‹ Histoire de la Commune de Paris en 1871Chapitre 124 sur 178 · EST A NOUS · texte numérisé non relu

EST A NOUS

Chaque jour cependant les échecs se mulipliaient pour les fédérés, et chaque jour les troupes régulières gagnaient du terrain : les quartiers de Paris, avoisinant les lieux où se livrait un combat, étaient le théâtre quotidien de paniques et de déroutes; chaque jour aussi les troupes fédérées diminuaient à vue d'œil. La Commune et les chefs militaires ne cessèrent pas pour cela d'enfiammer par le mensonge le courage de leurs soldats. Les proclamations se suivaient plus chaudes les unes que les autres, se contredisaient parfois ; mais on n'y regardait pas de si près. On se rappelle les dépêches de Dombrowski :

« Nous sommes au pont de Neuilly, » disait-il, le premier jour, a nous continuons d'avancer. »

a Nous sommes à cent mètres du pont de Neuilly, » disaitil, le lendemain.

Le surlendemain, il poursuivait ses succès : « Nous avançons toujours ; nous ne sommes plus qu'à cinq cents mètres du pont de Neuilly. »

Tous les généraux qui se succédèrent eurent bien soin d'entretenir leurs hommes dans les mômes illusions. Rossel avait promis d'entasser les exploits, et il. les entassa, dans

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ses bulletins du moins, qui ne furent chaque matin qu'une éclatante fanfare de victoire en Thonneur de. ses intrépides Polonais. Car la lie de l'émigration polonaise lui avait fourni des soldats, outre Dombrowski : Viroblewski et Ocholowicz qui, eux aussi, ne cessaient de tailler les Versaillais en pièces.... dans les journaux de la Commune.

Cluseret surtout cultivait le mensonge avec une naïveté grossière qui eût été une injure pour un autre public. Tout le monde a lu sur les murs de Paris cette dépêche où il disait que, du fort d'Ivry, il avait vu les Versaillais se battre entre eux pendant trois quarts d'heure. Un autre jour, c'étaient quinze cents artilleurs versaillais, tous Alsaciens, qui, annonçait-il, « avaient obstinément refusé de tirer sur le brave peuple de Paris ». Dans ses bulletins de victoires sans pertes sensibles le général communard inventait une nouvelle façon de « battre l'ennemi en le rejetant sur ses hauteurs ».

C'est à l'imagination de Cluseret qu'on doit attribuer ce placard que Paris trouva, un beau matin, collé sur tous les murs :

« L'infanterie de ligne à la population de Paris,

« Citoyens,

« Un conseil de guerre, siégeant à Versailles, vient de condamner & la peine de mort les offîciers, sous-officiepset soldats de l'armée qui ont refusé de faire feu sur le peuple.

« Aux habitants de Paris de nous juger, et si nous sommes coupables, nos poitrines sont là pour répondre. Nous

ne tomberons pas en lâches.

« A. Pierre, capitaine d'infanterie délégWj

« BoNAVENTURE, Capitaine ; Philibert, sergent. »

Notons que plus les fédérés étaient maltraités, plus la Commune voulait persuader à ses troupes que la ligne était pour l'insurrection. Jusqu'au dernier moment, la garde nationale s'attendit à voir les soldats de Versailles « lever la crosse en l'air ».

C'est ainsi qu'à travers le mirage du journalisme, les hordes devenaient des bataillons et des corps d'armée ; l'agitation, de l'activité; les aventures, des entreprises. Tout gran-

dissait ainsi, tout devenait redoutable, et le mensonge était une excellente spéculation. Quand on voit jusqu'à quel point ce moyen était exploité par les chefs, on se sent pris d'étonnement pour Ténorme effronterie des uns et la crédule stupidité des autres. M. Guizot a dit excellemment : « Rien n'égale l'empressement des passions populaires à croire ce qui leur plait et à excuser ce qui les sert. » L'état de démence, dans lequel a vécu la milice de la Commune, est résumé dans cette phrase.

Cependant la lumière se fit. Tant que les fédérés avaient été soutenus par la conviction que la ligne ne se battrait pas, ils avaient marché courageusement; mais après avoir été vigoureusement repoussés, ils ne voulaient pluS se trouver en face d'une armée poussant la trahison jusqu'à charger les fusils. Aussi, se tenaient-ils prudemment au logis et parfaitement sourds aux appels réitérés du clairon, qui les conviait à une petite fête pareille à celle dont le souvenir leur était encore si cuisant.

La Commune recourut alors à d'autres moyens pour séduire « ces désœuvrés ». Le 10 avril, elle rendit le décret suivant, en faveur des veuves des fédérés :

« Art. l^'. Une pension de six cents francs sera accordée à la femme du garde national tué pour la défense des droits du peuple, après enquête qui établira ses droits et ses besoins.

« Art. 2. Chacun des enfants, reconnus ou non^ recevra jusqu'à l'âge de dix-huit ans, une pension annuelle de trois cent soixante-cinq francs, payable par douzièmes.

« Art. 3. Dans le cas où les enfants seraient déjà prives de leur mère, lisseront élevés aux frais de la Commune, qui leur fera donner l'éducation intégrale nécessaire pour être en mesure de se sufBre dans la société.

« Art. 4. Les ascendants, père, mère, frères et sœurs de tout citoyen mort pour la défense des droits de Paris, et qui prouveront que le défunt était pour eux un soutien nécessaire, pourront être admis à recevoir une pension proportionnelle à leurs besoins, dans les limites de cent à huit cents francs par personne. »

Ce décret avait pour but de créer de zélés défenseurs à la Commune. On ne promettait pas seulement des pensions aux veuves, on étendait la même faveur aux petits bâtards que le code pudibond avait jusqu'à ce jour refusé d'estampiller. Aussi, avec quel saint fanatisme vit-on de reconnaissantes viragos entrer dans des pantalons et endosser des vareuses pour soutenir un gouvernement qui leur réservait tous ses bienfaits. Elles avaient pour mission « d'emballer les hommes et de leur rendre un peu du zinc qui leur faisait défaut ».

Cependant, malgré cette certitude d'une pension pour sa veuve et ses enfants, il arriva un jour où le fédéré ne marcha plus- au combat avec ce sérieux enthousiasme qui fait les héros. Devant la peur, le mauvais vouloir des insurgés qui refusaient de remplir les vides de ses bataillons, la Commune, après les séduisantes promesses, employa les menaces. La surveillance aux gares, les visites domiciliaires, la levée sur la voie publique, elle mit tout en œuvre pour se faire une armée, s'adressant même aux gens mariés que la loi exemptait, mais qui, d'après Cluseret, réclamaient Thon* neur de défendre « leur indépendance municipale ».

Dès le 7 avril, le nommé Laccord, signant chargé de pouvoir du Comité central^ placardait dans le sixième arrondissement une sorte de loi des suspects, et faisait appel aux dénonciateurs, afin, disait-il, de déférer à une cour mai*tiale les déserteurs et les réfractaires, et de provoquer, en outre, la suppression de leurs droits civiques; car « il faut absolument que les lâches traînent dans la cité, sous l'œil et le mépris de leurs concitoyens, le masque de leur ignominie. »

Les citoyens Pillot et Tanguy, municipaux du premier arrondissement, étaient brefs dans leurs décisions :

« Vu nos précédents avis,

« Vu le décret du 7 courant,

« Prévenons les citoyens mariés ou non du premier arrondissement qui ne se sont pas fait inscrire, qu'ils sont passibles d'une arrestation immédiate, »

Réfractaires et déserteurs restèrent sourds aux menaces

comme ils étaient demeurés insensibles aux promesses. Ceux qui se laisaient surprendre par le raccolage communard disparaissaient à la première occasion. La Commune fut forcée de « rappeler ses dépôts », c'est-à-dire les voleurs et les assassins qui peuplaient les prisons.

Après avoir aussi brillamment pourvu à l'élément militaire, le Comité de salut public eut le loisir de prêter une oreille attentive à la lecture du rapport de Paschal Grousset, l'élégant délégué aux relations extérieures :

«c L'Europe comprenait enfin le mouvement communal, disait le jeune ministre, et les Puissances se préparaient a

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