les maisons, pour forcer & marcher dans leurs rangs les hommes âgés de moins de quarante ans, ce qui activa l'émigration.
Au mois de mai, la mitraille et les obus avaient fait de sérieux dégâts ; quelques maisons gravement atteintes laissaient apercevoir par leurs flancs éventrés les richesses ((u'elles contenaient, ce qui accrut la cupidité des fédérés. Ils commencèrent à piller ces demeures complètement abandonnées. C'est ainsi qu'une voiture chargée d'un riche butin estimé à 10,000 fr., fut conduite à l'état-major de Dombrowski, puis à celui de la place Vendôme, qui se partagea, sans doute, les objets qu'elle contenait, car on en perd complètement la trace.
Le 10 mai, le 257* bataillon vint remplacer le 117*. Jusquelà, il n'y avait eii que des pillages isolés : la maison Daja, la maison Boucher, la pharmacie Grez et quelques autres seulement avaient été dévalisées. A partir du 12 mai, le 257* ne montre aucun scrupule et ne semble craindre que les révélations. Il y a encore dans le cantonnement des vieillards, des femmes, des enfants; il faut à tout prix chasser ces témoins indiscrets. Le revolver au poing, on expulse ce qui reste d'habitants; on brutalise et on menace de mort ceux qui résistent, on les conduit en troupeau à l'état-major,
SOUS une pluie de projectiles, pour ]es expédier de là sur Paris. Une mourante ne trouve môme pas grâce devant ces hommes attirés par l'appât du butin : comme elle ne peut marcher, on la porte sur un matelas â travers les jardins.
Dès lors, ce ne sont plus qu'orgies- et pillages. Comme toutes les maisons de Neuilly ne sont séparées que par des murs de jardin, on passe de l'une â l'autre par des brèches, et on pénètre dans les appartements en fracturant les portes et les fenêtres. Robes de soie et de velours, châles, dentelles, linge, rideaux, pendules, tableaux, curiosités et objets d'art, tout ce qyi peut s'emporter est choisi, empaqueté et envoyé à Paris. Les caves renferment encore du vin, on s'enivre.
A ces scènes viennent s'en ajouter d'autres, sacrilèges cette fois. La chapelle des religieuses dominicaines, et celle de l'institution Ferrand sont envahies, les tableaux éventrés â coups de baïonnettes, les saints décapités et l'autel couvert de souillures.
Si l'on ajoute que toutes les dépouilles des malheureux habitants de Neuilly étaient portées au domicile de ceux qui les avaient volées, par l'omnibus destiné au transport des blessés ; que, pour tromper la surveillance établie aux barrières, quand on n'avait pas de blessé on en simulait un; que l'exemple était donné par l'état-major général, on pourra, dit avec raison M. le général Appert, se faire une idée de la façon dont les officiers et les soldats de la Commune comprenaient la révolution du 18 mars, et comment ils appliquaient les théories sociales. ,
Mais ce système de spoHation n'était pour les gens de THotel de ville qu'une conséquence nécessaire de l'état de guerre; ils devaient aller plus loin encore.
Le 7 mai, la Commune mit la main sur les immeubles dos communautés. Ce jour-là, le citoyen Protot rendit l'arrêt suivant r « Le citoyen Fontaine (Joseph) est nommé séquestre de tous les biens, meubles et immeubles, appartenant aux corporations ou communautés, religieuses situées sur le territoire de la Commune de Paris. » La gravité de cette mesure n'échappa pas aux bourgeois de la capitale.
On savait que ces biens avaient été acquis légalement avec la fortune mise en commun dés membres de la communauté qui apportent une dot; que ces communautés avaient acquitté régulièrement les droits énormes qui représentent largement le produit des droits de mutation car héritage. Lorsqu'on vit des centaines d'hommes et de femmes brus* quement mis sur le pavé, au nom de la fraternité, dépouillés de tout et condamnés à mourir de faim, uniquement parce qu'ils avaient vécu dans une fraternité véritable et un communisme réel de leurs biens, on se demanda, en faisant abstraction du côté religieux de l'arrêté, quelle garantie resterait à la propriété si un décret pouvait dépouiller brusquement, sans aucune indemnité, des propriétaires qui ont acquis régulièrement, en se soumettant à toutes les exigences légales.
Ce qui préoccupait Topinion publique, plus encore peutêtre que le sort de ces infortunés reHgieux, c'étaient les termes de l'arrêté (Jui menaçaient de donner plus d'élasticité aux envahissements sur la propriété. Il ne s'agissait pas uniquement des biens de mainmorte, mais de tous les biens possédés non-seulement par les communautés, mais par les corporations- Or ces biens appartenaient par portions aux individus;' au décès de chacun, il y avait, comme nous l'avons dit, des droits d'héritage et de mutation qu'on acquittait régulièrement. Ils ne pouvaient donc être séquestrés sans que la propriété en général ne perdît toute garantie et par conséquent sa valeur. Qui aurait voulu acquérir ou même louer par bail un bien qui pouvait être ravi brusquement sans aucune indemnité? Et comme, après tout, le crédit repose sur la propriété, et qu'au fond de toutes valeurs on retrouve l'hypothèque comme dernière garantie, en supprimant la garantie on tuait le crédit par sa base, et par conséquent le commerce dont il est la condition essentielle.
Le décret du 7 mai fut-il motivé par un fait quelconque ou même par une raison d'État? En 1790, quand la Constituante édicta une mesure de ce genre, elle prétendit vouloir remanier le territoire du pays pour lui communiquer un surcroît de valeur. Le clergé possédait alors, à titre sei-
gneuriai, de nombreuses abbayes et tout un domaine placé sous la protection du privilège. Mais la Commune de 1871 ne pouvait invoquer ce motif qui a fourni, il y a quatrevingts ans, un spécieux prétexte à l'Assemblée nationale. Nous n'avons aujourd'hui ni terres», ni forêts, ni étangs. Si le clergé ou les congrégations religieuses possèdent quelque bien, il n'est pas exempté de l'impôt; et quoique le texte du décret parlât de mainmorte^ tout le monde sait que de nos jours c'est là un mot vide de sens; il n'y a plus de mainmorte en France.
. S'était-il produit quelque événement qui pût pousser la Commune à prendre une si grave détermination? Il est de fait, comme le prouve depuis de longues années le mouvement de la vie publique, que les corporations religieuses ne se mêlent en rien des affaires de l'État. Si elles s'en occupaient, elles se trouveraient dans le cas de toutes les autres classes de citoyens, et ce ne serait pas un grief suffisant pour publier contre elles un décret de confiscation. La confiscation, au reste, n'est admise ni par la charte de 1814, ni par celle de 1830, ni surtout par la constitution républicaine de 1848. Il est vrai qu'elle fut exercée un moment par le second empire, afin d'arracher deux cents millions & la famille d'Orléans. Mais ce jour-là, les ministres de Napoléon III eux-mêmes protestèrent contre une semblable iniquité.
Quelle était l'utilité de cette confiscation et comment l'opérer? Il n'y a plus dans les villes que de rares couvents, et dans les campagnes que des Ihébaïdes et des chartreuses de rapport presque nul. La vente de ces immeubles n'aurait produit que des sommes insignifiantes. Du reste, les biens dont il était question dans le décret de la Commune sont disséminés sur la surface de tous les départements, et dépendent plus ou moins des trente-six mille communes de France. Comment la Commune de Paris aurait-elle pu se faire obéir à dix kilomètres, par exemple, du rayon où elle avait seulement le droit d'agir? De quelle façon eût-elle procédé à la vente? Quels acheteurs aurait-elle trouvés et quelle garantie de jouissance pouvait-elle leur offrir?
Ce n'était là qu'une mesure inspirée par le désir de con-
tiniier, avec la pensée de se grandir, les traditions de 93, et le besoin d'intimider quelque peu les esprits faibles en leur faisant redouter dos mesures analogues pour eux-mêmes. Il ne restait pas assez de loisirs à la Commune pour combiner un système pratique au sujet de la propriété.
La formule de l'universalité que la nouvelle révolution avait adoptée dans son programme, elle l'appliquait à tout, à la patrie, à la famille comme à la propriété. Les nations, les sentiments, les intérêts, elle noyait tout dans un déluge universel.
Ainsi, dans le programme do la Commune, la patrie n'existait plus; elle était remplacée par la « république universelle ». A la suite des élections du £6 mars, la Commune fut appelée à examiner si l'élection d'un étranger était valable, et elle se prononçait pour Taffirmative en déclarant que « le drapeau de la Commune était celui de la république universelle. » — Le 10 avril, la garde nationale ayant manifesté du mécontentement et de l'inquiétude par suite de la nomination d'un Polonais au commandement de la place de Paris, la commission executive lui adressa une proclamation, dans laquelle elle représentai t. le « citoyen » polonais comme « un soldat dévoué de la république universelle ». Voici enfin comment s'exprimait, le 2 avril, le Journal officiel de la Commune : «... Il y a ce parti du passé qui, pendant la guerre, mettait sa valeur au service de ses privilèges et de ses traditions bien plus qu'au service de la France; qui, en combattant, ne pouvait défendre notre patrie, puis(fuc depuis 93 notre patrie, ce n'est pas seulement la vieille terre natale, mais aussi les conquêtes politiques, civiles et morales de la révolution.... » Que devient, ainsi entendue, l'idée de patrie? Il n'y a plus de Français, d'Allemands, de Russes ni d'Anglais, mais seulement des citoyens du monde, les partisans d'un principe. Celte vieille terre natale que l'on aime parce qu'elle recouvre les os de nos aïeux, que Danton, pressé de fuir pour échapper à ses bourreaux, refusa de quit-
1er en disant qu'on ne l'emporte pas sous la semelle de ses souliers, ne suffit plus au moderne révolutionnaire ; il lui Taut le monde entier.
11 existe bien une région idéale dans laquelle se rencontrent les cœurs et les intelligences de tous les hommes et qui est pour eux comme une seconde patrie; mais en aucun temps et chez aucun peuple, on ne s'était encore avisé de jeter ainsi au vent la poussière du sol natal. C'est la Commune qui, s'inspirant de vagues déclamations, a tenté la première de pratiquer cette prétendue doctrine humanitaire, et cela en face de l'ennemi qui applaudissait & nos désastres, et au lendemain d'une guerre où tout Français a senti plus que jamais que la patrie n'est pas un vain mot I
Relativement & la famille, les actes de la Commune ont été peu nombreux il est vrai, mais ils suffisent pour montrer le cas qu'elle faisait de ce lien si sacré pourtant. Parmi les maire3 et les adjoints qui voulaient bien procéder à la célébration civile du mariage, il y en avait un grand nombre qui n'y consentait que par égard pour d'antiques préjugés. Dans une lettre intime, trouvée parmi les pièces d'un procès plaidé à Versailles, l'un de ces officiers de Télat-civil plaisantait fort agréablement sur son intervention dans les cérémonies nuptiales. Par un décret du 10 avril, la Commune décida que des pensions seraient allouées aux veuves et aux enfants, « reconnus ou non», des citoyens morts à son service. D'après l'interprétation qui fut donnée à ce décret, demeuré sans exécution faute de fonds, les veuves n'avaient pas besoin d'être plus légitimes que les enfants ; les garanties du mariage et les conditions de la paternité étaient également indifférentes. Ce n'était pas une mesure de commisération ou de politique, c'était la doctrine sociale.