V Atelier, n« de décembre 184S, p
Si tels sont les services que ce vénérable débris du temps passe rend encore aux classes laborieuses, que sera-ce de la corporation ! La corporation, telle que nous Fentendons, est cette forme d'association oii les ouvriers d'un même corps d'état s'associent entre eux et avec leurs patrons, non pour mettre en commun leurs salaires et leurs économies et aliéner leur liberté, mais pour se concerter sur les questions qui les divisent ou pour protéger leurs intérêts contre la concurrence du dehors. Elle est donc une sorte de confrérie ou centre de réunion, où les ouvriers, sans être liés par un contrat, se réunissent librement pour s'entendre avec leurs patrons sur les questions de salaire, pour prévenir les suites des crises et des chômages, organiser des moyens de mutualité ou de prévoyance, des caisses de secours, des caisses d'épargne et des caisses de retraite pour les vieillards et les infirmes.
Proudhon a entrevu la solution du problème social par la corporation telle que nous l'avons définie; mais la haine de la propriété, de la religion et de toutes les sommités el hiérarchies civiles, politiques et religieuses, lui a fait faire fausse route. A son avis, il suffirait pour organiser les classes ouvrières, de constituer la mutualité des services entre les divers corps d'états, échangeant leurs produits au moyen de bons de papier conventionnels, signes représentatifs de ces produits. Proudhon croyait, h l'aide de cette combinaison, rendre inutile le capital, la propriété, les grandes fonctions 'publiques ou religieuses occupées par les sommités sociales. Il voulait détruire la propriété, la religion. Dieu, où plutôt les riches, les rois et les prêtres, et c'est cette haine qui l'a égaré. Sans cela, Proudhon était dans la voie. Son système consistait & faire échec aux autres socialistes qui sont, au fond, pluâ ou moins communisies. II avait même entrevu la véritable formule du problème, ou la corporation agricole et ouvrière se constituant librement. La préoccupation d'organiser la classe ouvrière contre le capital la lui fît perdre de vue, et la pensée fondamentale si féconde aboutit à un complet avortement. Tant il est vrai que si l'amour est le principe de toute solution, et sur-
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(ont de la Rolution de la question démocratique el sociale, la haine porte avec elle son châtiment, en faisant avorter ce qu'elle touche.
Nous avons indiqué comme remède social la corporation el non Tassocialion proprement dite, parce qu'un obstacle presque insurmontable à la formation et & la prospérité des associations ouvrières proprement dites, c'est d'abord l'esprit d'indépendance de l'homme, et ensuite, comme nous venons de le dire, la difficulté d'associer ses intérêts matériels, sans froisser ses sentiments de justice distributive et son amour-propre.
La gérance de ces sortes d'associations est, en outre, fort difficile, et la prospérité de pareils établissements suppose descapitauxet des mises de fonds que de simples ouvriers ne sauraientavoirdans det^ proportions capables de tenir tète àla concurrence. Aussi M. Louis Blanc avait-il été réduit à détriure la concurrence, ce qui équivalait à retourner la société du faîte k la base et aboutissait finalement à la destructionde la liberté, résultat inévitable de toutes les utopies socialistes.
Mais si l'association proprement dite ne peut s'établir qu'avec beaucoup de difficultés, il en est difiTéremnaient de la corporation dont l'objet est, non de mettre en société, mais simplement de prdtég^ les intérêts dont nous venons de parler. Autre chose est mettre en société ses salaires et son travail, et autre chose se concerter sur la quotité des salaires, sur les conditions de l'apprentissage, sur les heures el les conditions du travail, sur les jours de chômiage, et sut tous les autres intérêts de la corporation.
Dans cette hypothèse, l'ouvrier et le patron conservent toujours avec leur position respective de salarié et de salariant, leur indépendance réciproque; et la tâche remplie et rétribuée, ils disposent à leur gré et en toute liberté, l'un de ses salaires, l'autre des bénéfices de sa machine. S'ils mettent quelques économies en commun, s'ils organisent une caisse de secours mutuels où de retraite pour la vieillesse, ce n'est que l'accessoire; ce n'est pas une mise de fonds comitiuns.
Ainsi, dans la corporation, les individnalités et les intérêts, divisés en principe et en réalité, restent ce que la nature et les positions acquises les ont faites; les hiérarchies s'établissent suivant Tactivilé, la capacité ou le capital de chacun; le self-government ou l'individualisme continue à fonctionner sans entraves d'aucune sorte, sans froissement de Tamour-propre, chacun se trouvante la place que la nature lui a faite.
De cette sorte, la vieille société serait plus près qu'on ne le pense du desideratum socialiste : à diacun la totalité eu produit de son travail. Il peut rester, il reste inévitablement de regrettables disproportions dans la subdivision entre individus. C'est l'office de l'équité et de la charité privées de réparer ces griefs de détails; c'est le fait de l'homme de bien de supporter sans envie et sans trouble qu'un autre soit plus équitablement partagé que lui. on ne se passera pas de la charité non plus que de la patience chrétienne; il n'est pas de système économique si perfectionné, qui .doive, en aucun temps, en tenir lieu.
Indépendamment de ces avantages matériels, la corporation peut encore é.tablir une sorte d'association morale, d'homme à homme, de cœur à cœur, entre individus du môme corps d'état, ayant une éducation analogue et se réunissant pour la prière. Individualiste à sa base, elle devient au sommet une institution de prévoyance, de secours mutuels, de réglementation de salaires, et, s'élevant dncôre plus haut, elle aboutit dans l'ordre moral à la confrérie, vaste association de prières et réunion de tous les cœurs sous la bannière du saint patron, déployée à toutes les fêtes publiques, comme cela se pratique encore en Angleterre et en Allemagne.
Car il faut toujours en venir à la religion, afin qu'iPy ait union d'dmes, afin que la corporation puisse fonctionner sans danger et avec fruit. Sentiment profond de solidarité de chacun envers tous, de tous envers chacun; sentiment de fraternité qui fait de l'ouvrier l'égal de son patron, moralement, comme chrétien, puisqu'il est impossible matériellement et hiérarchiquement de les établir sur le pied
d'une égalité qui serait un mensonge; respect des hiérarchies et de Tautorité, voilà ce que produit le christianisme, et telle est aussi la condition essentielle du fonctionnement de toute association.
On le voit, tout dépend encore ici du triomphe de la religion, et de la religion seulement. Le salut est dans ce triomphe, et il n'est que là. Oui, on peut défier hardiment uac association quelconque, et surtout une corporation d'ouvriers et de patrons : typographes, maçons, tailleurs, cordonniers, de se constituer sagement avec quelques chances de vivre en paix, en bonne harmonie el fructueusement dans régalité et la fraternité, sans demander à l'Église, comme les corporations des âges de foi, de bénir son berceau, sans . assister à l'office sacré, le jour de la fête du saint patron, sans être en un mot une confrérie. Nous la défions de résoudre dans son propre sein la question -si ardue des salaires entre ouvriers et patrons, sans s'être auparavant nourrie du corps du Christ, c'est-à-dire de chai'ité, d'esprit de transaction et de paix.
Or les socialistes ont chassé du cœur et du faite de l'association ouvrière : Dieu, le Christ, la prière, la communion, la pénitence, la réforme des mœurs et des caractères, la régénération inorale de l'homme. Il manque donc à cette association la condition nécessaire de toute corporation pour fonctionner et durer. De là l'impuissance des socialistes et l'épouvante qu'ils répandent autour d'eux quand, montrant au peuple un but légitime à poursuivre et étant incapables de le lui faire atteindre, ils lui ^disent que ce n'est pas leur faute, mais celle de la société, s'ils sont impuissants. Malheureux ! qui ne voient pas qu'en tenant ce langage, ils placent le peuple dans la nécessité de se détruire lui-même en détruisant la société.