‹ Histoire de la Commune de Paris en 1871Chapitre 116 sur 178 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

oeuvre de regeneration tentee par la commune *.

l'instruction communale, les clubs.

Les Frères de la doctrine chrétienne et les Sœurs de charité sont expulsés des écoles et accusés d*avoir abandonné leur poste. — La première idée des clubs dans les églises est venue de Victor Hugo. — Installation du club Saint-Sulpice. — Les autres réunions publiques. — Premier meeting des femmes. — Elles s'établissent dans la crypte de Téglise de Vaugirard*— Les trois femmes du club Saint-Germain l'Auzerrois. — L'émancipation de la femme, thèse ordinaire des clubs de femmes. — Opinion de Proudhon, de Bebel et des socialistes en général sur ce sujet. — La dernière réunion publique à Sainte-Marguérite, ^ Églises préservées de ces ridicules ou effroyables déclamations.

La Commune n'entreprenait pas seulement une œuvre politique, elle visait aussi à une œuvre morale. Fonder le régime communal et fédéral ne lui paraissait pas sufGsanl, elle voulait encore régénérer le peuple de Paris. C'est pour cela qu'elle arrêta les prêtres, ferma les églises, et qu'elle 8'efforça, par un enseignement nouveau, d'arracher enfin les âmes à l'ignorance et & la superstition cléricales. . Les choses de l'intelligence étaient cependant la moindre préoccupation des honmies de l'Hôtel de ville, bien qu'ils eussent un délégué à l'instruction publique. L'enseignement secondaire resta & l'abri d'actes directs d'ingérence; ses membres purent continuer leurs fonctions sans recevoir d'autres ordres que ceux de leurs chefs légitimes^ Il en fut

de même de renseignement supérieur. Une réorganisation révolutionnaire fut tentée cependant à l'École de médecine, mais elle échoua misérablement. La Commune ne montra de sollicitude que pour renseignement primaire. Elle prétendait établir je ne sais quel enseignement intégral; m^is au fond ses délégués de l'enseignement n'eurent jamais d'autre but que de faire triompher l'instruction gratuite, obligatoire et exclusivement laïque. Cela impliquait l'expulsion de tous les Frères de la doctrine chrétienne/de toutes les Sœurs dirigeant des écoles religieuses. C'était une source nouvelle de violences et de pillages.

L'opinion publique ne pouvait supposer cependant que Ton voulût frapper cette grande famille des Frères des écoles chrétiennes, qui s'est imposée la tâche d'élever, d'instruire, d'aimer les enfants du pauvre : car, pour instruire il faut aimer. On se rappelait avoir vu ces religieux sous les murs de Paris quand le canon grondait, s'élancer dans la neige pour ramener nos blessés, et, entraînés par la charité, dépasser nos avant-postes et tomber sous les balles. La mort sur un champ de bataille pour un pauvre infirmier qui l'a affrontée sans armes, sans colère, cela avait paru tout simplement sublime. Aussi la population de Paris ne pouvait croire à une persécution contre les Frères, mais elle ne devait pas tarder à être détrompée.

Du 10 au 13 avril, la Commune expulsa les Frères de Montrouge, de Belleville, de Saint-Nicolas-des-Champs et les remplaça par des laïques.

Le 17, on cerna dans leur maison, au moment même où ils faisaient la classe, les Frères de Ménilmontant, qui jusqu'au 22, furent retenus prisonniers et ne cessèrent d'être en butte à toutes sortes de menaces et d'insultes.

Du 19 avril au 7 mai, toutes les écoles dirigées par les Frères se fermèrent successivement et le mouvement d'émigration de ces religieux se continua. Toutefois il ne put s'opérer d'une manière complète. De nouveaux ordres ayant été donnés par la Commune, de plus en plus oppressive cl soupçonneuse, la surveillance s'exerçait avec une rigueur progressive. Déjà on avait arrête dans sa communauté le

Frère directeur de Sainte-Marguerite et deux de ses confrères. Vers le 7 mai, on arrêta soit aux gares, soit aux portes, soit même au-delà des remparts, trente-quatre Frères émigrants. Quel(iues-uus furent reldchés, mais on en conduisit trente-deux à la conciergerie et de là à Mazas, oii étaient détenus les otages.

Les vénérables Sœurs que Paris, même dans ses jours de lièvre révolutionnaire, avait toujours respectées, comme l'expression la plus haute et la plus pure de la charité, du dévoûment chrétiens, se virent aussi remplacées par des institutrices laïques, à prix réduit, sans autre recommandation, le plus souvent, que celle d'une instruction insufTisante et d'une moralité plus douteuse encore.

Le 2 mai, dans la matinée, un délégué se présenta avec quatre citoyennes chez les Sœurs de charilé, rue Affre, à la Chapelle, et, après maintes injures, leur enjoignit d'évacuer la maison. On lui répondit comme savent répondre ces saintes femmes, et on l'introduisit poliment dans les classes dont il ne put s'ompôcher d'admirer l'excellente tenue. Pendant ce temps, plus de trois cents personnes se rassemblaient devant l'école et faisaient éclater sans crainte tout leur mécontentement. Il fallut que la garde nationale intervînt, toujours au nom de la liberté, et l'on incarcéra* un certain nombre de femmes, qui, révoltées de ce qu'elles voyaient, se plaignaient en termes très-vifs. Mais la violence ne réussit pas aux nouvelles institutrices. Dès leur installation, le nombre des jeunes iilles diminua singulièrement. Un garde national vint chercher ses deux enfants au milieu de la classe, et les emmena malgré toutes les instances qu'on lui fit pour (ju'il les laissât, disant qu'il les avait confiées aux Sœurs et qu'il les leur rendrait aussitôt leur retour.

En même temps que la Commune expulsait les Frères et les Sœurs de toutes les écoles, elle les faisait accuser dans son Journal officiel d'avoir abandonné leurs postes. Elle ne put toutefois, malgré l'impudence de celle calomnie, faire prendre le change, car ces persécutions furent souvent mal vues de la jeunesse de Paris, (jui se mutinait ou désertait les classes.

Le 11 mai, le but n'élait pas encore complélement atteint. Ce jour-là, le Journal officiel publiait la note suivante :

« Bientôt l'enseignement religieux aura disparu des écoles de Paris.

« Cependant, dans beaucoup d'écoles reste, sous la forme de crucifix, madones et autres symboles, le souvenir de cet enseignement.

« Les instituteurs et les institutrices devront faire disparaître ces objets, dont la présence offense la liberté de conscience. »

Qu'y a-t-il donc, sur la croix, qui offense la liberté de œnscience? C'est le Fils de l'Homme, non point au milieu de sa gloire, que les socialistes trouveraient scandaleuse, mais sur son gibet de-honte, fondant par la souffrance la religion de l'humilité et du sacrifice. Celui qui saigne sur cette croix, c'est le doux Nazaréen, qui naquit dans une étable et qui vécut de son travail; il prêcha l'égalité des hommes devant Dieu, la seule vraie; il a consolé tous les souffrants, tous les vaincus ; il pleura toutes les larmes de l'humanité, il fut méconnu sans devenir méchant, il fut pauvre sans manifester d'envie, il sut rendre les hommes meilleurs sans prêcher la révolte et le crime. Livré par les grands et insulté par les avocats de Jérusalem, il mourut en pardonnant à tous.

Le 14 mai, la commission de l'enseignement, suppléée jusque-là par les municipalités et une sous-commission spéciale, prend elle-même l'initiative :

(c Dans plusieurs arrondissements, les congréganistes refusent d'obéir aux ordres de la Commune, et entravent l'établissement de l'enseignement laïque.

« Partout où de semblables résistances se produisent, elles doivent être immédiatement brisées et les récalcitrants arrêtés.

« Les municipalités d'arrondissement et le délégué à la sûreté générale sont priés d'agir rapidement et énergiquement, en ce sens^ de s'entendre, à cet effet, avec la délégation à l'enseignement^ »

Le 18 mai, la même commission prescrit : — « Dans les

quarante-huit heures, un état sera dressé de tous les établissements d'enseignement tenus encore par des congréganistes, malgré les ordres de la Commune.

« Les noms des membres de la Commune délégués à la municipalité de l'arrondissement, ou les ordres de la Commune relatifs à l'établissement de l'enseignement exclusivement laïque n'auront pas été exécutés, seront publiés chaque jour à V Officiel »

Il n'était pas facile de remplacer ce qu on essayait de détruire. Un appel fut adressé aux instituteurs, aux institutrices, qui devaient joindre à leurs demandes l'exposé de leur méthode d'enseignement; mais on ne trouve pas Irace de l'ouverture de nouvelles écoles. Citons cependant une école professionnelle d'art industriel, établie rué Dupuytren pour les jeunes filles, sous la direction de la citoyenne « Parpalet, professeur de model&ge » (12 mai]; une autre du même genre pour jeunes garçons, installée dans le local des jésuites, rue Lhomoml (22 mai).

Pour accomplir son œuvre de régénération, la Commune ne se contenta pas de bannir des écoles l'esprit et les symboles de la religion* elle s'empara des églises dévastées et les métamorphosa en clubs hideux.

La première idée des clubs dans les églises a clé émise par Victor Hugo. II disait, il y a quelques années, dans une causerie intime : « Je louerais les églises au culte plus offrant ; et si aucun n'est assez riche pour les payer, au lieu du prêtre, j'y installerais, savez-vous qui? le lecteur public. Un homme serait chargé par la commune et par FÉtat de lire tous les jours à l'adolescent, à l'ouvrier, au paysan, à l'ignorant en un mot, non-seulement TËvangile, mais toutes les grandes bibles de l'esprit humain, depuis Homère jusqu'à Siiakespeare. Il y aurait même deux sortes de lectures : la première, la plus immédiate, serait l'histoire, la loi, le droit, le fait, l^événement accompli il y a des siècles,

comme la parole dite aujourd'hui à la tribune, l'histoire de France et le Moniteur; là seconde lecture, la plus haute, serait réternelle lumière du beau, lumière non moins accessible que Taulre à lignorance qui veut s'instruire, et je suis certain que l'Iliade serait aussi écoutée que la Convention.

« Ainsi Tart sur la muraille, et dans la chaire Thistoirc et la poésie : voilà ma cathédrale. Au lieu de Dieu uniquement enseigné aux fidèles, l'homme appris à l'homme. Deux lectures : une le matin, l'autre le soir ; le matin Danton, et le soir, Dante. Au fond, Michel-Ange. »

Dès le début de l'insurrection, le 20 mars, celle pensée saugrenue fut reprise par un citoyen dont le nom est reslé ignoré. Il avait placardé, dans le IX« arrondissement, un modeste vœu qui avait la prétention de faire à chacun sa part:

« De nombreux imbéciles ont. la faiblesse de tenir encore à. la prôtraille et à ses momeries. La magnanime Commune doit respecter l'opinion de chacun. Mais puisque les calotins ne travaillent que le matin, ne pourrait-on pas, le soir, laisser leurs boutiques à la disposition des citoyens qui voudi aient se réunir? »

Cette proposition conciliatrice (ce mot était celui du jour) fut de beaucoup dépassée par le citoyen Mortier, qui bientôt formulait à une séance de la Commune cette motion plus radicale :

« Si la sûreté générale faisait évacuer ou fermer toutes les églises de Paris, elle ne ferait que prévenir nos désirs. Ce que je pourrais lui contester, ce serait la fermeture complète de ces maisons; car je désire les voir ouvertes pour y traiter de l'athéisme, et anéantir par la science les vieux préjugés et les germes que la séquelle jésuitique a su infiltrer dans la cervelle des pauvres d'esprit. »

La Commune, toujours empressée d'adopter les propositions les plus extravagantes, approuva ce mode d'enseignement populaire. Elle l'inaugura le 28 avril, par l'installation du club de la salle Molière à l'église de Saint-Nicolas-des- Ghamps. Ce jour-là, on se serait cru au temps de la première Commune révolutionnaire : c'était une sorte de vignette de 1793. L'église était éclairée comme pour une

grande fêle; une foule immense inondait la nef centrale el les bas-côtés, foule tapageuse, hurlante, qui saluait d'applaudissements frénétiques chaque motion violente. Les femmes étaient en grand nombre, plusieurs avec des enfants dans les bras.

Le bureau siégeait à Tautel et le président agitait la son^ nette qui sert pour la messe. Les orateurs montent en chaire. L'un demande, à propos du décret sur le mont-depiété, que Ton rende aux pauvres tous les dépôts, sans exception, mais qu'on retienne tout aux riches. «Voilà qui est bien, s'écrie une citoyenne : c'est pour cela que j'aime la Commune.» L'autre lit la protestation d'un jeune prêtre de Saint-Nicolas-des-Champs, M. l'abbé Coltin, contre l'odieuse profanation de l'Église et se livre aux plus furibondes invectives contre le clergé catholique, qu'il accuse de Idchelé, de mensonge, d'exploitation du peuple. L'enthousiasme de l'assemblée tient du délire. « J'entends encore, dit l'un des assistants, M. de Pressensé, j'entends encore des dénonciations passionnées contre les fournisseurs de l'armée, et la foule de rugir: « A mort! à mort ! » Chaque discours se termine par un cri formidable de Vive la Commune ! qui roule sous les voûtes gothiques. C'est de celte façon que les Cominuneux entendaient la séparation de l'Église et de l'État.

Voici le compte-rendu de la fameuse séance où fut votée la mort de l'archevôquej nous le publions tel qu'il nous a été adressé par une dame courageuse qui était présente :

«Monsieur l'abbé,

«Vous me demandez si je suis allé voir ce qu'était un club au vilain temps de la Commune, et ce que j'y ai entendu. J'ai eu, en effet, cette curiosiré malsaine ; et bien que je susse qu'il n'y avait là ni un Mirabeau ni un Danton, j'ai été étonnée d'une telle pénurie d'orateurs.

« C'est au plus fameux et au plus tapageur, à Saint-Nicolasdes-Champs, que je me suis rendue. La foule remplissait déjà l'église. Elle était composée de gardes nationaux en uniforme et de gens de la classe ouvrière. Un petit nombre seu-

lement paraissaient antipathiques aux idées nouveUes, et témoignaient par leur air consterné du profond chagrin que leur faisaient éprouver ces effroyables scènes.

Le premier discours ne fut au fond qu'une plate flatterie à l'adresse du grand peuple de Paris; et quant à la forme oui était des plus triviales, elle s'émaillait à chaque instant de phrases dans le goût de celles-ci : // ne faut pas fermer Vœil; le règne de la réoolution des peuples est arrivé ; il faut que le peuple règne à tout jamais en révolutionnant sans cesse; il est Vheure pour le peuple de se partager les richesses^ afin qu'il n'y ait plus ni acheteurs, ni vendeurs. Invitation était faite à tous les bons citoyens de mettre lu main à la pâte.

« On admire, disait l'orateur, la grande voix du peuple, qui se fait entendre dans les clubs, ces précieux auxiliaires de la Commune. Des clubs doivent jaillir les idées que la Commune a la mission de réaliser. A eux de lui distribuer le blûme ou Téloge. Or, en ce moment, elle mérite le blâme pour avoir dénoncé en public quelques peccadilles de gardes nationaux qui , dépourvus d'argent et très-fatigués, ont vendu leurs vêtements, armes et munitions, afin de boire un coup !

« Assurément on peut avoir confiance dans l'armée de la Commune, mais il faut se méfier de tous.

«Je propose d'envoyer deux délégués par chaque club pour surveiller les travaux des généraux et officiers supérieurs pendant la journée. Le soir, ils viendraient rendre compte de toutes leurs opérations à la Commune. Ces délégués seraient entretenus aux frais des citoyens et citoyennes qui se nourrissent de la manne descendue des tribunes. »

En vérité, je peux affirmer maintenant que le personnage devait être Vermesch, parlant son journal le Père Du^ chesne.

Après lui, suivait un autre orateur,'avocat déclassé, d'une tenue assez bonne. Il s'efforça de faire comprendre à son auditoire que toutes les démarches de conciliation étaient dues à l'initiative de la Commune. Elle voulait user de ce moyen pour déconsidérer le gouvernement de Versailles, le faire haïr, et par là révolutionner les provinces qui forcément

suivraient Texemple de Paris, et se gouverneraient par les communes qu'elles institueraient.

EnQn, et ce fut le succès de la soirée, nous vîmes appa-* raltre, sous forme de loustic, un être ignoble. Sur sa figure se lisaient en toutes lettres : paresse, envie, vol, férocité. Il venait se plaindre avec un langage qui exhalait une odeur de sang, qu'on n'avait pas encore exécuté les otages, comme on en avait menacé les Yersaillais. Il alléguait que les otages étant des hommes comme les autres, il fallait, sans tarder davantage, faire tomber leurs têtes en commençant par celle de l'Archevêque, et les envoyer à Versailles en réponse aux proclamations de M. Thiers. Cette proposition fut votée par acclamation et avec une sorle de frénésie.

Un seul parla avec logique et modération sur la manière dont il faudrait établir la république, et il fut sifflé! Tous lançaient de fulminants anathèmes contre M. Thiers cl le Gouvernement.

J'eus l'imprudence de critiquer hautement ces méchants et ces fous; mais comme je soulevais bien des colères autour de moi , je m'empressai de sortir et m'estimai ensuite bienheureuse de m'être sauvée de leurs mains. Je prie Dieu qu'il nous préserve à l'avenir de pareilles horreur^

Les succès du club Nicolas-des-Champs, la haute approbation qu'il avait obtenue de la Commune devaient exciter l'émulation des autres réunions publiques ; aussi les vit-on s'emparer à l'envi des églises Saint-Pierre de Montrougc, Saint-Bernard, Saint-Ambroise, la Trinité, Saînt-Eustache, Saint-Germain l'Auxerrois, Saint-Sulpice, etc., créant aussi leurs clubs qui rivalisèrent de violence, de sottise et d'impiété.

Le club Bernard envoya à la Commune les résolutions suivantes, prises à l'unanimité par trois mille citoyens; il y avait toujours une touchante unanimité : «Suppression de la magistrature qui a précédé, et anéantissement des codes; leur remplacement par une commission de justice chargée d'élaborer un projet de loi en rapport avec les nouvelles institutions et aspirations dn peuple.

Zkk HISTOIRE DE LA COMMUNE.

« Suppression des cultes, arrestation immédiate des prêtres, comme complices des monarchiens, cause de la guerre actuelle ; la vente de leurs biens , meubles et immeubles, ainsi que de ceux des fuyards et des traîtres qui ont soutenu les misérables soldats de Versailles, le tout au profit des défenseurs du droit.

« Les travaux et entreprises de la Commune devront ôtre donnés aux différentes corporations ouvrières.

«Exécution d'un otage sérieux toutes les vingt-qualre heures jusqu'à la mise en liberté et l'arrivée à Paris du citoyen Blanqui, nommé membre de la Commune. »

Le clul) Saint-Sulpice fut plus difficile à établir, mais il ne fut ni moins impie ni moins radical. Le soir où il devait s'ouvrir, un cordon de gardes nationaux barrait l'entrée de l'église : «Nous entrerons malgré vous » disaient les femmes (jui se rendaient au mois de Marie^ toujours suivi à Saint* Sulpice avec une dévotion extraordinaire. De fait, elles pénétrèrent dans l'église avec les clubistes. Ceux-ci criaient: Vive la Commune ! « Les femmes répondaient avec énergie: «Vive l'Église! Vive Jésus-Christ !« et toute la place éclata en protestations contre les clubistes. Pour la première fois on entendît le peuple pousser le cri, qui était au fond de toutes les consciences honnêtes : A bas la Commune ! Quelques femmes furent frappées; mais les crosses des soldats de l'Hôtel de ville, loin de les effrayer, augmentèrent leur courage; e!les ne souffrirent pas qu'on profanât leur église. Dans l'oppression où gémissaient les âmes en face des soldats de l'athéisme et dii despotisme, les femmes de Saint-SuIpice ont proclamé Dieu et la Vierge avec un courage et une piété dignes d'être admirés par la postérité.

Le lendemain se renouvela la scène de la veille, mais cette fois dans l'église où s'était rendu vers sept heures et demie du soir un public nombreux. Le temple était illuminé, l'office commençait, lorsqu'une centaine de gamins en guenilles et d'hommes ivres entrèrent en vociférant : « Vive la Commune » ! imitant le chant du coq, criant, miaulant. La grande nef était occupée par les femmes de la paroisse. Loin de s'intimider des menaces et des injures qui leur furent

adressées sans mesure, elles entonnèrent avec un ensemble imposant les chants de la pénitence. Les voix rauques et avinées des gardes nationaux faisaient le plus ridicule contraste avec les graves harmonies de la religion et elles furent bientôt réduites au silence. Cependant les clubistes, exaspérés d'avoir le dessous, appelèrent & leur aide une compagnie de gardes nationaux, la plupart étrangers à Tarrondissement, et menacèrent de conduire à Saint-Lazare les femmes qni ' refuseraient de quitter l'église. Ce fut le signal d'une vraie bataille d'où finirent par sortir victorieux les hommes delà Commune, mais non sans avoir reçu force horions. Le séminariste, témoin de cette scène burlesque que nous rapportons d'après son récit, nous a dit avoir remarqué surtout une femme dont la force était doublée par l'arme qu'elle maniait avec une grande dextérité : c'était un énorme sabot à l'aide duquel elle défendait les abords de la chaire.

Le samedi 13 mai, et les jours suivants, grâce à l'intervention de M. le curé, qui désirait éviter une nouvelle rixe entre ses paroissiens et les clubistes, ces derniers purent ouvrir leur séance à huit heures précises, et on eut alors la mesure de leur goût. De la chaire et du banc d'œuvrc, le président déversa, par trois fois, sur les prêtres et sur l'église toutes les injures en usage parmi les journalistes de la Commune.

« Il faut écraser les moines, les jésuites et les calolins, s'écria-t-il aux applaudissements des frères et amis ; il faut les chasseï de cette maison qui est à nous et où l'infâme Bonaparte donna des banquets ; il faut leur arracher les enfants et les femmes qu'ils élèvent dans l'ignorance et la haine de la république sociale...* Oui, ces choses et d'autres plus sacrilèges ont été proférées dans cette église de Saint- Sulpice, toute retentissante des discours des Frayssinous, des Bavignan, des Dupanloup. Nous les avons entendues et les larmes coulaient de nos yeux, et la sueur baignait notre visage, et les sanglots s'échappaient de notre cœur, comme l'eau s'échappe d'une urne brisée. Ils ont cloué le Christ sur une nouvelle croix ; ils ont souillé son temple de leurs chants hideux et de leurs déclamations impures ; ils

ont profané ses autels après avoir maltraité les femmes réunies pour prier en ces jours de deuil public.

Le scandale de ces réunions fit grand bruit et devint pour les masses un attrait de plus. Aussi, le 29 avril, les réunions publiques fleurissent de toutes parts : clubs pour la discussion des affaires publiques ; — clubs pour la propagation des opinions incendiaires ; — clubs pour les hommes, et même clubs pour les femmes.

De tous les points de l'horizon, on vit accourir au secours de la Commune en danger le noir bataillon de la bohème féminine. On vit monter à Tassant des chaires improvisées dans les salles de spectacles ou de cafés-concerts, des conférencières d'un talent plus que douteux ; elles étaient accueillies avec plus de curiosité que de sympathie par cette population bien indulgente pourtant quand on offre un attrait à son ennui blasé. Il est difficile de rendre l'impression maussade que produisaient leurs lamentations effrontées sur le prétendu esclavage dont elles étaient la vivante et désagréable négation, le spectacle de ces attitudes d'improvisation simulée, ces contorsions d'une inspiration sibylline dont on avait étudié les effets dans un miroir, ces gestes aigus, tout cet appareil d'un bavardage prétentieux et superficiel, impertinent et banal, dont justice fut bientôt faite par les sifflets d u public.

Le premier meeting des femmes se tint sur le boulevard d'Italie, un peu au delà de Montrouge, dans une sorte de pavillon surmonté d'une loque rouge. La salle délabrée était encombrée de femmes de tout âge. La plupart appartenaient à la plus basse classe et portaient des jaquettes malpropres et des bonnets fripés. Au bout de la salle se trouvait une table couverte de papiers et de livres, derrière laquelle s'étalait une rangée de citoyennes ayant des écharpes rouges sur l'épaule et à la ceinture. Chacun était absorbé par le discours d'une jeune femme aux longs cheveux noirs et aux yeux flamboyants ; elle pérorait sur les droits de la femme. « Les hommes sont des lâches! criait-elle; ils se disent les maîtres du monde et ne sont que des niais. Ils se plaignent de ce qu'on les oblige à se battre, et ne cessent

(lo murmurer sur leurs malheurs. Qu'ils partent et aillent rejoindre la bande de polirons de Versailles I et nous défendrons la ville nous-mêmes; nous avons du pétrole/ des haches et des cœurs forts, et nous sommes aussi capables qu'eux de supporter la fatigue. Nous défendrons les barricades et leur montrerons que nous ne voulons pas plus longtemps être foulées aux pieds par eux. Ceux qui sont encore disposés à combattre pourront le faire côte à côte avec nous. Femmes de Paris, en avant ! »

I Elle se rassit, hors d'haleine et passablement confuse ayant eu à supporter beaucoup de railleries à propos de l'étrangeté de ses comparaisons; mais, dit un correspondant du Times qu'une marchande de journaux avait introduit furtivement dans l'assemblée, elle paraissait très-belle, et aurait pu poser pour le portrait de l'une des héroïnes de la première Révolution. Cependant, il y avait dans son regard quelque chose qui me faisait plaindre le sort de son mari.

La conférencière qui prit ensuite la parole avait l'air respectable; elle était vêtue d'une robe noire et d'un chapeau de même couleur ; mais son discours fut aussi décousu et aussi insensé que le précédent. « Nous sommes de simples femmes, commença-t-elle, mais nous ne sommes pas faites d'une étoffe moins forte que celle de nos aïeules de 93. Ne permettons pas que leurs ombres rougissent de nous, mais levons nous et agissons comme elles le feraient, si elles vivaient encore. Nous avons des devoirs à accomplir. S'il le faut, nous lutterons de vaillance avec les meilleures d'entre elles et nous défendrons les barricades; mais je ne pense pas que cette épreuve suprême vous soit imposée. Nous irons sur les champs de bataille, nous aiderons à ramener nos héros blessés, et nous sauverons ainsi de nombreuses existences qui seraient inutilement sacrifiées sans cela. Nous établirons des fourneaux de campagne et préparerons la viande qui est distribuée aux soldats de notre armée, et qu'ils jettent maintenant parce qu'ils ne peuvent la faire cuire. » Encouragée par les applaudissements qui .l'avaient accueillie jusque-là, elle commença à se livrer à des attaques contre le clergé en général et contre la confession en parti-

culier, mimant les gestes Taits par l'officiant pendant la messe, au milieu des éclats de rire et des bravos de l'auditoire. Une vieille femme tomba en pâmoison et le long de son visage, entremêlées au tabac qui le couvrait, coulaient des larmes abondantes. « Ah! les prêtres! je les ai vus de près, moi aussi, » disait-elle à ses voisines. »

Cette partie du discours fut le triomphe de la soirée; aussi la conférencière y insisla-t-elle longuement avant d'aborder l'histoire de Jeanne Hachette et d'en tirer une conclusion morale. Elle fut écoutée jusqu'à la lin dans un silence respectueux, l'auditoire ayant été profondément impressionné par son im)nense érudition historique. « Elle s'y connaît celle-là, ma chère, » disait avec conviction une vieille femme à une autre.

La dernière qui prit la parole était très-loquace et douée d'une voix forte et stridente. Elle débuta par une diatribe contre les gouvernements, parce que, expliqua-t-elle, « ils vivent tous de la sueur du pauvre. » Son discours était vague; elle tombait dans d'incessantes redites, mais elle avait un point de repère où elle se réfugiait sans cesse, c'était son amour pour les républicains, sans toutefois préciser ce qu'elle entendait par ce terme.

Toute cette scène eût paru amusante si elle n'eût été impie; et elle restera dans la mémoire des assistants parmi les plus curieux souvenirs de ces temps agités.

Encouragée par ce premier essai, VUnion des femmes fît élection d'un plus noble domicile. Ne pouvant s'installer dans la grande nef de l'église de Vaugirard, à cause de Tindomptable résistance de M. le curé, elle s'établit dans la crypte. Cette Union était toute cosmopolite. A voir le bureau du club, on se demandait si les étrangers, qui composaient presque uniquement l'élat-major de la garde nationale, n'avaient pas amené là leurs citoyennes.

La présidente était une fille d'Albion qui paraissait avoir beaucoup vu, mais beaucoup de printemps et môme assez d'automnes. Elle avait une casaque rouge. A côté d'elle, une grosse et 1)londe Allemande, le képi sur l'oreille, remplissait un large uniforme de cantinière de la garde nationale ; ces

deux héroïnes étaient flanquées de deux autres, une Américaine et une Russe. Leur but était de régénérer la France. « La France, disaient ces dames, est tombée dans Tidiolisnie et le crctinisme le plus abject par Tinfluence des calotius (sic) qui font le catéchisme, et par le crédit des religieuses à qui on a livré l'éducation des filles... Donc, pour régénérer la femme, pour relever la France, plus de ces femmes noires ! plus de calolins ! nous n'en voulons plus, non! pas plus que de leur s confession ! nous autres citoyennes, nous voulons faire comme nos citoyens. »

Il y avait bien quatre ou cinq cents personnes à écouler ces divagations, mais la majorité était attirée par la curiosité. Les uns riaient, beaucoup haussaient les épaules.

Au club de Saint-Germain TAux^rrois, trois femmes parlèrent, la première surTinslruction qu'elle voulait intégrale, laïque, obligatoire ; la deuxième sur la guerre à outrance; elle engageait les hommes à marcher à l'ennemi et disait que le devoir des femmes était d'aller au-devant de l'armée de Versailles avec du tabac, du poivre et du pétrole pour empocher son entrée dans Paris; la troisième se déchaîna contre l'Église. Toutes furent ridicules, pitoyables, froidement accueillies par le plus grand nombre, sifflées par plusieurs. L'une d'elles, irritée des rires peu sympathiques avec lesquels Tassistance accueillait ses outrages à la langue française et à la morale, osa bien apostropher ainsi ses auditeurs : « Si vous ne daignez pas respecter l'orateur, vous devez du moins respecter par votre silence la sainteté du lieu. »

On vit un soir à la Trinité une centaine de femmes envahir la grande nef, et cinq cents curieux accourir à leur suite. « Citoyennes, » disait l'une d'elles, affublée d'une écharpe rouge et qui avait la prétention de fonder l'avenir, « citoyennes, vous êtes des travailleuses, et, en cette qualité, vous êtes des opprimées. Mais ayez un peu de patience, voilà le jour de la revendication et de la justice qui arrive à grands pas. Il luira demain. Demain donc, vous serez à vous-mêmes et non à des maîtres. Les ateliers dans lesquels on vous alitasse vous appartiendront; les outils qu'on met entre vos

maios seront à vous; le gain qui résulte de vos elTorlS; de vos soins et de la perte de votre santé sera partagé entre vous. Prolétaires, vous allez renaître. Femmes frêles, vous . vous nourrirez, vous vous vêtirez, vous deviendrez de puissantes génératrices et une forte race; la vraie faniille de rtionune sortira de vos entrailles plus fécondes. Mais pour en arriver là, citoyennes, il faut de votre part une rupture soudaine et absolue avec les folles superstitions qu'on a préchées dans le local où j'ai Thonneur de vous parler en ce moment. » Une triple salve d^applaudissements accueillit ces paroles.

L'émancipation de la femme, c'était la bonne nouvelle, Tévangile des mères de la Commune. Gela marchait de pair avec Témancipation du pfolélariat et ne laissait pas d'étonner les naïfs qui avaient cru jusque-là que les femmes et les prolétaires s'étaient suffisamment émancipés eux-mêmes. Proudhon avait deviné ces natures de femmes dans un de ses derniers livres, et il les avait flagellées avec une verve d'invectives qui avait fait de sa fustigation une exécution immortelle. Mais ces dames ne sont pas rancunières. Elles passent par les verges de tous les apôtres du socialisme, et, comme la Martine de Molière, semblent les adorer en proportion des coups qu'elles reçoivent. Tout récemment encore n'ont-elles pas subi en silence cette foudroyante apostrophe de M. Bebel : « Quant à la femme, à de très-rares exceptions près, elle ne peut servir à la reconstitution de la société. Esclave de tous les préjugés, atteinte de toutes sortes de maladies morales et physiques, elle sera la pierre d'achoppement du progrès. Avec elle, il faudra employer aw inoral certainement^ au physique peut^tre^ la raison péreniptoire envers les esclaves de vieille race : le bâton. »

La dernière réunion publique eut lieu à Sainte-Marguerite, , le 21 mai. Des femmes impures montèrent dans la chaire et y firent entendre les plus horribles blasphèmes. Ce club pendant lequel on vendait les journaux communeux et en particulier une feuille immonde remplie des plus abominables calomnies contre les prêtres et les congrégations reli^ gieuses, le Prolétaire^ dura huit joUrs<

Hais quel que fût le zèle des orateurs de la Commune, ils ne traînèrent pas leurs oripeaux rouges et leurs figures avinées dans les chaires de plusieurs grandes églises de Paris. Notre-Dame, Saint-Roch, la Madeleine, Saint-Merry, Sainl-Étienne-du-Mont, Saint-Laurent, etc.... échappèrent à ces parodies sacrilèges. Les voûtes de Sainte-Geneviève n'entendirent pas non plus les déclamations efTroyables, les ignobles blasphèmes qui tombaient, par exemple, sur les auditeurs de Saint^ulpice, de Saint-Nicolas-des-Ghamps. La basilique s'y prêtait cependant : la chaire est facile, Téglise sonore, immense. Les destinations successives du monument offraient une occasion naturelle de la revendiquer pour les grands débals des citoyens et pour les parades nationales. Hais la main de l'humble vierge de Nanterre a écarté les loups et les sangliers de la maison de Dieu.

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