I. ORIGirSS ET DÉBUTS
magasins fermés, et les habitants, sauf une centaine de filles de mauvaise vie, qui all6rent au-devant du vainqueur, restèrent enfermés dans leurs maisons. Mais cette dignité ne répondait pas è l'attente des faubourgs. Les bataillons de Montmartre et de Belleville, dont la lâcheté avait été signalée par des mises à l'ordre du jour et des peines disciplinaires peu honorables, brûlaient cette fois du désir de se mesurer avec les Prussiens pour les exterminer. Il y avait évidemment là-dessous une consigne. A la première amorce brûlée, l'ennemi accourrait en force; le mont Yalérien incendierait les plus beaux quartiers, tous les autres forts brûleraient la ville, et, pendant ce temps, on pécherait librement en eau trouble. De plus, la bourgeoisie serait tout à la fois châtiée et ruinée, et c'était là le premier besoin de leur cœur. On vit donc, pendant deux nuits consécutives, des débris de bataillons pouvant former un effectif de trente mille hommes, envahir, pour réaliser ce programme, la longue ligne des Champs-Elysées. Tous étaient en armes, et la plupart suivis des canons et des mitrailleuses fondus par voie de souscription pendant le siège. On formait des groupes toujours encombrés de discoureurs extrêmement hostiles au gouvernement de la Défense nationale, à M. Thiers, à la bourgeoisie.^
• On reconnaissait là Tesprit du Comité central. Un instant, il eut la pensée d'amener une collision à laquelle la ville entière n'eût pas manqué de prendre part. Des ordres môme, émanés de la fédération républicaine, avaient prescrit aux chefs de se tenir en permanence. Mais les faubourgs, qu'avait médiocrement impressionnés une affiche du général Vinoy, recommandant l'abstention dans tout le périmètre de la ville, le furent bien autrement par les menaces des gazettes allemandes. Elles prétendaient que s'il y avait lutte dans Paris, le roi Guillaume, pressé d'en finir avec les en^barras de la situalion, occuperait la ville et ramènerait de force Napoléon lll aux Tuileries. Alors, la fédération républicaine changea de jeu. Elle se mit à dissoudre les groupes qu'elle avait elle-même organisés; on se prit à dire que le Prussien était si vil dans son triomphe qu'il valait mieux le mépriser que le combattre.
Dans une deuxième affiche, le Ck)mité central, qui entrait de nouveau en scène, redoutant de voir le roi de Prusse « renverser la République, » s'opposa alors à la démonstr&* tion armée, et recommanda avec une sollicitude spéciale aux citoyens d'avoir à garder leurs armes, fusils et canons; c'était même la chose sur laquelle on appuyait le plus. On devait en avoir besoin plus tard contre les réactionnaires et les privilégiés.
Cette question des armes était un incident tout nouveau et de la plus haute gravité. Personne, si ce n'est le Comité central, n'avait songé aux canons; et ils étaient réclamés maintenant par une force de cent cinquante mille gardes nationaux étroitement unis et prêts à tout. « Les canons sont à nous, c'est par nous et avec notre argent qu'ils ont été fondus, il ne faut pas qu'ils tombent entre les mains de l'ennemi. »
Si le gouvernement fût resté à Paris, et qu'il eût été doué de la plus vulgaire clairvoyance, il n'aurait pas hésité un instant à résoudre la difficulté, et il pouvait le faire non par le sabre, mais diplomatiquement. Du reste, devait-il attendre ce jour pour remiser les canons? On était au 3 mars, et la capitulation de Paris avait eu lieu le 2S janvier. Le général Yinoy avait bien donné des ordres pour faire rentrer tout ce qu'il était possible du matériel de guerre qui se trouvait dans l'enceinte de nos travaux extérieurs; mats, dans cette opération, exécutée par des hommes découragés, au milieu d'une émotion et d'un trouble indescriptibles, on abandonna sur divers points, non-seulement des provisions de bouche considérables, mais des batteries d'artillerie d'une grande importance. A la veille de l'entrée des Prussiens, il existait encore dans le périmètre de la barrière d'Italie, de Montrouge à la place Wagram, plusieurs parcs qui allaient ainsi devenir la proie de l'étranger. Ce fut cette négligence qui servit de prétexte aux gardes nationaux pour les enlever, et, chose que les générations futures refuseront de croire, nul ne s'opposa à leur projet. Il était écrit que nous roulerions jusqu'au fond de l'abîme, et que nous ne sortirions des mains des incapables du 4 septembre que pour tomber dans celles des aveugles et des sourd? de Bordeaux. M. Thiers, lui-
môme, si perspicace cependant, mais tout préoccupé des termes du traité de paix, ne vit pas que s'il est dangereux de donner trois cent mille fusils aux habitants de Paris, il Test mille fois plus de laisser cent cinquante mille prolétaires jouer publiquement avec un arsenal de deux cent cinquante canons et mitrailleuses.
Il a été dit que le colonel Schœlcher, commandant de Fartillerie, chercha à faire dériver le danger, et s'offrit de remiser les pièces des sections et des bataillons de marche au parc de la garde nationale, mais on se rit d'une telle offre. Les deux cent cinquante canons et mitrailleuses, disposés par files de cinquante, furent rassemblés au Gour»-la-Reine et, sur un mot d'ordre venu du Comité central, dirigés triomphalement sur Montmartre.
Dès le premier moment, on s épancha en épigrammes sur cette fantaisie bizarre de bataillons devenus belliqueux depuis qu'il n'y avait plus à se battre. Des journaux satiriques, la plaisanterie sur cette manie de faire une forteresse pour rire, passa comme toujours dans la conversation. « A quoi songez-vous donc, monsieur? disait une femme à la mode, en s'adrëssant à son cavalier. Vous n'avez pas encore pensé à me mener voir les canons de Montmartre. » Et ces fines moqueries avaient en définitive pour résultat d'endormir Paris sur un oreiller tout bourré de dards et d'obus. Mais, après deux ou trois jours, on cessa tout à coup de rire pour prendre l'alarine. Ceux qui descendaient de la rue des Martyrs faisaient d'effrayants ftcits : « Sur la crête de la butte on avait improvisé une sorte de Gibraltar. Deux cent cinquante pièces d'artillerie, pièces de douze, de sept, et mitrailleuses tournées contre la ville, formaient un étrange point d'interrogation. Et le tout était gardé par cinq cents hommes armés, lesquels se relayaient sans cesse, à heure dite, avec une ponctualité toute militaire. » Or, dans notre pays, rien n'est plus contagieux qu'une panique. On ne s'occupait plus de rien. L'argent se cachait. On ne faisait plus de commandes; on ajournait les transactions.
Jusqu'à quel point le gouvernement se préoccupait-il du mouvement insurrectionnel qui se prononçait ainsi de plus
en plus? Le maire de Paris, M. Jules Ferry, écrivait à M. Jules Simon (jui faisait à Bordeaux les fonctions de ministre de l'intérieur : « Le Comité central de la garde nationale continue d'agir, mais il serait fort simple d'y couper court; d'Aurelles est arrivé, c'est un grand point, je ne crois plus au péril. » Dès que le vainqueur de Coulmiers se fut mis en rapport
avec les officiers de la garde nationale, il s'aperçut bien vite de la gravité de la situation et de J'imminence du péril : « H Jie pouvait y avoir de doute pour personne, a-t-il dit; ce pouvait èlre une question de jours, de moments, mais il était évident pour tous que l'insurrection devait avoir lieu. » En vain, il rendait compte jour par jour à M. Jules Simon de ce qui se passait, lui signalait les réunions clandestines d'abord, et ensuite tout à fait ouvertes de comités nommés par la garde nationale, et fournissait des listes de tous les conspirateurs, il n'obtenait aucune arrestation. « Ce n'est rien, disait le confiant ministre, on est habitué à cela. — Vous savez ce que c'est que la population de Pari^. » Il ne réussit pas mieux à faire partager aux ministres les craintes qui l'animaient. L'esprit de vertige était partout, dans les régions du pouvoir comme dans les rangs de la garde nationale. Cependant la situation s'aggravait tous les jours.
Le 4 mars, le gouvernement reculait encore devant l'émeute; la caserne de la rue Mouffetard était évacuée par la garde républicaine qui se repliait rue de Tournon ; vingtneuf obusiers furent pillés au troisième secteur, celui de la Chapelle-Saint-Denis, les magasins du bastion 25 furent vidés et les munitions emportées*.
Le 5 mars, le ministre de la guerre envoya des renforts au général Vinoy. Les maires de Paris représentants dé la Seine, pressés par M. Jules Favre, quittèrent Bordeaux et l'Assemblée pour revenir à leur poste. MM. Tirard, maire du Ih arrondissement, Arnaud de lAriége, maire du VII% Clemenceau, maire du XVIII% arrivèrent à Paris dans la soirée du 5j deux jours après le général d'Aurelles. Le lendemain, les maires et leurs adjoints furent convoqués au ministère de l'intérieur.