I. ORIGINES ET DÉBUTS
A sept heures, les soldats étaient de plus en plus entourés et pressés par des masses compactes qui formaient une espèce de barricade vivante entre eux et la garde nationale. Le général Lecomte se trompa sur les intentions de cette foule dont il pouvait voir l'agitation, et les pétroles rassurantes de M. tUémenceau , abusé lui-même sur les dispositions du peuple de Montmartre, le confirmèrent dans cette erreur : que les hommes d'ordre seuls couraient aux armes, au bruit toujours croissant du tocsin et de la générale. Il se borna donc à empêcher le transport du garde national blessé, qu'un imprudent voulait ramener chez lui, afin de ne pas donner de prétexte aux agitateurs, mais il ne prit aucune des précautions nécessaires pour empêcher les scènes abominables qui vont suivre.
Yers huit heures, la place Saint-Pierre, que l'on voyait distinctement du haut des buttes, était remplie de gardes nationaux, de femmes, d'enfants, parmi lesquels on apercer vait aussi quelques soldats. A huit heures et demie environ, les gardes nationaux parvinrent, on ne sait comment, à déboucher par une petite ruelle sur le plateau supérieur. Ils étaient en armes, la crosse en l'air et demandaient à parlementer. On les repoussa et ils se retirèrent, mais en menaçant les troupes de les faire descendre plus vite qu'elles n'étaient montées. Le général fit alors avancer deux compagnies de chasseurs, et les échelonna en face de la place Saint- Pierre. Il ne s'occupa pas des rues et ruelles situées sur les flancs et sur les derrières, les croyant gardés par le SB* régiment de marche, et, de sa personne, il se plaça non loin des chasseurs.
Bientôt une multitude immense assaillit le plateau par les rues, les ruelles, les pentes, les maisons, les jardins, entraînant avec elle des rangs entiers de soldats hébétés, qu'elle avait arrachés à leurs pelotons, et qui se présentaient à leurs camarades, la crosse en l'air. Le général refusa plusieurs fois de faire commencer le feu et donna l'ordre de repousser seulement les assaillants, avec la baïonnette. Les soldats se préparaient à obéir, mais les femmes, prenant leurs enfants dans leurs bras, les interpellent : <c Est-ce que vous ti-
rerez sur nous, sur œs innocents? » disaient-elles en criant. Quelques officiers virent Tliésitation des leurs; l'un d'eux menaça sa compagnie en mettant le revolver au poing. Il y eut un moment de tumulte. Quelques groupes s'enfuirent ; mais des femmes entourent l'officier, et les soldats, hésitant de nouveau, mettent la crosse en l'air. £'en étai* fait de la discipline, l'armée n'obéissait pas. Plus loin cet exemple était suivi de la compagnie qui entourait le cabaret appelé la Tour de Solférino. Les gardes nationaux fédérés applaudissent à tout rompre; la foule crie : vive la ligne ! La voix des officiers est méconnue, les soldats du 88* fraternisent avec les 152* et 228" bataillons de la garde nationale. On leur distribue du pain, du vin et de la viande; les groupes s'animent sur toute la ligne.
On a coutume dans notre armée de fatiguer lé soldat quatre ou cinq heures d'avance, de le charger outre mesure, et, grâce à l'intendance, de le laisser par trop longtemps à jeun. Si une partie de la troupe leva la crosse en l'air, aux buttes Montmartre, ce fut moins pour fraterniser avec le peuple que dans le but pratique de calmer sa faim et sa soif. Si prosaïque que paraisse cette cause de la défection des troupes, elle est incontestable. Les premiers mots furent : j'ai faim. Le verre en ùiain ou la bouche pleine, les soldats, sur pied et à jeun depuis une heure du matin, regardèrent avec indifl'érence arrêter le général Lecomte. Plusieurs môme se réunirent aux gardes nationaux et conduisirent leur général au Château-Rouge, salle de bals publics située rue Clignancourt, où se trouvait un poste de réserve de la garde nationale fédérée. Ils descendirent ensuite par le boulevard Ornano au boulevard Rochechouart, à Tangle duquel était rangé le 88*. Ce régiment attendait là, depuis cinq ou six heures, par aine pluie fine et glaciale, les canons qui ne venaient pas ; il fraternisa, lui aussi, avec la garde nationale, quand il vit arriver ses camarades, la crosse en l'air et au milieu des insurgés.
Ces diverses troupes remontent alors du côté de la place Pigalle, où s'était replié le général Susbielle, à la tête de son état-major, et suivi de gardes républicains à cheval et d'un