I. ORIGINES ET DÉBUTS
Au lieu de faire arrêter immédiatement les membres du Comité central, comme le conseilla si sagement H. Yautrain, maire dti IV» arrondissement, ils reculèrent devant les moyens énergiques; il fut décidé seulement qu'on essayerait de reprendre les canons à Tamiable, etM. Clemenceau se chargea de négocier auprès du Comité central leur restitution aux bataillons souscripteurs.
On se présenta au jour fixé, mais les canons ne furent pas livrés : Tun des adjoints du maire de Montmartre dit aux envoyés du général d'Aurelles : « Demain on peut se représenter, la garde nationale consent. » Soit que H. Clemenceau eût été trompé, soit qu'il eût trop présumé de son influence, les canons ne furent pas plus livrés la seconde fois que la première, et les attelages de Tartillerie attendirent inutilement toute la journée sur la place de la Trinité. Il ne restait plus au gouvernement qu'à reprendre par la force ce qu'on refusait de lui rendre à l'amiable. Hais il fallait avant tout que l'Assemblée se rapprochât du théâtre des événements ; et le 10 mars, sur les instances de M. Thiers, elle décida qu'elle quitterait Bordeaux pour se rendre dans la ville et dans le palais de Louis XIV. La presse démagogique, qui voulait avoir l'Assemblée sous la main pour en faire l'instrument ou la victime de la révolution sociale qu'on préparait, accueillit cette résolution avec fureur. Exploitée et représentée par elle comme un acte d'hostilité et d'ingratitude, elle contribua encore à irriter la capitale, et à y accroître les ferments de révolution.
Il y eut des rapports de police. Le chef du pouvoir exécutif sut que le génie des sociétés secrètes était dans la conjuration. 11 décida de frapper, et il voulut que les premiers coups fussent appliqués sur la presse et les réunions publiques. Le II mars, les journaux démocratiques furent supprimés par ordre du Gouverneur de Paris. C'étaient le Cri du peuple^ de Jules Vallès, le Vengeur ^ de Félix Pyat, le Mol d'ordre^ ^e Henri Rochefort, le Pè7-e Diicfiêne, de Vermesch, la Caricature et la Bouche de fer^ d'inconnus. La mesure, que prescrivait cependant la prudence la plus vulgaire, fut vue de mauvais œil; on disait que supprimer des feuilles, quelles
qu'elles fussent, était un mauvais précédent qui se retournerait, un jour, contre le parti de Tordre. Quant à Tédit qui fermait les clubs, il fut accueilli avec une faveur nfarquée. Depuis longtemps, les réunions populaires n'étaient plus que le rendez- vous d'aboyeurs vulgaires, qui ne s'arrêtaient même pas aux bagatelles de la politique. Il n'y avait plus à Tordre du jour qu'une seule question : celle de la propriété; mais celle-là était débattue sous mille formes diverses, toutes extrêmement hostiles à l'état de choses actuel, et devant une foule immonde.
Paris ressemble au fleuve qui le baigne : Quand le ciel est pur, la Seine reflète les monuments qui ornent ses rives ; vienne un orage, ses eaux se troublent, la boue remonte & là surface, et ce n'est plus qu'un flot fangeux. Notre capitale, comme toutes les grandes villes, renferme dans son sein une population ignoble de repris de justice, de chevaliers d'industrie, d'escrocs et de voleurs de profession, etc.... C'étaient les hôtes habituels des réunions provoquées par les sociétés secrètes, défalcation faite des curieux.
Pour donner une idée de ce qui se passait dans les clubs, à la veille du 18 mars, nous croyons devoir rapporter le discours suivant, prononcé à la cour des Miracles par un ancien sous-diacre :
<c En 1848, au Luxembourg, le citoyen Louis Blanc disait, ou bien l'histoire lui a fait dire aux ouvriers : Vous êtes tes rois de Vépoque. Il est des hommes sans entrailles qui, à ces mots, ont hoché la tête, ou bien se sont mis à rire. Vingt ans se sont écoulés, et la prophétie de l'orateur est sur le point de s'accomplir. L'ouvrier va devenir le roi du monde moderne, puisqu'il en est Tâme. L'ouvrier est tout, car il n'y a rien sans le travail. Que feraient les riches de leurs trésors si l'ouvrier ne les faisait pas fructifier? Prenez donc un sac de pièces d'or, faites un trou 'en terre ; jetez le sac dans ce trou; arrosez, engraissez, rien ne poussera, ni racine^ ni fleur, ni fruit. L'ouvrier vient, il prend le sac , il s'en sert pour travailler, et ce sac devient dix sacs. N'est-ce pas le prodige dont nous sommes témoins tous les jours? En revanche, les dix sacs gagnés, que donne-t-^n à Touvrier? de