Deux Mois de capimté, page
coDstamment en bandoulière. Quelques dames le supplièrent de choisir un autre endroit pour l'exécution; il y consentit; s'adjoignant quelques fédérés, il emmena les quatre otages à la Roquette. Une ambulancière, la fille Wolff, Temme Guyard, marchait en tête, un drapeau rouge à la main, un revolver et un long poignard dans la ceinture, el un brassard au bras.
Arrivé au quinconce qui sépare les deux prisons, le groupe s'augmenta de trois ou quatre fédérés, puis de plusieurs jeunes détenus, que le directeur de la Petite Roquette venait de mettre en liberté pour les armer et les faire travailler à la barricade de la rue Saint-Maur. Le Clairon, trouvant le lieu propice et le nombre de complices suffisant, rangea les otages au pied du mur de la Petite-Roquette, sur le quinconce, et tout à côté du coin de la rue Servan. Les fédérés et les jeunes détenus firent feu à bout portant contre les victimes. Trois d'entre elles tombèrent, on les acheva aussitôt. La quatrième, que Ton avait cru d'abord être Mgr Surat, mais qui était M. Chaulieu, fut épargnée dans cette première décharge.
Grâce au désordre, M. Chaulieu put se sauver, en tournant le coin de la rue Servan. Un fédéré, s'en étant aperçu, fit feu sur lui, le manqua et se mit à sa poursuite. Le jeune détenu Fillemotte et un de ses camarades coururent aussi; ils rejoignirent leur victime à une distance d'environ cinquante pas. Une lutte s'engagea alors entre le fédéré et M. Chaulieu, qui parvint à s'emparer, du sabre de son adversaire et lui porta vivement un coup de pointe, que celui-ci esquiva. Un second fédéré survint; il fut suivi bientôt de plusieurs autres et de quelques enfants; alors M. Chaulieu abandonna le sabre et tenta de poursuivre sa fuite. Fillemotte ramassa l'arme et courut après le fugitif; il le vit entrer dans un chantier qui borde la rue, et fit signe aux fédérés restés en arrière, que leur victime était cachée derrière un tas de décombres. M. Chaulieu était à bout de forces, il fut facile à saisir ; on le ramena près des trois cadavres de ses compagnons, et, pendant le trajet, Fillemotte le frappait à coups de sabre.
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Parvenu au quinconce, le patient s'adressa à la fille WolfF et lui demanda grâce : « Je suis père de famille, dit-il, et je n'ai rien fait pour mériter la mort. — Attends, répondit cette femme, tu demandes du gras, je vais te donner du maigre, » et de son revolver elle essaya de faire feu. L'arme ayant été déchargée sur les premières victimes, le coup ne partit pas. Alors elle saisit son poignard et se précipita vers M. Chaulieu pour l'en frapper; mais un mouvement qui se produisit dans la foule l'en empêcha. M. Chaulieu voyant tout espoir perdu, se résigna; on l'entendit demander d'un ton ferme : « Où faut-il que je me mette? » Puis il regarda en face et d'un air de défi le groupe des assassins, qui tira sur lui et l'atteignit à la poitrine ; il tomba à genoux, la tête renversée en arrière; et c'est dans cette position qu'il fut achevé.
Avant de se retirer, l'un des enfants fit remarquer que l'une des trois victimes respirait encore : c'était le vénérable Mgr Surat; un fédéré lui fracassa la tète d'un coup de crosse de fusil. Telle fut la violence du coup que l'œil gauche disparut et que toute la partie osseuse fut broyée. Un large lambeau de muscle de la face pendait; la partie correspondante de la base du crâne était détruite et laissait à découvert la substance cérébrale; les os du nez broyés ne conservaient aucune forme de cet organe, l'œil droit était encore adhérent par son bord supérieur. Toute la partie inférieure de l'orbite, l'os de la pommette et une partie du temporal étaient brisés.
D'autres exécutions ensanglantèrent aussi la Petite-Roquette; là, elles présentaient un caractère particulier : une cour martiale jugeait et condamnait les victimes dans le greffe de l'établissement. Composée de jeunes gens restés inconnus, et dont l'âge contrastait avec la férocité, elle statuait en quelques minutes sur le sort des malheureux qu'on lui amenait, ou plutôt faisait exécuter une sentence dictée par les cris de la foule ! Les mots en cellule équivalaient à un sursis. Les mots en cellule provisoire signifiaient : a bon à livrer à la populace. » L'arrêt de mort était exécuté au moment même, sur le quinconce de la place. La justice n'a pu savoir exactement le nombre de ces meurtres isolés : elle a
pu constater seulement que tous les témoins détenus à la Préfeclure de police, àMazas, aux deux Roquettes, signalent des exécutions semblables dans toutes les prisons, antérieurement à la dernière et terrible semaine du règne de la Commune.
Pendant que Mgr Surat et ses infortunés compagnons tombaient sous les coups de leurs jeunes assassins, une scène des plus émouvantes et des plus dramatiques se passait à la prison de la Roquette.
La deuxième section renfermait des sergents de ville et des artilleurs; la troisième des soldats de différents corps. Dans cette troisième section avaient été placés dix ecclésiastiques venus de Mazas le 23, ou arrêtés dans les journées du 23 et du 24. Ces ecclésiastiques étaient : le R. P. Bazin, jésuite; MM. Bacuez, directeur à Saint-Sulpice; Guillon, du clergé de Saint-Eustache ; Lamazou, vicaire à la Madeleine ; Amodru, vicaire à Notre-Dame-des- Victoires ; Depontaillier et Carré, vicaires à Belleville.
Dès le 25, tous ces prêtres avaient été menacés du sort des otages delà quatrième division. « Un vicaire de Notre-Damedes-Victoires et moi, dit M. Tabbé Lamazou, nous avons passé une demi-heure, le jeudi 25 mai, à nous préparer à être fusillés. Ce n'était qu'une fausse alerte, et les agents de la Commune, chargés de ces aimables invitations, consolaient ceux qui en étaient Tobjet, en leur assurant que ce qui n'avait pas eu lieu la veille ne manquerait pas d'arriver le lendemain. »
 la vue du sort qui les attendait, quelques otages songèrent à se défendre : on comprenait que tout était sauvé si Ton parvenait à gagner du temps : Tannée arriverait et forcerait les fédérés à la retraite. L'idée première de la résistance était venue, dès le 26, à un militaire du second étage; le brigadier Cuinot (des sergents de ville) l'avait communiquée à M. Wabert, ex-officier de paix, qui approuva secrète-
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ment le projet. Les jeunes soldats de la troisième section n'en avaient pas connaissance ; mais il se présenta spontanément et comme par inspiration à leur esprit, lorsqu'ils apprirent que l'ordre était donné de faire descendre tous les prisonniers du second et du troisième étage pour les fusiller.
« Au même instant, dit l'un des témoins de cette scène, dont nous reproduisons textuellement le récit pour ne pas affaiblir la saisissante réalité des faits, au même instant, comme si ces quatre-vingt-deux jeunes soldats, les dix prêtres, et les trois otages civils qui se trouvaient dans la même section, n'avaient eu qu'une seule tête et une seule volonté, un cri fut poussé de toutes parts :
« Ne descendons pas, barricadons-nous ; défendons-nous I »
« En moins de cinq minutes le lit de camp fut brisé ; paillasses, matelas et chevalets de lits furent jetés aux deux extrémités du couloir ; des sentinelles y furent établies ; des planches de lits furent fendues ; on se fit des épées de bois, car il n'y avait point d'armes.
« Un capitaine de fédérés se montra dans la cour avec des forçats munis de cbassepots ; ils nous menacèrent ; nous appréhendions en même temps les bombes de picrate, l'incendie. C'était la mort imminente en perspective....
« Les prêtres s'étaient mutuellement donné l'absolution ; plusieurs militaires s'étaient confessés en particulier, mais quelques-uns ne l'avaient pas fait encore, alors un prêtre s'avança vers un groupe de la barricade :
« Mes enfants, dit-il, l'heure est solennelle, il faut que nous soyons prêts à paraître devant Dieu ; s'il faut mourir, nous mourrons ensemble, mais il faut mourir en chrétiens ; rappelez-vous vos familles, rappelez-vous votre première communion. Le temps presse; demandez pardon à Dieu de toutes les fautes de votre vie; faites un signe de croix, je vais vous bénir au nom de Dieu et vous donner l'absolution.
« Tous, excepté un seul, ôtèrent leurs képis, firent le signe de la croix, et s'inclinèrent respectueusement.
« Alors une seule voix s'éleva et on entendit ces mots :
« Moi je suis franc-maçon, et je propose, en cette qualité, « d'aller parlementer, car on pourrait faire sajiter la maison. »
« Cette voix discordante fut couverte etétouffée par toutes les autres. On lai répondit :
« Nous aimons mieux sauter avec la maison et mourir en soldats, que d'être assassinés. Nous nous défendrons tous jusqu'à la mort I
« Oui, oui, oui, nous nous défendrons jusqu'à la mort! » Tel fut le cri qui retentit dans toute la prison.
« 0 moment solennel î ceux qui n'ont pas été présents à ce spectacle ne pourront jamais s'en faire une idée. Tous les prisonniers étaient électrisés par le sentiment religieux uni à la bravoure....
« Restait à se mettre en communication avec le second étage, où se trouvaient quarante et un sergents de ville el dix artilleurs.
« Soudain les briques du corridor furent enlevées, et on s'en fit des projectiles, les plâtres furent repoussés, une large ouverture fut pratiquée dans le plafond. Les sergents de ville et les artilleurs, appréhendant une attaque, firent le cercle au-dessous de cette ouverture. Bientôt ils se trouvèrent rassurés en entendant Soissong, l'un de leurs camarades, qui leur cria :
«c Amis, ne craignez rien, c'est pour nous mettre en communication avec vous. »
a Des battements de mains et des cris de joie lui répondirent.
« Les prêtres accoururent. L'un d'eux, appelant tous les sergents de ville et les artilleurs, leur dit à haute voix :
« Mes enfants, nous venons de faire un serment solennel et un acte de religion, vous êtes chrétiens comme vos camarades de la troisième section ; rappelez-vous coimne eux vos familles et votre première communion ; demandez pardon à Dieu de toutes les fautes de votre vie, et soyez prêts à mourir en vous défendant. Nous sommes ici dix prêtres , nous allons tous vous bénir, et je donnerai ensuite l'absolution. »
« A ce moment la voix du zouave Duponchel s'éleva disant:
« Silence et chapeau bas ! »
« Les dix prêtres étendirent la main^ tandis que tous les
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défenseurs du second étage se tenaient rangés en cercle et en silence. L'un des prêtres prononça solennellement ces paroles :
« Benedicat vos omnipoiens Deus^ Pater et Films et Spiritiis
Sanctus. Amen. »
« Ensuite les paroles de l'absolution furent prononcées au milieu du silence le plus solennel. Des larmes abondantes coulaient de tous les yeux. Tous se tenaient inclinés profondément. Puis ils se relevèrent, faisant tous ensemble un signe de croix solennel et jurant de mourir tous jusqu'au dernier plutôt que de se rendre.
« Le gardien Pinet dit d'une voix forte et vibrante: « Mes amis, s'il le faut, nous mourrons tous jusqu'au dernier et nous ne nous rendrons jamais ; nous mettrons nos prêtres au milieu de nous, nous leur ferons un rempart de nos corps. » Puis, s'adressant aux prêtres, il leur dit: <c Quant à vous, messieurs, nous ne vous demandons qu'une
chose : continuez à prier pour nous. »
« Quelques instants après, l'un des défenseurs du second étage se fit hisser à la troisième section par la brèche, pratiquée au plafond :
« Où est, dit-il, le prêtre qui nous a bénis et pardonné?
« Il l'aperçut et se jeta à son cou en pleurant.
<c Si vous saviez, lui dit-il, ce que vous avez fait de nous I nous pleurons tous, vous nous avez transformés, vous nous avez rendus invincibles. « Mon ami, lui dit le prêtre ^ il y a ce ici dix prêtres qui vous ont tous bénis.... »
« La joie rayonnait sur tous les fronts : on eût dit que l'Esprit consolateur s'était emparé de toutes les âmes. Il était environ quatre heures et demie.
« Sur ces entrefaites, la Commune avait vivement délibéré et résolu de se retirer à Belleville. Bientôt arrivèrent dans la cour tous les condamnés reconnus coupables devant les tribunaux réguliers; quelques-uns étaient armés de fusils, que venaient de leur confier les fédérés. Ils criaient tous : Vive la Commune! A ce cri nous répondîmes: Vive la
U M. Amodru.
' 548 mSTOIRE DE LA COMMUNE.
France ! Un bandit, condamné & mort par la justice, et bien reconnu par les sergents de ville, monta vers notre barricade du grand escalier; il était armé d'un fusil et prêt à faire feu, quand il jugea prudent de se retirer. Toutefois il remonta, entr'ouvrit la porte de la grille, tenta vainement de défaire la barricade et se contenta d'y mettre le feu.
*f Les vivres manquaient : nous n'en avions pas reçu depuis la veille. Le peu d'eau qu'on avait était absolument nécessaire pour tempérer la soif; on ne voulait la dépenser qu'avec une rigoureuse parcimonie, car on ne savait pas si les troupes de Versailles arriveraient à temps pour nous secourir. Alors, nos jeunes soldats, qui ne se déconcertaient jamais, coururent au baquet de notre section, et en usèrent pour éteindre le feu. Ce moyen réussit à moitié, car le lendemain matin, la fumée sortait encore des matelas et pénétrait dans tout le corridor. Quant au forçat, qui criait: Ftve la Commune! il disparut à l'aspect des briques qui allaient lui fendre la tête
« La nuit arrivée, le service fut parfaitement organisé. Quelques-uns purent dormir tranquillement, tandis que les autres montaient la garde en silence.
« De leur côté, les prisonniers du deuxième étage, renforcés de quelques hommes que la troisième section avait fait descendre par l'ouverture du plafond, s'acquittaient bravement de leur devoir. On gardait un profond silence ;
chacun se tenait sur le qui-vive » Nous dirons bientôt
comment ils furent délivrés.
Il y avait encore des otages dans d'autres prisons qui ne couraient pas un moindre péril , notamment M. l'abbé Jourdan, grand-vicaire, au dépôt de la Préfecture ; MM. Icard, supérieur de Saint-Sulpice et Roussel, économe à la prison de la Santé; mais ils ont survécu, quoique les précautions fussent prises pour qu'aucun n'échappât. Au dépôt, le feu avait été mis, et en môme temps les portes des cellules avaient été ouvertes et les prisonniers prévenus qu'ils étaient libres ; on ne doutait pas que les progrès des flammes ne les empêchassent de sortir; mais un certain nombre d'otages se sauva en passant à travers le feu. Ainsi fit M. Jourdan
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qui, recueilli et caché chez un honnête marchand de vins, y resta jusqu'à l'arrivée des troupes. Plusieurs de ses compa|?nons de captivité, redoutant un piège à la sortie, restèrent et combattirent l'incendie. — A la Santé, l'ordre de fusiller MM. Icard et Roussel fut envoyé jusqu'à quatre fois, mais le directeur de la prison refusa toujours de l'exécuter.
Le dimanche 28 mai^ jour de la Pentecôte, il se fit, comme l'avait annoncé le P. Olivaint avant de mourir, une éclaircie dans le ciel et un apaisement sur la terre. La bataille était gagnée. Le matin de ce jour, la division du généra] Bruat s'emparait de la Roquette. L'infanterie de marine, heureuse, rayonnante, pénétra dans la cour en criant : a Liberté ! liberté ! Vous voilà libres ! Descendez. »
« Ici, dit un; autre prisonnier, M. l'abbé Delmas, commença une scène étrange. Les cerveaux, affaiblis par le spectacle de tant d'horreurs qui s'étaient succédé depuis quelques jours, se refusaient à croire à la réalité ! « Gardonsnous de descendre! ce sont des bandits déguisés ! » Bientôt deux cents soldats, colonel en tète, envahissent la maison. « Mais descendez donc ! » Jamais ! — L'un de nous fit cette proposition insensée : « Si vous êtes des amis, envoyez- « nous des fusils! » Et le digne colonel, comprenant l'état maladif de nos esprits, fit monter cinq chassepots. Cela ne suffit pas : on exigea les livrets des officiers, puis les cahiers de rapports, puis le drapeau français qui n'avait pas encore paru. A sa vue, ce ne fut qu'un cri : Vive la France I
« On hésitait encore cependant, lorsque parut un peloton de soldats de la ligne. Plusieurs voix acclamèrent l'armée libératrice, mais les otages militaires craignaient encore une surprise % quand Tun de nous, gourmandant la folle peur
1. Celte défiance se comprenait; la veille, le cri de Vive la France! poussé par des fédérés ou des forçais revêtus de costumes militaires, avait servi à faire sortir de leur reti-aite dix-sept ou dix-huit soldats qui furent traînés hors de la Roquette et fusillés.
de ces braves, s'offrit à descendre le premier ; son exemple fut suivi de lous^ et bientôt les condamnés de la Commane serraient y les larmes aux yeux et la voix émue, les mains de leurs sauveurs.
Un millier de soldats prisonniers recouvra ainsi, à Belleville, la liberté et la vie.
Le 27, le directeur de la Petite-Roquette, où étaient détenus ces militaires, leur avait ouvert les portes, et on les avait conduits à la mairie de Belleville. Là, une cour martiale avait montré quelques velléités de les faire fusiller; mais les assassins manquaient. L'armée approchait, et le massacre de plus de mille hommes dont la méfiance était éveillée, et qui étaient résolus à ne pas se quitter, présentait de grandes difficultés. On se contenta donc de les enfermer dans l'église de Belleville, qu'on devait incendier la nuit suivante. L'armée arriva à temps pour les sauver, le matin du 28.
Après avoir délivré les survivants, on s'occupa de retrouver les morts. Les troupes de la France, maltresses de la Roquette, venaient à peine d'occuper le cimetière du Père- Lachaise ; des coups de feu isolés partaient encore cà et là, et déjà vers huit heures du matin, une fouille était dirigée dans la tranchée ouverte à l'angle sud-est, tout à fait contre le mur d'enceinte. On ne tarda pas à découvrir à une profondeur de un mètre cinquante centimètres, les corps de six victimes, rangés en travers, trois à trois, pied contre pied, et à moitié superposés les uns aux autres pour ménager la place dans là fosse commune. D'un côté Mgr l'Archevêque, le P. Ducoudray et le P. Clerc; de l'autre, vis-à-vis, M. Bonjean, M. Deguerry et M. AUard. Les vêtements souillés d'une boue sanglante avaient été lacérés ; les corps, quoique très-maltraités, étaient parfaitement reconnaîssablés. On les mit aussitôt dans des cercueils provisoires : M. Bonjean et M. Allard furent laissés dans la chapelle même du cimetière, et, sous une escorte d'honneur et de sûreté, Mgr l'Archevêque et M. Deguerry furent transportés à l'Archevêché, rue de Grenelle, et les PP. Ducoudray et Clerc, à la maison de La rue de Sèvres.
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A Bellevilie, la reconnaissance fut bien plus difficile et plus laborieuse. Le dimanche 28 au matin, des rumeurs circulaient dans le voisinage de la rue Haxo : des hommes de la valeur du P. Olivaint, du P. Caubert ne disparaissent pas ainsi sans laisser aucune trace de leur passage; mais on n'avait que des soupçons, on n'était pas fixé encore sur l'effroyable réalité.
En interrogeant les habitants du quartier, M. l'abbé Raymond, vicaire & Belleville, apprit cependant que des prêtres avaient « dû être fusillés » rue Haxo; il alla en informer M. Chételat, président de la fabrique de l'église; et tous les deux se dirigèrent, à une heure environ de l'après-midi, vers l'ancien secteur, où l'on fit des fouilles qui ne durèrent pas moins de trois heures. Personne n'avait rien vu, rien entendu; nul ne savait ce que Ton voulait dire; la terreur régnait encore; chacun craignait en outre de se compromettre, et, en se donnant comme témoin, de passer pour acteur ou pour complice. Munis d'une pelle et d'une pioche, MM. Raymond et Chételat creusèrent un peu partout avant de trouver l'endroit. Cependant des odeurs cadavériques s'exhalaient près d'eux ; ils aperçurent des traces de sang, trouvèrent un bouton de gendarme, puis virent des mouches vertes voltiger en quantité au-dessus de la fosse dont ils ne soupçonnaient pas encore l'existence. M. Chételat remarqua un petit volet jeté à terre, au point P désigné au plan ; il le souleva, et on aperçut les uniformes des gendarmes.
Le lundi, vers quatre heures, après avoir pris toutes les précautions qu'exigeait la salubrité publique, on commença l'exhumation en présence de ces deux Messieurs et du P. Escalle, aumônier du premier corps d'armée, du P. Bazin, sauvé la veille de la Roquette; de Mi Lauras, sécrétait général de la Compagnie du chemin de fer d'Orléans et de M. Henry Colombel, docteur en médecine, l'un beau-frère et l'autre ami du P. Caubert ; enfin de quelques officiers des volontaires de la Seine, dont le courage fut d'un grand secours.
L'un d'eux, M. Valin, descendit dans la fosse et attacha
tous les corps avec des peines inouïes. Pour se faire une idée de la difficulté de cette opération, il faut savoir que la décomposition était fort avancée : des bras, des jambes se détachafent du tronc, les chairs s'en allaient en lambeaux, ce qui était occasionné aussi par la multiplicité des bles^ sures dont quelques cadavres étaient criblés : on en constata jusqu'à soixante et une sur celui d'un prèlre, tant d'armes à feu que d'armes blanches.
Le lieutenant Yalin attachait un des cadavres par les pieds et le remontait; les officiers et les porteurs prenaient la corde et enlevaient le corps, en lui imprimant un mouvement d'oscillation ; on retendait sur une toile de 'tente, et on le portait en dehors du mur d'appui : les prêtres d'un côté, les gendarmes de l'autre. Ils étaient si défigurés par le supplice, qu'à peine conservaient-ils encore une forme humaine; et ce ne fut qu'à l'aide des vêtements ou de quelque autre signe accessoire, que l'on put constater l'identité des personnes : les prêtres furent reconnus à leur robe ou à la marque de leurs bas; quant aux gendarmes mariés, les malheureuses veuves eurent beaucoup de peine à retrouver leurs maris, et les enfants leurs pères. Ce fut une scène de douleur indescriptible, dont auraient été émus les auteurs du massacre eux-mêmes ; les autres gendarmes purent être reconnus peu après par les numéros matricules recueillis avec peine sur leurs vêtements souillés; et le procès-verbal de cette triste opération fut dressé par les soins de M. Getzner, commissaire de police du quartier.
On plaça les corps dans des bières préparées à l'avance : les trois Pères jésuites, ainsi que le corps de M. Tabbé Planchat furent remis le 29 au P. Escalle. Puis commença, dans la soirée même du lundi, l'enterrement des autres cadavres au cimetière de Belleville ; et le 30 mai, à sept heures du soir, malgré l'insuffisance des cercueils dont la plupart n'étaient pas assez grands, tant les corps enflaient à vue d'œil, la dernière des victimes recevait les honneurs d'une sépulture chrétienne, grâce à l'énergie et à la persévérance de quelques braves cœurs.
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Quelques jours après, le 7 juin, la vieille basilique de Notre-Dame offrait à la ville de Paris et au monde un spectacle du caractère le plus imposant. La religion et la patrie s'étaient donné la main pour en rehausser l'éclat. Au milieu de la nef, sous un catafalque très-élevé, reposait le corps de Mgr Darboy. Autour de lui étaient rangés les cercueils de plusieurs prêtres qui, ayant suivi leur évêque à la mort et à la gloire du ciel, lui furent associés dans les honneurs que la France s'est montrée jalouse de rendre au martyre : le Gouvernement, l'Assemblée nationale, l'armée, la magistrature, toutes les administrations, une foule immense s'étaient empressés auprès de ces nobles victimes, pour leur apporter en quelque sorte les hommages et les pleurs de la patrie en deuil. Il y avait là tout le public habituel des solennités religieuses de Paris : lettrés, artistes, politiques, savants, magistrats, professeurs, étudiants, désœuvrés de Paris courant à l'émotion et au spectacle, tout ce monde était venu pour honorer la grande douleur de la patrie et de l'Église; le clergé surtout était là représenté par le nonce du pape, par les évêques de la province de Paris, par les curés de toutes les paroisses, par les chefs des communautés religieuses échappés aux sbires de la Commune : c'était comme une sortie des catacombes, comme un rendez-vous d'actions de grâces après les jours de la persécution.
Il ne manquait qu'un témoin à cette fête de deuil et d'expiation, celui sans lequel aucune fête n'est complète, l'auteur de toutes les grandes scènes, celui qui aurait dû remplir de sa foule ces vastes nefs construites pour lui et encore toutes vibrantes de la prière de ses ancêtres ; le peuple !
Et pourquoi le peuple, qui a tant besoin de consolation et de soutien, ne sait-il plus courir à la source d'où découlent tout rafraîchissement et toute force? Pourquoi paraît-il dédaigner la parole sacrée, pour aller applaudir les énergumènes du pétrole? C'est ce que nous dirons bientôt.
Des services solennels furent aussi célébrés dans un grand nombre de cathédrales de France. C'était un hommage que la foi et la société tenaient à rendre aux innocentes et illustres victimes. Mais l'impression publique se formulait d'après cet adage des temps anciens : « C'est faire injure à un martyr que de prier pour un martyr. y>
Des médailles commémoratives furent frappées ; des images de tout genre furent photographiées ou gravées. On voulait surtout les portraits des martyrs. Une souscription spontanée fut ouverte parmi les anciens élèves de rÉcole Sainte-Geneviève et du collège de Yaugirard, pour élever au P. Ducoudrav et au P. Olivaint un monument de leur re^ connaissance. Et depuis la translation des martyrs à la rue de Sèvres, leur chapelle est devenue le but d'un pèlerinage où l'on afDue perpétuellement de tout Paris, de toute la France et de tous les pays du monde. On ne peut guère entrer dans l'église de Jésus, sans trouver le petit autel privilégié entouré d'un cercle de suppliants de tout âge et de tout sexe. Beaucoup de prêtres étrangers veulent dire la messe près du tombeau des martyrs; beaucoup de fidèles veulent y communier.
Un autre témoignage de la vénération universelle, même à distance, ce sont les lettres adressées à la rue de Sèvres de toutes parts, non-seulement de la province, mais encore des pays étrangers et des contrées les plus lointaines. Dépouiller toutes ces correspondances, les lire et y répondre, est devenu presque une fonction, si bien que le supérieur s'est vu réduit à déléguer le P. Le Blanc, pour être d'office secrétaire des martyrs. Du reste, avec mille variantes dans la forme, le fond est toujours le même : on sollicite des prières, des messes, des neuvaines, ou bien on signale* des grâces obtenues.
Dieu lui-même nous parait s'être déjà prononcé. Ne s'esta il pas réservé, pour les besoins de la vérité et pour la cause de la vertu, la langue inimitable des prodiges? Eh bien! à en juger par des faits nombreux et certains, nous aurions dès maintenant entendu un écho de la voix divine. On a bien voulu nous communiquer tout un dossier de pièces pro-
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banies, des rapporta originaux accompagnés d'attestations officielles. Mais leur place n'est pas précisément dans cette histoire : d'une part, un récit circonstancié paraîtrait excessif; de l'autre, une simple nomenclature serait insuffisante et fastidieuse.
L'Église de Paris est honorée par la mort héroïque de son premier pasteur et de ses vingt-deux prêtres. Elle peut porter avec une noble fierté devant le monde entier cette tunique de pourpre que lui a faite le sang de ses martyrs. Mais l'historien ne peut pas se borner à raconter leur fin glorieuse, il doit scruter les mystères de férocité dans lesquels se sont abîmés alors les sentiments des masses égarées.
Pour atténuer ce qu'a de révoltant le massacre d'un si grand nombre de prêtres, les partisans de la Ck)mmune ont écrit que l'assassinat en grand a été pratiqué à la h&te dans les prisons, parce que l'armée de Versailles avait déjà pénétré dans la ville. Mais il y a toute raison de croireque l'épouvantable forfait aurait eu lieu, quand même l'insurrection eût été défltoitîvement victorieuse; car on n'avait pas plus de motif de le commettre en temps de guerre qu'en temps de paix. Et pour quiconque a vécu à Paris pendant la seconde terreur, il n'est pas douteux que tous les prisonniers, les ecclésiastiques notamment, étaient condamnés d'avance. Qu'on lise toutes les affiches de l'Hôtel de ville, depuis le 18 mars jusqu'à la dernière proclamation du Comité de salut public au peuple de Paris, et Ton verra que jamais la Commune n'a pris la parole sans menacer du dernier supplice, ceux qui ne pensaient pas qu'elle fût l'idéal du gouvernement, ou même ceux qui vivaient en indifférents, comme dans la question des cartes de civisme. Il paraît qu'un jour, en comité secret, un fou, J. AUix, s'écria : « L'odeur du sang nous plaît, » et cet insensé disait la vérité.
Mais quel crime avaient commis les innocentes victimes si lâchement insultées, si abominablement égorgées, et main-
tenant tutélaires?Si, à d'autres époques, on a vu la fureur populaire se déchaîner sur les hommes du sanctuaire, ceux-ci pouvaient y avoir fourni quelque prétexte par leur immixtion dans les querelles sociales de leur temps. Quand Gaudry, évèque de Laon, fut massacré par les citoyens, aux cris de la Commune! la Commune! l'explication de ce crime se trouvait dans l'ardeur extrême avec laquelle ce prélat s'était mêlé à de dangereux conflits, dans la résistance à main armée qu'il avait personnellement opposée aux justes revendications de la cité. Mais ici les victimes ont été tellement choisies, qu'elles ont paru être immolées seulement en haine de Dieu. Ces humbles religieux, ces charitables prêtres ne s'étaient montrés sur les champs de bataille, ils n'étaient descendus sur le théâtre des discordes civiles que pour prodiguer leurs soins aux blessés, dans quelques rangs qu'ils eussent combattu. Le pontife n'avait eu que des paroles de modération et de ménagement pour les esprits égarés, fai • sant la part de l'ignorance, même de la bonne foi, avec l'indulgence d'un père qui s'attendrit sur des enfants, dont la plupart sont plus malheureux encore que coupables.
Que de pareils hommes aient été mis à mort de sang-froid, il y a là une particulière et navante révélation de l'abtme que des passions terribles ont creusé entre le peuple et le prêtre. L'Archevêque, les prêtres, les religieux, sont cette ËgUse depuis longtemps traînée sur la claie par Je vil ramas des écrivains, et dénoncée aux haines d'une populace abrutie. Les chefs ont dit, ils ont écrit, qu'à la prochaine occasion, il fallait écraser le christianisme dans le [sang, et ce mot est devenu le dogme familier de tous les enfants du peuple. Ils sont élevés, ils grandissent dans la haine pour le prêtre qui secourt et bénit. Rien ne peut ni les éclairer, ni les désarmer. On panse leurs plaies, on les console, on les nourrit, on les aime, et on le leur dit et on le leur prouve; rien ne sert. La reconnaissance pour un prêtre semble à leurs yeux n'être plus un sentiment légitime du cœur; le prêtre est dans leur pensée hors la loi, hors du droit commun ; c'est l'ennemi et au moment qu'il sauve, qu'il embrasse, on doit encore l'immoler.
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Il y a là-dessous un effrayant mystère. Il y a dans cette seconde et souterraine nation, qui nous menace, la haine de quiconque possède, et ce sentiment conduit nécessairement à la haine de Dieu. Or, si Ton met de côté la loi divine, cette loi qui nous impose des devoirs envers notre propre personne et nous commande le respect de la personnalité d'autrui, on a sur soi-même et sur les autres un droit qui va jusqu'à la dégradation, jusqu'à la mutilation, jusqu'au suicide et à l'assassinat. L'individu sans Dieu ne trouve rien dans son moi qu'il n'ait le droit de violer et de profaner; il peut pervertir ou abolir en lui le sens moral, crever les yeux à sa conscience et à sa raison, détruire jusqu'à sa vie. II en est de même de l'homme multiple qu'on appelle le peuple. S'il ne voit pas Dieu au-dessus de sa tête, il se croit tous les droits, il s'affranchit de tous les devoirs, même de la loi de ne pas attenter à sa propre existence. C'est ce qui fait comprendre le caractère particulier de la révolution du 18 mars. Athée, elle a d'abord pour conséquence l'entier asservissement, l'absolue immolation des individus; elle ne s'arrête devant aucune inviolabilité. Non-seulement elle traite la liberté et la propriété privée, elle en dispose avec un sans-gêne et dôs façons léonines ignorées des monarques les plus absolus, mais elle sacrifie sans scrupule la vie des plus illustres citoyens.
Toutefois où éclate la férocité de l'homme, il faut scruter aussi l'économie des conseils divins. Les nations modernes sont filles du Calvaire et elles ne peuvent être rachetées de nouveau que par les mérites d'un sang innocent. Il s'agit, à l'heure présente, du salut de la France. Que celui-là donc qui offre chaque matin le sacrifice du corps du Seigneur, que celui-là soit joint aux autres victimes du troupeau, et que, traduit devant les tribunaux profanes, il offre au Christ en sa propre personne une nouvelle hostie !
Les rites sacrés ne permettent pas que, dans la célébration publique, l'évêque soit laissé seul : le pontife en s'avançant vers l'autel de son immolation, ne manquera d'aucun des officiers sacrés; jamais son cortège n'aura été plus au complet. L'archidiacre est à ses côtés, comme aux jours solen-
nels ; un vétéran du sanctuaire, préposé à l'une des principales paroisses de la cité, fait la fonction d'assistant; les lévites, même inférieurs, ne sont pas absents ; enfin les ordres religieux représentés par leurs membres d'élite complètent la couronne du grand-prétre. S'ils partagent à des degrés divers les privilèges du sacerdoce, leur sort est pareil en tant que victimes; ils tombent dans unçmême immolation, et leur sang se mêle et se confond dans un même holocauste. Une auréole se forme des vapeurs de ce noble sang ; elle éclaire l'avenir d'un sourire de victoire, et le champ du carnage exhale les odeurs fortes du pressoir et de la moisson.
C'est ainsi que les nations, si elles ne sont pas à jamais condamnées comme la Rome de [Tibère et de Domitien, se rachètent toujours par quelques contrastes que permet la justice de Dieu. Abattues, elles se relèvent; brisées et meurtries, elles voient la main d'un grand citoyen guérir leurs plaies saignantes. Si elles sont corrompues, il sort de leur corruption même je ne sais quelle protestation amère et indignée qui sauve. « Rien n'est simple dans l'histoire de l'humanité. Le crime lui-même a son revers éclatant dans la verlu intrépide de ses victimes. Galérius, le bourreau des chrétiens, sur son trône d'or; Maillard, sous son guichet sombre; l'assassin de la Roquette les pieds dans le sang font encore plus de prosélytes à Dieu que de martyrs. C'est par là que l'humanité se rachète ' . »
i. CuTlUer-Pleury.