‹ Histoire de la Commune de Paris en 1871Chapitre 25 sur 178 · I. ORIGINES ET DÉBUTS · texte numérisé non relu

I. ORIGINES ET DÉBUTS

I saisi leurs papiers. Tout avait été pour le mieux, car on avait évité Teffusion du sang. Quelques Jiommes seulement étaient légèremeni atteints, et un seul garde national paraissait plus grièvement blessé.

Dès que ces prisonniers furent désarmés, on les enferma dans la maison n* 6 de la rue des Rosiers, qui borde le plateau supérieur de Montmartre. Le général répartit ensuite ses troupes autour des buttes, et fit faire le recensement des pièces d'artillerie. On en compta cent soixante et onze sur les deux plateaux. Enfin, on fit combler une grande tranchée, afin de faciliter Tenlèvement des [canons, pour lequel on attendait l'arrivée des chevaux d'attelage.

L'expédition pouvait être ainsi complètement terminée avant six heures, mais les chevaux ne vinrent pas, et on les attendit vainement de cinq à six heures et demie du matin. Ce retard donna à la populace le temps d'accourir et de former des groupes.

Certes, il ne nous appartient pas de traiter à fond les questions militaires, mais l'impartialité de l'histoire nous fait un devoir de constater qu'on ne se pénétra pas assez, à Télat-major, de la gravité de la situation et des difficultés que présentait l'entreprise. Si le petit nombre des troupes dont on pouvait disposer et la topographie, en raison des buttes de Montmartre et de Belleville, ne permettaient de tenter qu'une surprise, il fallait être en mesure. Le général Vinoy a prétendu que le nombre des canons était tel que pour leur enlèvement il fallait trois jours afin de réunir les avant-trains nécessaires, et que ces préparatifs auraient donné l'éveil aux fédérés qu'on voulait surprendre. Ce raisonnement conduit à deux conséquences également inadmissibles : puisqu'il fallait des chevaux pour emmener les canons pourquoi ne s'être pas procuré les attelages nécessaires? Pourquoi, n'ayant pas le nombre voulu de chevaux, s'emparer des canons ?

Ace moment — il était environ six heures — les généraux, voyant que les chevaux n'arrivaient pas, donnèrent l'ordre de procéder au déplacement, des pièces avec les moyens insuffisants dont on disposait. II y avait à faire descendre dans

Paris cent soixante et onze canons, mitrailleuses et mortiers ; on en emportait & ^and'peine sept ou huit. Çà et là des attroupements s'étaientformés. On fit tirer en Tair une vingtaine de coups de fusils pour les disperser. Grâce à ce jeu, les pièces d'artillerie étaient descendues, mais avec une extrême lenteur : Les chevaux glissaient dans la boue gluante et sur le. pavé gras des voies & pic. .On arriva, & la fin, en bas deB buttes, sur l'ancien boulevard extérieur ; là, il fallut dételer pour remonter et aller chercher d'autres canons, en laissant les premiers sous la garde de quelques artilleurs. Une heure s'écoula ainsi, et les attelages ne venaient pas, ni les renforts non plus. A Montmartre comme en Alsace, l'aveuglement des chefs et l'incurie de l'intendance ont involontairement servi d'auxiliaires à l'ennemi. Tout a été perdu et perdu sans retour, en raison des minces circonstances que nous venons de rapporter.

Pendant ce temps le tocsin sonnait, le rappel était battu dans les quartiers de Montmartre, les fédérés de Clignancourt commençaient à se réunir,, leurs baïonnettes reluisaient au petit jour, et quand ils se virent assez nombreux, ils se précipitèrent au pas de charge sur les buttes, où ils furent reçus à coup de fusils. En voyant tomber quelques gardes nationaux, une femme et un enfant, les rangs des agresseurs et de la troupe de ligne se mêlent et fraternisent. Les femmes de Montmartre hâves, sales, hargneuses, qui n'osaient pas trop s'aventurer d'abord, s'enhardirent peu à peu, après avoir vu de près les soldats, tous très-jeunes, et avoir causé avec eux. Une commère se mit à sonder les artilleurs occupés à garder les huit pièces. « Ce sont des enfants, dit-elle ; ainsi ils ne sont pas à craindre. » Une autre interpella un brigadier : — « Tiens, beau brun, reste donc avec nous. » L'autre répondit : — « Me donnerez-vous à manger? — Oui, oui à manger et à boire ! » Le brigadier accepta un gâteau qu'on lui tendit; puis on s'empressa de lui verser un verre d'eau-de-vie : — « A la santé de la République démocratique et sociale ! » Ce n'était là qu'un fait isolé, mais il était clair qu'on se disposait, à le répéter sur tous les points où camperait l'armée de \înoy.

Page 1