CHAPITRE XII
C\USES DE LA DURÉE DE l'iNSURRECXION :
Complicité de la population parisienne.
Fausses nouvelles. — Fausses doctrines. Excitation des journal^ de la Commune.
Le père Labat, dans le récit de son excursion au cœur de l'Afrique occidentale, rapporte un trait de mœurs dont la moralité nous a cruellement châtiés sous le règne de la Commune. Il s'agit d'une cérémonie de mariage entre noirs. Les époux en entrant dans leur natte de jonc sont séparés par un paquet de verges. C'est l'emblème de la puissance du mari ; et le piquant de l'histoire, c'est que le paquet de verges est apporté par la femme. Dans ses noces avec la Commune, la ville ^ Paris avait fourni les verges qui devaient répondre à un maître brutal de sa fldélité conjugale. Nous savons déjà si elle eut lieu de s'en repentir.
Suppression absolue de la liberté de prier, de penser, de s'associer, espionnage etdélation en permanence, conûscation et vol avec effraction des caisses publiques, arrestation des honnêtes gens, élargissement des condamnés, appel aux armes des repris de justice, réquisitions forcées, pillage des entrepôts et des maisons de banque, spoliation à main armée, enrôlement forcé des citoyens pour la guerre civile, persécution des journaux hostiles à l'insurrection, exercice systématique du brigandage sous toutes ses formes, en un
mot, despotisme et anarchie, tel fut, en attendant l'orgie suprême du Teu et du sang, le résumé des bienfaits qu'assura h la ville de Paris le régime communal.
Comment, malgré tous ces excès, la Commune a-t-elle pu régner soixante-six jours? On s*est beaucoup étonné de voir une de ces émeutes ordinaires à la capitalp, se changer en une véritable guerre civile, et Ton s'est étonné encore davantage de la voir durer si longtemps. Cela tient uniquement à ce que la plupart des personnes qui ont vu et même habité Paris ne le connaissent pas. En dehors du monde riche et brillant du plaisir, de la mode, de la finance, du haut commerce, de la grande industrie, il y a tout un Paris, beaucoup plus ignoré, qui se compose de classes moyennes assez variées. La plus nombreuse est celle qui comprend le boutiquier, le petit rentier, le commis de magasin, l'employé, l'ouvrier en chambre. Au-dessous, se trouve la classe très-étendue des prolétaires et des travailleurs, moitié parisienne, moitié provinciale. A droite et à gauche, il y a le inonde des réfugiés, des déclassés, des gens sans profession ni domicile.
Ces diverses catégories, qui vont du bourgeois au prolétaire, comprennent plus de la moitié de la population fixe. Le Paris de la richesse et du plaisir est un monde superficiel et mobile, uniquement occupé à faire de grandes fortunes et de grandes dépenses ; au premier danger, il boucle sa valise et disparaît. De ce côté, pas de lutte, ni de résistance; tout gouvernement, quelque ridicule, quelque insensé, quelque infâme qu'il soit, pourra s'établir facilement et même régner sans le moindre obstacle de sa part. Le vrai Paris est plutôt dans les classes inférieures et résidantes. C'est là qu'on trouve l'esprit particulier & notre capitale, esprit léger, frondeur, sceptique. C'est de là que sortent constamment les oppositions et les insurrections. La Commune n'était qu'une manifestation du mauvais esprit parisien; elle répondait aux idées et aux passions du plus grand nombre. Beaucoup de ceux mêmes qui lui étaient contraires, qui en désapprouvaient les excès, qui auraient voulu la voir disparaître parce que leurs intérêts actuels en souffraient, étaient
avec elle d'esprit et de cœur. La Commune ne s'est établie aussi facilement k Paris et ne s'est maintenue aussi longtemps, que parce qu'elle a eu plus ou moins les sympathies de ceux qui l'ont laissé faire. Et cette complicité incontestable, elle l'a entretenue par les fausses nouvelles, par tous les débordements des appétits matériels et tous les mauvais courants de la pensée. C'est là un fait qu'il importe de mettre en lumière, pour expliquer la durée de l'insurrection.
Le â avril, la Commune tirait le premier coup de fusil, mais avec cette impudence dont elle ne se départit jamais, elle fit afficher des placards dans Paris, où elle annonçait en ces termes que les troupes de Versailles avaient attaqué :
« Proclamation à la Garde nationale.
« Les conspirateurs royalistes ont attaqué.
ce Malgré la modération de notre attitude, ils ont attaqué.
« Ne pouvant plus compter sur l'armée française, ils ont attaqué avec les zouaves pontificaux et la police impériale.
« Non contents de couper les correspondances avec la province et de faire de vains efforts pour nous réduire par la famine, ces furieux ont voulu jusqu'au bout imiter les Prussiens et bombarder la capitale.
a Ce malin, les chouans de Charette, les Vendéens de Cathelineau, les Bretons de Trochu ont couvert d'obus et de mitraille le village inofïènsif de Neuilly et engagé la guerre civile avec nos gardes nationaux.
« Il y a eu des morts et des blessés.
a Élus de la population de Paris, notre devoir est de défendre la grande cité contre ces coupables agresseurs.
« Avec votre aide nous la défendrons.
« La Commission executive. »
Ainsi donc, il était bien prouvé aux fédérés qu'ils n'avaient eu affaire qu'aux pontificaux, aux agents de police, aux
chouans, aux Vendéens, aux Bretons..., en un mot, à tout ce qui n'était pas « leurs braves frères de l'armée. » Ces derniers devaient saisir bientôt la première occasion .de mettre la crosse en l'air.
Quelques jours plus tard, la Commune était encore complètement battue. Néanmoins, elle osa impudemment chanter victoire. Qui peut oublier cette affiche officielle? : « Bergeret et Flourens ont fait leur jonction ; ils marchent sur Versailles. — Succès certain. » Et cette autre dépêche, publiée trois heures plus tard, qui se terminait par : « Le général Bergeret, en tôle de ses troupes, les a entraînées au cri de : Vive la République ! et a eu deux chevaux tués^ Le feu do l'armée de Versailles ne nous a occasionné aucune perte appréciable ! » Le journal de G. Maroteau, I4 Montagne, qui eut trois éditions en quatre heures, lançait en môme temps, celte consolante nouvelle : « Victoire ! ! Le Mont-Valérien