EPISODES DE LA BATAILLE
Fuite nocturne de la communauté du Bon-Pasteur. — Mort touchante d'un jeune homme de la Villette forcé de combattre contre Tannée. — Belle réponse d'un soldat versai Hais grièvement blessé. — Courage héroïque de Mme Lécuyer —Trait d'humanité qui honore Tarmée. — Cours martiales. — La responsabilité des représailles. — Violences et emportement d'une partie de la population.
Que de drames ignorés, que d'aventures restées inconnues pendant les sept jours de la bataille! Nous croyons intéresser le lecteur en mettant sous ses yeux quelques-uns des plus émouvants et des moins connus.
Les insurgés ayant résolu d'incendier la maison du Bon- Pasteur, dirigée parles religieuses de Saint-Thomas-de-Villeneuve, la firent évacuer pendant la nuit. Une des Sœurs qui a bien voulu nous communiquer ses notes, raconte ainsi le départ précipité et les pérégrinations de tout le personnel de la communauté:
ce Quatre gardes nationaux nous escortaient ; un lieutenant, qui avait eu la charité de protéger notre fuite, nous dit d'avancer sans crainte, en longeant le mur à droite. Cependant l'obscurité la plus profonde enveloppait la ville; il était onze heures du soir ; les obus sifflaient autour de nous ; devant l'Observatoire les balles et les branches d'arbres tombaient comme une avalanche.
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«c Dans la rue d'Enfer, nous aperçûmes, à la lueur du feu des barricades, un horrible pêle-mêle d'armes, de cadavres gisant dans des mares de sang; des blessés qui poussaient des cris de douleur, et des mourants qui râlaient dans les convulsions d'une agonie désespérée. Lorsque nous eûmes dépassé la barricade du boulevard de Port-Royal, le même spectacle déchirant s'offrit de nouveau & nos yeux : des blessés et des cadavres sur lesquels nous ne pouvions pas toujours éviter de marcher.
« Le ciel avait pris en ce moment une teinte sanglante et blafarde. A gauche, les incendies du faubourg Saint-Germain, comme des phares lugubres, éclairaient ces scènes de carnage et de mort.
« Nous longeâmes la rue Saint-Jacques. Quand nous fûmes près de l'église, les gardes nationaux qui nous escortaient voulaient qu'on nous y fît entrer; mais la Mère supérieure, sachant que cet édifice était occupé par les fédérés, s'y refusa.
« Poursuivant alors notre marche pénible à travers les barricades, faisant halte à chacune pendant que le lieutenant, notre conducteur, nous ouvrait le passage en donnant le mot d'ordre, nous arrivâmes au boulevard Saint-Germain, que nous prîmes à gauche pour gagner le boulevard Saint- Michel.
a On nous fit traverser la place Saint-André-des-Arts. Des gardes nationaux y construisaient une barricade; une nuée de gamins qui les regardaient faire se mirent â crier en nous voyant : « Voilà des citoyennes qui viennent nous aider. Ils nous laissèrent passer cependant ; mais à la place de la fontaine Saint-Michel, nous fûmes cernées. « Où voulez-vous aller? nous demanda-t-on. — Rue de Varennes. — Cela ne se peut pas, tout le faubourg Saint-Germain va sauter. — Eh bien, rue de Sèvres. — On va le brûler. » Nous indiquâmes le passage des Vignes où nous avons un orphelinat. Ils se regardèrent, se firent quelques signes, puis nous donnèrent à entendre qu'on devait également mettre le feu à ce quartier.
« On nous offrit comme asile l'Hôlel de ville, la caserne
Napoléon ; nous n'acceptâmes point. Un homme s'écria : « Il faut « les conduire à Saint-Lazare. Non , dit notre Supérieure, « nous n'irons point à Saint-Lazare. » Ils nous proposèrent alors la Sûreté publique.
« Pendant qu'on nous y conduisait: « Qu'est-ce que la Suce reté publique, » demanda notre Mère. — C'est la Préfecture de police » lui répondit-on. Un profond soupir s'échappa de sa poitrine. Hélas ! c'était la première étape de Mgr TArchevôque et du plus grand nombre des otages; évidemment nous allions à la mort.
ce Néanmoins netre courage ne nous abandonna point; nous avions avec nous Celui qui sait tirer de l'abîme les infortunés qui y sont tombés!
« Nous traversâmes la rue de Jérusalem, resserrées entre deux haies de fédérés, et nous arrivâmes à la Préfecture de police. Notre Mère, accompagnée d'une religieuse, nous quitta pour comparaître devant les sommités de la Commune. Guidées par un garde national qui devait les introduire, elles montèrent un escalier, traversèrent un grand nombre de pièces, arrivèrent dans un bureau où elles ne trouvèrent qu'un gardien. Il sonna, et bientôt après elles furent en présence du délégué de la Commune, le sinistre Ferré.
a Qu'est-ce que ces femmes? Qu'est-ce que ces femmes? » dit-il d'un ton moqueur. L'homme qui les conduisait répondit : « Ce sont les habitantes du Bon-Pasteur, chassées de leur maia son qu'on doit incendier, elles demandent un asile. — Que « ne sont-elles restées dans leur Bon-Pasteur, reprit le dé- « légué, elles auraient brûlé avec et seraient allées tout droit au Ciel. » 11 prononça ces derniers mots d'un ton aigre et nasillard, avec une espèce de ricanement infernal. Puis, les toisant des pieds à la tôte : « Voyez comme elles sont habillées! a n'ont-elles pas l'air de carnavals?» Il faisait une pantomime grotesque en désignant leur costume. « Mais nous ne som- « mes pas en carnaval 1 Pourquoi ne vous habillez-vous pas a comme les autres femmes ? Allez, allez, nous ne voulons « pas de femmes ici. Qu'elles aillent à Saint-Lazare, elles « seront les compagnes des Picpussiennes. •ce Pendant l'absence de notre Mère, un fédéré s'était appro-
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ché de nous, et nous avait enjoint de le suivre. Le lieutenant notre protecteur^ resté avec nous, se plaçant en face de lui : « Vous n'avez pas reçu d'ordre, lui dit-il, vous ne les em- « mènerez pas. » Notre ennemi se contenta de nous coucher en joue pour nous effrayer, mais nous ne savions plus avoir peur.
« Cependant, inquiètes de ne pas voir revenir notre mère et sa compagne, nous trouvions les minutes longues comme des heures. »0ù sont-elles? nous disions-nous; que va-t-on leur « faire? Les reverrons-nous ? » Et nous demandions à Notre- Seigneur, qui avait bien voulu se faire fugitif avec nous, de nous protéger et de fortifier notre Supérieure si timide et si faible contre la dureté de ces hommes qui avaient déjà fait mourir tant d'innocents.
« Nous la revîmes enfin !
a Mes enfants, du courage; vite sortons d'ici, nous dit-elle, « on veut nous emmener à Saint-Lazare. » Mfiîîs notre lieutenant, suivant le désir de notre mère, nous reconduisit au boulevard Saint-Michel.
« Nous nous disposions à passer le reste de la nuit sous des arcades, quand un homme, portant le costume des marins de l'État, dit : « Mais pourquoi n'iraient-elles pas à l'Hôlel- « Dieu?
a Ce fut comme une voix du ciel. Cependant, il y eut un moment d'hésitation : le directeur de l'Hôtel-Dieu appartenait à la Commune, et nous avions peur de ne plus trouver les religieuses. Cette inquiétude s'évanouit promptement; nous apprîmes qu'elles avaient obtenu la permission de rester pour soigner les malades. Nous traversâmes donc le pont Saint-Michel, pour la troisième fois, mais avec l'espérance de toucher au terme de notre pénible voyage.
« Notre conducteur exposa en peu de mots notre situation au concierge de l'Hôtel-Dieu. Celui-ci ouvrit aussitôt les grilles, et nous entrâmes. Les religieuses nous firent l'accueil le plus cordial ; mais chacun oublia un instant la détresse où nous étions réduites, quand parut une chèvre qui toute la nuit avait marché, souffert avec nous; les internes lui firent une véritable ovation.
ce Au moment du départ, une enfant était allée pour la dernière fois lui porter à manger; elle était venue au-devant de sa bienfaitrice, et l'avait regardée si tristement, que celleci n'avait pu se résoudre à laisser la pauvre bête. Partageant nos périls, elle avait paru les comprendre. Tant qu'avait duré le voyage, elle n'avait pas poussé le moindre cri ; elle franchissait comme nous les barricades, et, quand les détonations l'effrayaient, elle se contentait de regarder sa conductrice, et de bêler un peu tout bas.
ce Après avoir fait distribuer & nos enfants quelque nourriture, on nous conduisit dans les salles qui nous avaient été assignées.
a Nous fîmes coucher nos pénitentes ; mais nous restâmes debout, en prévision dp ce qui pourrait arriver.
«Tout à coup, à cinq heures du matin, un cri porta l'épouvante dans toute la maison. Qu'on fasse sortir les convalescents ! Notre-Dame va sauter.
« Effectivement, tout était préparé pour consommer le crime. Le directeur se rendit aussitôt auprès du délégué de la Commune; en considération des treize cents malades qui se trouvaient à l'Hôtel-Dieu, on lui promit que la basilique serait épargnée.
«c A sept heures, une religieuse vint nous dire de nous tenir prêtes à partir à neuf heures : on s'occupait de nous diriger sur Charenton.
« Nous fûmes terrifiées. Partir sans argent, sans pain, sans aucune connaissance à Charenton ; et nous étions cent trente personnes! Des laissez-passer allaient nous être délivrés avec des brassards d'ambulance. Un peloton devait nous conduire. Il nous fallait traverser Paris et ce terrible quartier de la Bastille, foyer de l'insurrection ; nous pouvions y être massacrées, mais nous n'avions rien à objecter.
« Cependant l'armée arrivait. A huit heures et demie, les engagements devenaient si terribles et si rapprochés, que le directeur déclara qu'il n'était plus possible de quitter la maison. On eût dit qu'il nous sauvait de la mort.
« Mais, tout à coup, retentissent de nouveau ces paroles : « Que tout le monde descende : Notre-Dame va sauter. »
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Ce fut une panique générale. Les médecins, les religieuses, les infirmiers rivalisaient de zèle et de dévouement; les brancards ne suffisant pas, ils portaient les malades sur leurs bras, sur leur dos.
<c On fit également descendre près des cagnards, celles de nos enfants dont la salle était la plus exposée. On les rassembla dans la pharmacie ; et pendant dix-huit heures, elles furent assises sur des chaises d'église attachées quatre par quatre, sans pouvoir changer de position. Ce qui avait été un soulagement était devenu un supplice, dont'le sentiment dominait parfois la frayeur des obus qui arrivaient jusque dans notre retraite.
« Quelques heures plus tard, nous étions aux fenêtres regardant le défilé magniGque do l'armée qui nous sauvait, et des larmes de bonheur coulaient de nos yeux ^ »
Mais avant d'arriver à Notre-Dame, que cette armée libératrice avait dû fouler de cadavres! Pendant plusieurs jours on s'était pied à pied disputé le terrain. Les vagues pressées, bruyantes, tumultueuses, confuses des deux armées, s'agitant, se rencontrant, s'entre-choquant dans l'ombre d'une épaisse fumée, semblaient des nuages sombres, roulant sur la terre, et renfermant la mort dans leur sein; des éclairs jaillissaient de ces masses effrayantes; on entendait des grondements comme ceux du tonnerre et le bruit sinistre de la grêle qui brise, qui hache, qui détruit. Puis tout cela passait; les insurgés reculaient, les soldats de l'ordre étaient victorieux. Hais le flot, en se retirant, laissait voir ses victimes. Les morts et les mourants gisaient péle-mèle sur le pavé, l'un à côté de l'autre, l'un sur l'autre quelquefois.
Un peu à l'écart, un jeune soldat, que nous avions connu à laTillette, un enfant presque, il n'avait pas sejzeans, était tombé frappé d'une balle. La douleur, le sang qui s'échap-pait de sa blessure, l'odeur de la poudre, lui avaient fait perdre le sentiment de la vie. Sous l'influence d'une brise fraîche il venait de reprendre ses sens ; il essaya de se soulever, et comme s'il fût sorti d'un rêve affreux, étonné, il
1. Petit Journal de Saint-Thomas pendant les troubles révolutionnaires do 1870-18Î1.
regardait autour de lui. Seul au milieu des cadavres^ saisi d'horreur, il appela sa mère; et poussant un long et triste soupir, le pauvre enfant se laissa retomber sur le pavé froid et humide de sang. Un Versaillais le releva : « Qui donc appelez-vous? — Ma mère. Voilà dix jours que je ne l'ai pas vue, je voudrais la voir.... — Où est-elle; lui demanda le soldat? » L'enfant donna son adresse. « Mais, dit-il, ne me voyant pas revenir, elle sera morte peut-être; elle était malade quand je l'ai quittée, un malin, en lui disant : Au revoir, je ne serai pas longtemps. Puis des camarades m^ont entraîné malgré moi.... et je ne suis plus retourné. Si elle savait ce que j'ai fait! si elle savait que je vais mourir!.... » Et l'enfant affaibli pleurait. Sa main cherchait quelque chose sur sa poitrine. « Tenez, dit-il tout à coup, montrant une médaille de la Vierge : c'est ma mère qui me l'a mise quand j'étais tout petit. » Et, après l'avoir longtemps regardée, à plusieurs reprises, il embrassa ce cher souvenir.
Le lendemain, le Versaillais lui-même vint donner à l'enfant des nouvelles de sa mère. Elle est encore bien souffrante ; mais le bonheur d'avoir retrouvé son fils la guérira bientôt, lui dit-il ». Le malade était accablé, il ouvrit doucement ses grands yeux qui seniblaient déjà ne plus vivre; cependant il essaya de sourire au vieux soldat comme pour le remercier de sa sympathie : « Mais, lui demanda-t-il, me pardon ne-t-elle? Vous a-t-elle dit de m'embrasser? »
Quelques instants après, ses paupières s'abaissèrent de nouveau, ses traits s'allongèrent, ses lèvres devinrent blanches comme de la cire ; son regard vague semblait chercher cet invisible qu'entrevoit seule l'âme du mourant ; la sueur baignait ses cheveux; quelque chose de doux comme un sourire, de mélancolique comme un soupir de la brise du soir, de mystérieux comme une ombre, de pur, de céleste conune le souffle d'un ange, errait sur son visage, autour de ses lèvres ; c'était son âme qui s'échappait.
Le vieux soldat pleura son jeune ennemi, devenu son ami, son fils. Il alla lui-même porter à la pauvre mère, avec une boucle de cheveux, la médaille, triste et précieux souvenir qui avait reçu les dernières confidences de l'enfant, qu'il
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embrassait lorsqu'il mourut, et sur laquelle son dme avait glissé en remontant aux deux.
Dans la rue Saint-Jacques, un communeux passait et plaignaity d'un ton moitié sérieux, moitié railleur, un Yersaillais blessé. « Pourquoi vous apitoyez-vous sur mon sort, répondit le modeste héros? Je puis mourir : je mourrai content d'avoir versé mon sang pour la France, et contribué à la sauver. Mais la honte et les remords devraient vous imposer silence, à vous malheureux qui, sous les yeux de l'ennemi, avez ensanglanté votre patrie, qui l'avez dégradée, avilie, rendue pitoyable aux nations autrefois jalouses de sa grandeur. »
Si c'est dans le combat que se montre le plus souvent le héros : l'heure du péril est aussi quelquefois l'heure de la gloire et du triomphe.
Enfermée dans la sacristie, puis dans une des caves de l'église Saint-Éloi, entourée de barils de poudre destinés à faire sauter l'église, sans cesse insultée, menacée de la mort si elle ne révélait là retraite de son mari, la noble et courageuse Mme Lécuyer ne s'était point laissé vaincre. Un jour, son terrible persécuteur, le sieur Adolphe Baudoin, descendit dans la cave, escorté de deux prisonniers portant des cierges allumés qui jetaient dans les ténèbres une clarté lugubre.
« Citoyenne, lui dit-il d'une voix sinistre,. le Comité a décidé la mort. J'ai ordre de mettre le feu ici : veux-tu être ensevelie sous les décombres ou veux-tu que je te fasse sauter la cervelle ? »
Et dirigeant son revolver vers sa poitrine, il ajouta :
« Es-tu prête? »
Devant cette mort imminente, la femme que le péril élevait au-dessus de la crainte, répondit simplement :
a Je préfère être tuée, si cela doit sauver l'églfse. »
Cette attitude héroïque humilia l'odieux officier; il ne s'attendait pas à une. si intrépide résignation.
« Tu es une brave femme! » dit-il à la prisonnière, et il se mit à l'embrasser.
Elle put monter dans l'église, où tout était préparé pour l'incendie : mais elle était toujours suivie de Baudoin, et elle ne dut sa liberté qu'à l'armée de Versailles.
Les fédérés avaient été refoulés, mais ils s'étaient battus avec un courage qu'il serait injuste de méconnaître. Furieux de la résistance qu'ils éprouvaient, exaspérés surtout à la vue des incendies qui ruinaient Paris, les soldats de Versailles étaient souvent sans pitié pour les insurgés pris les armes à la main : ils en fusillèrent trois cents qui s'étaient rérugiés dans la Madeleine. Mais voici un trait d'humanité qui les honore.
Un des insurgés exécutés le 28 mai & la place du Trône, avait avec lui ses deux petits enfants, l'un âgé de dix ans, l'autre de huit. Après la mort de leur père, les deux pauvres orphelins, ne sachant que devenir, restèrent au milieu des soldats qui en prirent grand soin. Le colonel du régiment, apercevant ces deux infortunés qui mangeaient & la gamelle au milieu d'une escouade, demanda qui ils étaient, et comment ils se trouvaient là. Un caporal répondit qu'ils étaient les enfants d'un insurgé condamné à mort par la cour martiale ; et qu'ils n'avaient pas de famille pouvant se charger de leur sort. Le colonel, ému, proposa aux officiers et aux soldats d'adopter les orphelins et de les admettre parmi les enfants de troupe. Cette motion généreuse trouva de l'écho, et les deux infortunés sont devenus les fils adoptifs du 29" de ligne.
Le plus navrant de ces épisodes ce sont les fusillades Durant les sept jours de bataille, on fusilla sur place la plupart des prisonniers pris les armes à la main. Après la bataille, des cours martiales* furent immédiatement constituées pour continuer sans retard l'œuvre des représailles.
Le principal de ces tribunaux siégait au Châtelet. A tout instant, on voyait arriver des bandes de prisonniers. Ces convois étaient tous composés à peu près des mêmes éléments : gardes nationaux, hommes en blouse, femmes des faubourgs, cantinières, enfants déguenillés. Les prisonniers étaient enfermés dans l'intérieur du théâtre. Quand on les apercevait se promenant sur la terrasse, ils étaient l'objet des malédictions de la foule qui stationnait sur le quai et sur la place du Châtelet.
Ces cris de réprobation, il faut bien le dire, étaient loin
de déconcerter les insurgés. Presque tous portaient haut la tète. Cette attitude était surtout remarquable chez les combattantSy et leurs réponses provoquantes ne s'harmonisaient que trop avec le cynisme de leurs physionomies : « Nous avons perdu les deux premières parties, celle de juin 1848 et celle de mai 1871 ; mais nos arrières-neveux gagneront la troisième. »
Et nunc erudiminif
Les jugements de la cour martiale n'étaient prononcés qu'en parfaite connaissance de cause; le nombre des cas réservés était des plus considérables. Mais ceux qui étaient passibles de la peine capitale ne trouvaient aucune pitié, et l'exécution ne se faisait pas attendre. Les condamnés sor* taient du théâtre par groupes de lingt à quarante, et se dirigeaient, escortés par des soldats, vers la caserne Lobau, qui fait face à la caserne Napoléon, située derrière l'Hôtel de ville. Les condamnés étaient attachés deux à deux par le poignet, et ne se faisaient pas illusion sur le sort qui les attendait. Arrivés à la caserne, la porte s'ouvrait et se refermait sur la fournée, c'est lé mot qu'employait la foule trèsnombreuse sur tout le parcours; puis, on entendait des feux de pelotons , suivis de coups de feu précipités : c'était la fournée qui tombait!.... La porte se rouvrait alors, livrant passage aux fourgons chargés des cadavres qu'on enterrait provisoirement sur les berges de la Seine, au milieu des squares, un peu partout.
Tandis que les soldats étaient occupés à celte triste besogne, un homme vêtu d'une blouse de travail passait ; sans la lever toutefois, il tourna la tête du côté des cadavres sanglants. Quiconque l'eût examiné attentivement aurait pu lire sur son visage le regret, le désespoir et l'espérance, une tristesse et une haine également profondes, la soif de la vengeance. Il semblait ne savoir plus qu'il tenait un enfant par la main, un enfant à la physionomie ouverte, qui, lui, levait la tête, ouvrait de grands yeux inquiets et surpris, et, pour mieux voir, se levait sur la pointe des pieds et tâchait d'entraîner son père du côté de la foule. « Que font-ils, ces hommes là bas? » demanda-t-il. Le front toujours baissé, son père
lui répondit presque brutalement : « Ils enfouissent ceux qu'ils viennent de tuer». Puis tout à coup, laissant parler le sentiment qui le dominait : « Ces hommes qui creusent des fosses et y mettent des cadavres, ce sont des bourreaux qu'il faut haïr, dit-il ; .ces cadavres couverts de sang, ce sont les martyrs de la cause du peuple; ceux-là il faut, en jurant de les venger, baiser les traces de leurs sang. Je les vengerai, moi ; et si tu es mon fils, tu combattras à n>es côtés. »
L'enfant avait huit ans.
D'Aubigné avait le même âge quand, un jour, son père lui montrant la place où ses compagnons étaient morts victimes des guerres religieuses, d'une vuix sombre et presque terrible, le menaça de sa malédiction s'il épargnait sa tête « pour venger les chefs pleins d'honneur » qui étaient morts là.
On évalue à plus de quinze mille le nombre des fédérés qui ont perdu la vie soit en combattant, soit après le combat. Mais la responsabilité de ces terribles représailles ne doit pas retomber tout entière sur l'armée.
«Lea soldats, dit M. Jules Rouquette, obéissaient souvent aux excitations d'une partie de la population. La colère, la haine et aussi les basses passions s'en mêlaient. Des êtres vils, se vantant tout haut d'accomplir un devoir civique, devenaient délateurs sans vergogne. Non-seulement ils dénonçaient ceux qu'ils avaient vus dans les rangs des fédérés, mais encore, emportés par un zèle cruel et souvent intéressé, ils suppliaient les officiers de leur donner des escouades, afin d'aller eux-mêmes faire des arrestations. Que de vengeances particulières ont pu ainsi s'assouvir! D'autres cherchaient, par leur empressement à dénoncer les fédérés, à donner le change sur leurs propres opinions, et à faire oublier leur incontestable penchant pour la Commune.
« Ce qui donne une idée de la décadence de la génération actuelle, de la dépravation des idées et des sentiments, de la profonde démoralisation de notre époque, c'est le nombre de dénonciations anonymes qui arrivèrent alors à la Préfecture de police : on en compta plus de cinq mille par jour, et elles atteignirent le nombre total de trois cent dix mille. Un avis dut être publié portant qu'à l'avenir on ne lirait
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plus ces lettres honteuses; qu'on poursuivrait même leurs auteurs, conformément à la loi, si on parvenait à les découvrir. A quelle ignominie, grand Dieu ! la France était-elle réservée ! »
Ces violences aveugles, cet emportement amenèrent de cruelles méprises : un prêtre polonais, attaché à la paroisse de Chaillot, fut arrêté dans la rue et conduit à Versailles, où il subit une dure incarcération. Il ne dut sa délivrance qu'à l'intervention de M. Tabbé Gentil, aujourd'hui curé de Ménilmontant. Un honnête homme nommé Vaillant, comme le membre de la Commune, fut pris et traîné de force à Satory par suite de confusion de personne; on voulait le fusiller en route. A Chaillot, un malheureux du nom de Constant, coupable d'une ressemblance avec Billioray, fut arrêté par la foule, et, sur les injonctions de deux cents badauds, fusillé malgré ses prières et ses protestations ; il eut beau donner son adresse, supplier qu'on le conduisit à son domicile où il serait reconnu par sa famille et ses voisins : ' la foule fut inexorable; après l'exécution, elle se contenta de dire : « Il s'est roulé en pleurant aux pieds des soldats: en voilà un qui est mort lâchement. ».
Telles sont bien les foules : elles prêtent d'abord la main à toutes les révoltes; puis acclamant le plus fort, elles finissent toujours par insulter aux vaincus.