DIEU A PARLÉ A PARIS PAR LE FEU
Splendeur de la capitale avant la Commune. — Pensée de Victor Hugo sar Paris et la Commune. — Pourquoi la Commune a-t-elle brâlé les monuments? — T a-t-il eu préméditation? — Séance du 20 mai à la Commune et le massacre. — Comment procèdent les incendiaires. -^ Monstrueuse perrenité d6 ces hommes. — Bergeret fait incendier les Tuileries. — Perte de la bibliothèque du Louvre. — Le Louvre, les Archives et robservatotre préservés par le dévouement des conservateurs et des savants. — Le feu au Palais-Royal. -^ Tableau que présente la rive gauche. — Le Conseil d*État^ Te Chàtelet, le Palais de Justice s'embrasent simultanément. — La ville entière est ea flammes. — Les églises miraculeusement préservées. -* Dieu a parlé à Paris par le feu. — Paris n'est pas le seul coupable.
11 y a dix ans de cela, tous les peuples du inonde avaient rendez -VOUS dans la capitale de la France. Ils accpururent tous pour ofTrir à leur admiration les produits de la nature et de rinduslrie, les merveilles de la science et de l'art. Mais ils venaient aussi pour contempler Paris, le débouché principal et Tentrepôt du talent des nations civilisées, la ville soleil des sociétés modernes. Tous ces peuples aspiraient à voir, à visiter Paris. On fit pour eux un livre; et, en tête du livre, le poëte des Châtiments plaça cette préface, page philosophique d'un ton sybillin, comme il convenait & Hugo I
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« Paris fait à la multitude la révélation d'elle-même.... La multitude est la nébuleuse qui condensée sera l'étoile : Paris est le condenseur.... Il a une patience d^astre mûrissant lentement un fruit. Les nuages passent sur sa fixité. Paris décrète un événement. La France, brusquement mise en demeure, obéit.... Sur le conflit de la nation et de la cité pour la révolution, voici ce qui donne ce grossissement : d'un côté la Convention, de l'autre la Commune. Duel litanique. La Convention incarne un fait définitif, le peuple; et la Commune incarne un fait transitoire, la populace. »
Eh bien! la populace et la Commune aimées du poète ont voulu détruire ce livre écrit par les siècles, et aux lueurs sinistres de l'incendie donner la révélation du genre humain qu'ils avaient rêvé. Paris a vu surgir en un siècle de progrès et de lumière cette armée de sauvages qu'enfantent la fermentation des vices en bas et l'excitation de quelques misérables en haut, les sauvages de la convoitise, le^ sauvages de la haine sociale, les sauvages de la jouissance matérielle goûtée et aussitôt perdue, sauvages sans principes, sans frein d'aucune sorte, qui, ne pouvant détruire la patrie, vaincus et sanglants, ont voulu, pour se venger de leur écrasement, anéaatir Paris avec tous ses souvenirs et toutes ses gloires.
Le moyen âge, la Renaissance, le siècle de Louis XIY, le dix-huitième siècle et même le commencement du dix-neuvième, ont accumulé dans cette grande et superbe capitale les richesses du genre humain, les diverses -manifestations du génie, à toutes les époques et sous toutes les formes. C'est une collection énorme de tous les souvenirs de l'ancien régime, et môme, chose à remarquer, c'est surtout du temps abominable où les révolutions, jacobines ou communeuses, étaient complètement inconnues, et où la monarchie absolue s'épanouissait dans toute sa splendeur, que nous viennent ces chefs-d'œuvre de la peinture et de la statuaire, images immortelles du beau.
Toutes ces merveilles qui encombrent nos musées, sont comme la chaîne d'or qui relie les générations passées aux générations futures ; c'est cette chaîne que les incendiaires
dé la Commune vont s'efforcer de rompre; ils n'aiment.pas Tàrt ancien qui est' infecté, disent-ils, de royalisme. Pour établir le monde, nouveau,' ils veulent faire table rase de Tâncien. Il n'est donc pas étonnant de voir les vengeances de la révolution se rabattre sur. les monuments, les musées, les galeries de tableaux, les bibliothèques, et autres collections artistiques que Paris renferme dans son sein. . Et qu'on ne dise pas qu'il y a eu absence de* préméditation : dès le premier jour de son règne éphémère, la Commune avait annoncé urbi et orbi que si elle était forcée de rendre la capitale, elle ne la rendrait que co.uverte de ruines. Vallès s'était fait l'écho de cette sauvage résolution dans un article qui se terminait ainsi : M. Thiers, qui est chimiste, nous comprendra. Dans. les premiers jours d'avril, le commandant d'artillerie qui, en dépit des réclamations et «de la terreur des habitants du quartier, faisait établir une batterie au Trocadéro, avec la folle prétention d'atteindre le Mont-Valérien, disait tout haut;: « Les quartiers des réactionnaires sauteront tous. Nous n'en épargnerons pas un seul. » Enfin la formidable organisation du corps despétroleurs, à la formation duquel avait présidé Gaillard père; ce déploiement d'habileté cynique* et sauvagequi a enrégimenté, pour allumer les incendies et les activer, jusqu'aux femmes et aux enfants, chargés de faire manœuvrer des pompes remplies de pétrole, tous ces faits ne prouvent que trop qu'il y a eu là une machination ourdie de longue main. Les incendiaires n'attendaient que le signal de la Commune, qui leur fut donné le 20 mai. • - Ce, jour-là, c'est-à-dire la veille de l'entrée des troupes dans Paris, il y eut séance à l'Hôtel de ville. On y entendit un rapport sur la situation. Les yeux des fins politiques de la Commune étaient couverts d'écaillés. Ils persistaient sérieusement à croire que l'armée de Versailles ne parviendrait jamais à forcer les portes. Néanmoins, un membre, le général Cluseret, récemment amnistié par ses collègues, ayant demandé la parole, exposa qu'il y avait péril en la demeure. Il fit voir d'abord que les troupes de l'Assemblée nationale s'étaient augmentées au point de former un elTectif
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considérable, d*un chiffre supérieur au contingent des fédérés ; il ajouta que tous les forts s'étaient rendus, que les remparts étaient troués, que tous les gardes nationaux étaient malades, usés, fatigués. Il dit encore qu'il ne fallait pas prendre le calme appareiit de Paris pour un acte d'adhésion, mais que la ville au contraire n'attendait: qu'un signal pour se soulever. Enfin il déclara que" suivant lui, homme du métier, il n'était guère possible qu'il n'y eût pas dans fort peu de temps, de la part de Mac-Mâhon, une attaque des plus sérieuses à la suite de laquelle la citadelle de la Révolution pourrait bien céder ou être emportée d'assaut. Devant ces confidences d'un soldat, Ch. Delescluzè' réclama le coniité secret ; les "membres du Comité de saliit* public appuyèrent la motion. . ^ ,^ir...... ^ .i
Que s'est-il passé dans cette mystérieuse séance? A la suite de Tarrestatiôn de Grelier, la police est parvenue à mettre la main sur les procès-verbaux d'une "machination infernale ; et quoiqu'ils n'aient pas été livrés à la publicité,- nous pouvons assurer ' que ce jour-là, 20 mai, fut présenté et adopté de sang-froid le double projet ayant pour but de massacrer les otages dans les prisons et d'incendier Paris.. On vota rincéndie par le pétrole comme une mesure, de salut public. On discourut à tour de rôle, et on convint de changer les gardes nationaux en bourreaux et les femmes en furies chargées de inettre le feu aux principaux édifices.
Quatre jours plus tard, un cri s'élevait, effaré, douloureux, cri d'horreur et de détresse : Paris brûle ! Ce monument incomparable, ou plutôt cet ensemble grandiose de'moniiments et de magnificences sans rivales, les Tuileries et le Louvre, ce centre de notre histoire, que tous les arts avaient concouru à immortaliser, avait été livré aiix flammes dans la nuit du 23 au 24, au moment où les généraux Douay et Vinoy se préparaient à attaquer les insurgés.
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L'incendie du palais avait été résolu, le 23, daùs un conseil de guerre tenu par Tentourage de Bergeret et présidé par lui. Chacun avait reçu ses instructions pour protéger la retraite des fédérés ; Bénot, garçon boucher fait colonel par la Commune, fut spécialement chargé de préparer l'incendie. Il réunit aussitôt le pétrole et la poudre nécessaires, les bougies, les balais, les seaux; et, conduisant une bande de misérables dans les appartem^ents, il aspergea les portes, les planchers, disposa çà et là des bonbonnes pleines ; au rez-de-chaussée du pavillon de THorloge il plaça un baril de poudre; dans la salle des Maréclfaux, des munitions. Tout fut relié par des traînées de poudre que Bénot alluma lui-même. A neuf heures moins cinq, l'horloge des Tuileries s'arrêta sous l'action du feu, et les flammes jaillirent du sommet ^u pavillon.
Bénot rentra à la caserne du Louvre, vers dix heures du soir, les vêtements imprégnés de l'odeur du pétrole, et donna un dernier coup d'œil aux préparatifs du souper du général Bergeret. Bientôt, tout Tétat^major était à table, choquant joyeusement les verres, tandis qu'aux étages supérieurs les fédérés brisaient et démolissaient. Bénot fit ensuite aux convives les honneurs de son œuvre; et tous, de la terrasse du Louvre, contemplèrent l'incendie.
L'imagination la plus exaltée ne peut se faire une idée de ce spectacle, pas plus que la plume n'arriverait à le décrire. Cette immense façade de quatre cents mètres de développement vomissant par des centaines d'ouvertures des langues ardentes qui allaient se perdre dans les aigrettes de dam* mes dardées par les combles ; les intermittences soudaines de cette éruption permettant au regard de scruter dans ses détails Tintérieur incandescent du palais ; puis, pour couronner cette œuvre de pyrotechnie infernale par un bouquet digne d'elle, la grande coupole centrale de Philibert Delormc s'abîmant dans une gerbe de feu qui sembla jaillir jusqu'aux étoiles effarées : ce sont là les quelques linéaments d'une description impossible.
Si le feu d'artifice fut affreusement splendide, bien tristes sont les ruines qu'il a faites, mais <|'une tristesse sani? ma-
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jesté et ji)éraa sans grandeur, malgré leur immensité. A peu de dislance on dirait les restes calcinés de quelque grande filature. Sauf le pavillon de Flore qui venait d'être fort élégamment reconstruit par M. Le Fuel, et qui a dû à l'état de l'intérieur, encore inachevé, d'être relativement épargné par l'élément destructeur, le reste n'est plus qu'une double et longue paroi criblée d'ouvertures béantes. Les statues ne font plus qu'un amas de cendres calcinées; ornements, bronzes, moulures, frises et chapiteaux exquis sont confondus daus la promiscuité fumante d'un métal sans nom; vestibules, escaliers gigantesques^ galeries, beautés éblouissantes, panneaux superbes, tout ce que le génie d'une nation d'artistes avait mis des siècles à créer, n'est plus aujourd'hui que cendres et poussière. Une nuit d'incendie a suffi pour étendre sur nos constructions d'hier la patine des siècles.
Les idiots furieux qui ont voué ce palais au pétrole pour purifier, disaient-ils, une place .souillée par le séjour du despotisme, auraient dû se souvenir que les Tuileries ont reçu l'onction insurrectionnelle de la Terreur, que les scènes les plus émouvantes de la Révolution française se reflétaient en quelque sorte sur les murs; que la Convention nationale a tenu des Sjéances dans la salle du théâtre, depuis l'an V' jusqu'à l'an lY, et que le Comité de salut public en fit son antre.
Nous allons suivre de monument en monument les progrès des flammes. Vers quatre heures, les noi^velles devien-
nent de plus en plus mauvaises ; on se dispose à incendier le Louvre; ,on mettra, en commençant, le feu à la bibliothèque qui attisera merveilleusement la flamme. Malgré les supplications et les larmes des gardiens de ce trésor,un groupe, armé jusqu'aux dents et le pétrole à la. main, envahit le piavillon de la bibliothèque, verse le liquide sur les parquetç et dans, la cage de l'escalier, et sort par une cour de la caserne du Louyre-en laissant derrière elle un sillage incandes cent. La surprise des insurgés, le manque de temps pour leurs sinistres préparatifs, et le dévouement de l'armée qui se précipite au pas de course sur le Louvre en feu ont contribué à. sauvçr le reste du monument.
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Si les richesses artistiques qu'il renferme avaient été préservées, jusque-là, de la destruction, elles le doivent à M. Barbet de Jouy, de conservateur devenu gardien, à H. Héron de Villefosse et à M. Morent, qui, restés à leur poste, multiplièrent les prodiges de présence d'esprit et d'audace. Presque tous les établissements, voués aux travaux et aux œuvres de l'intelligence, furent sauvés de même par le dévouement et le courage des fonctionnaires de tout ordre ]qui n'avaient voulu fuir ni les périls généraux de Paris, ni les périls particuliers de leur service. Le zèle et le courage qu'ils ont alors déployés ont souvent imposé aux incendiaires et atténué les efiets de leur rage, lorsqu'elle ne put être conjurée ou détournée. Les Archives, dans un des quartiers les plus exposés, ont été préservées par la vigilance de leur directeur, M. Alfred Maury et de ses employés. Mais c'est surtout à l'Observatoire que te dévouement à la science a pris un caractère dramatique.
Il faut lire dans le Rapport des directeurs du bulletin international de l'Observatoire de Paris l'émouvant récit de M. Marié-Davy, chef du bureau météorologique : ces trois jours passés au milieu des insurgés, — l'espèce de déférence qu'ils témoignent aux savants, en voyant que leur présence et leurs formidables, mesures de défense n'empêchent pas les travaux, — la sécurité relative dont on jouit, jusqu'au moment où, dans la nuit du 23 au 24 mai, l'incendie est tout à coup annoncé, — les efforts faits pour l'éteindre, avec le concours des domestiques et de quelques ouvriers réfractaires de la Commune à qui l'Observatoire avait donné asile, — la brusque apparition des fédérés forçant l'entrée de l'édifice, et y cherchant un refuge contre les troupes qui les poursuivaient, — les préparatifs accumulés pendant plusieurs heures pour le faire sauter, — le salut enfin, au moment le plus critique, par l'irruption soudaine des soldats.
Le Palais-Royal était trop voisin des Tuileries et du Louvre; ainsi que ces deux palais, il rappelait trop les souvenirs de la royauté pour ne pas être désigné dès les premiers jours à la torche des incendiaires. C'est dans l'après-midi du 24 qu'ils y mirent le feu. Les balles qui sifflaient sur la
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place du palais, les obus qui pleuraient dans Tintérieur empêchèrent de porter d'efficaces secours, aussi la flamme eut bientôt acquis une effrayante intensité. Toute la nuit les lueurs rouges de l'incendie ensanglantèrent le ciel, dans le premier arrondissement. La fumée, qui s'élevait en tourbillons, s'étendait de toutes parts sur la ville et formait un voile immense comme pour cacher les scènes atroces qui se déroulaient plus bas.
Le matin du 25, quelques secours purent être organisés, des pompes furent amenées et commencèrent à fonctionner; les habitants du quartier prêtèrent le concours le plus dévoué. Mais leur zèle fut paralysé par la ruse : à un certain moment, le pompier qui dirigeait le jet s'aperçut qu'il lançait du pétrole au milieu des flammes. De nombreuses arrestations eurent lieu, on fusilla sur place des femmes prises en flagrant délit. Dans la soirée seulement on se rendit maître du feu. Mais la galerie qui restait du palais édifié par Richelieu, celle du Trône et la plus grande partie du monument rebâti, après l'incendie de 1763, par le grandpère du roi Louis-Philippe, étaient complètement détruites. ' Pendant que la foule contemplait tristement l'édifice qui s'effondrait, on vit jaillir d'une fenêtre une langue de flamme. Elle venait lécher la hampe de fer qui soutenait le drapeau rouge déjà noirci par la fumée. Le feu gagna bientôt l'étoffe, il en atteignit l'extrémité, et en un clin d'œil l'oriflamme disparut et ses cendres furent dispersées par le vent. C'était le dernier vestige de la révolution qui disparaissait.
Les Tuileries en cendres, le Louvre en flammes, le palais des princes d'Orléans détruit, ainsi que le ministère des finances, la rue Royale couverte de décombres et montrant ses entrailles, la moitié de Paris saccagée et baignant dans le sang, tel est le spectacle que présente la rivé droite.
On espérait que les hommes, qui ont demandé le plus haut les franchises municipales, auraient du moins respecté la maison du peuple de Paris ; et c'est là précisément que les .ravages de l'incendie ont été le plus efiroyables, là que la fureur de la révolution a été déployée dans toute son horreur- Quatre pans de mur, c'est tout ce qui reste de ces
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constmctionfi célèbres, au sein desquelles s'est passée près* que toute Thistoire de Paris, de ces salles splendides où'retcnlissait le bruit des joies et des fêtes de l'Empire. Les rois et les reines de l'Europe sont venus 1& admirer et envier les grandeurs du Paris impérial! L'Empire s'est eiTondré; le palais n'est plus qu'un souvenir! Plus même de trace de ce léger campanile qui s'élançait si élégamment dans les airs. Et les salles du Trône, des Arcades, les deux salons des Arts, la salle des Cariatides, celle de la Paix, la grande galerie où tant de célébrités sOnt venues, aux grands jours de gala, illustrer nos fêtes, où sont-ils? Tout a été détruit. Les actes de l'état civil n'existent plus. Honte sur ces vandales qui ont accompli de sang*froid ce que les Prussiens n'ont pas osé faire pendant la guerre!
Celte horreur et cet effroi que les habitants de Pompé» éprouvèrent quand les cendres et les laves du Vésuve firent une éruption subite, la population de Paris Içs a ressenties. Pas un quartier qui ne se soit vu menacé, pas un habitant qui n'ait eu à redouter le feu et la mort. A peine vient-on de constater l'horrible dégât de l'élément destructeur dans une rue, que l'incendie se déclare plus loin. Une main iDvi* sible promène la torche sur tous les toits et au fond de toutes les caves. On arrête des femmes et des enfants au moment où ils lancent le pétrole et l'étoupe enflammée. De tous côtés on découvre des fils électriques communiquant à des mines.
L'idée de Paris brûlé et anéanti, cette idée que l'imagination n'eût pas osé concevoir, semble près de se réaliser. Les Tuileries, le Louvre, le ministère des finances, le PaJais* Royal, l'Hôtel de ville, tant de monuûients, d'hôtels et de maisons brûlent encore, que des flots de flammes et de fumée s'élèvent à l'horizon, sur la rive gauche. Le Conseil d'État, le ChAtelet, le Palais de Justice s'embrasent simultanément. On dirait un océan de feu élevant jusqu'au ciel ses vagues alternativement rouges et noires. Nous avons eu la douleur de. contempler ce spectacle à la fois horrible et*grandi9se : Paris semblait n'être plus qu'une agglomération de volcans où cent cratères lançaient des -torrents de flammes. Les mo**
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nunicnts épargnés se détachaient en noir sur le fond éclatant des incendies; et comme pour donner à cette scène quelque chose de plus lugubre encore, le fleuve la reflétait dans ses ondes.
Dans celte dure sentence de la Commune contre les monuments de Paris, le Palais de Justice était justement condamné. 11 fut jadis la demeure de nos rois, le siège de Tunité nationale, Tun des foyers les plus brillants de la civilisation et du génie de la France. Au cours du temps, il était devenu, p<mr Paris, le centre de la vie civile et Tasile inviolable oîi le droit de chacun trouvait sa charte, ses preuves et ses sur^s. Dans ses réduits obscurs, dans ses grefles poudreux, jl cactuiit un trésor : les parchemins, les blasons et les archives d'une société maudite que Ton s'était promis d'anéantir sans retour. 11 fallait que tout périt : les contrats, les jugements, les titres d'hérédité, ces lois qui nous gouvernent, qui nous lient; tout, jusqu'à nos noms, jusqu'à nos antiquités domestiques, jusqu'à ces actes sacrés que les générations se transmettent l'une à l'autre, comme le seul témoin gnage durable de leur passage sur la terre. La salle des Pas- Perdus, que l'Europe entière connaissait, est tombée' dans le feu, couvrant de ses décombres la place où fut la table de marbre, et où se puisaient les plus anciens souvenirs de notre histoire. « Vous avez vu là, dit M. Rousse, Tefl^rayant chef-d'œuvre que le génie du mc^l a su faire : les voûtes déchirées, ouvertes sur le ciel; ces fers gigantesques tordus dans la fournaise, les dalles soulevées par l'incendie et se heurtant en tumulte; les statues mutilées, les murailles dorées par les flammes, comme sont dorés par le soleil de la Grèce les marbres du Parlhénon; ces colonnes rugueuses, rongées et ciselées par le feu comme des arbres qu'a broutés la dent des troupeaux.... Et au fond de la scène, éclairé par un brusque rayon de lumière, ce bas-relief étrange : la Justice impassible, l'éternelle Thémis tenant la balance, appuyée sur le glaive et regardant les coupables. Mais déjà cette vision s'est évanouie; l'apparition vengeresse est rentrée dans l'ombre, et ces ruines mêmes ont péri.... Etiam periere ruinœ, »
Le foyer principal de la rive gauche se trouve çntrc la Halle aux*vins et la gare d'Orléans.^'Les vastes approvisionnements d'alcool et les dépôts d'huile, de pétrole du Jardin des plantes fournissent des matières terribles à Tincendie. A chaque instant, d'immenses jets de flammes, dont la lumière du soleil n'empêche pas l'éclat, s'élèvent jusqu'à . une hauteur prodigieuse, et des flots accumulés. de fumée épaisse forment un vaste .nuage! qui s'étend jusqu'à Versailles. Des détonations successives, se font entendre : c'est le bruit du canon ou le fracas* prolongé des explosions.
Mais ce n'est là qu'un prologue, c'est en arrivante là place de la Bastille que le vrai spectacle se.dérQille. Toutes les voies qui aboutissent à cet immerise espacç y versent des.; cataractes de ruines et dé scories. On se croirait au centre du cratère d'unvolcan éteint. Au milieu se drjesçe la colonne de Juillet, brûlée aussi (car. les insurgés avaient:fait de son fût une colossale torche à pétrole). Elle est hideuse et grotesque. Criblée de coups de mitraille et d'obus; noircie; bosselée, déformée, elle a l'aspect d'un vieux tuyau de poêle. La flamme fuligineuse a .culoté son' génie de la liberté; cette effrontée statué qui a'volé sa pose au M.ercure^de Jean de Bologne, et qui tient à la main une torche allumée. ' • - ,:-:)') ^ 1 r-
A gauche, tojut le long du quai du' Canal et sur. une étendue de plus d'un kilomètre; fument les débris de l'arsenal et des entrepôts de la Villette. C'est un.spectacle; navrant, épouvantable, que celui de ces quelques pans de mur calcinés et brûlants, qui seuls indiquent encore laT)làce où furent tant d'objets de prix et de précieuses denrées devenues la proie des flammes. : . -^ ;.^. .. '^
Ces docks se composaient de trois bâtiments principaux situés tous les trois au bord du canal de TOurcq;: l'un, au n° 204 du boulevard de la Villette, en haut du faubourg Saint-Martin; les deux. autres auprès du pont tournant,, près de la rue de la Crimée. C'est le premier de ces corps de bâtiments qui fut incendié d'abord, dans l'après-ruiidi du jeudi. Les insurgés prévoyaient qu'ils ne pourraient tenir -longtemps encore à la barricade établie sur ce boulevard, c'est pourquoi plusieurs d'entre eux vinrent répandre des bon-