‹ Histoire de la Commune de Paris en 1871Chapitre 28 sur 178 · K ORIGINES ET DÉBUTS · texte numérisé non relu

K ORIGINES ET DÉBUTS

la plupart des autres ministres croyaient qu'il fallait rester à Paris et qu'on pouvait encore dominer l'insurrecUon. Us pensaient qu'abandonner la capitale à l'émeute, lui laisser ses immenses ressources, ses armes, ses munitions, ses monuments, était un acte désespéré qui pouvait perdre la France. Ils demandaient qu'on se retranchât sur un point stratégique, facile & défendre. M. Thiers leur répondit que la troupe régulière, atteinte par la démoralisation, était plus un danger qu'un secours, qu'on n'avait pas & compter sur elle tant qu'elle serait à Paris, exposée au contact de la population soulevée. Il répéta plusieurs fois qu'en restant à Paris il découvrait, il sacriGait peut-être l'Assemblée. « C'est moi, s'écria-t-il, qui l'ai décidée & venir à Versailles; je lui ai fait une violence patriotique ; je me le reprocherais éternellement si, en agissant de la sorte, je l'avais fait tomber dans un piège. Elle représente la France, c'est à elle que tout doit être sacrifié ; nous devons l'entourer, la protéger, lui faire un rempart de nos corps. Je suis navré, mais résolu. Je n'abandonne pas la partie, je la sauve. Si Louis-Philippe eût quitté Paris, en février 184S, il y serait rentré* huit jours après, sa dynastie serait debout et de grands malheurs nous auraient été épargnés. Je ne veux pas commettre la même faute. Nous sommes en face de la démagogie, l'Assemblée est notre dernier espoir. Elle est convoquée à Versailles, elle y sera après-demain ; c'est à Versailles que nous devons nous rendre. »

La majorité du conseil se rangea alors & cette opinion. A trois heures et demie, H. Thiers montait en voiture, accompagné des ministres des finances, de la justice, des travaux publics, de la marine et du commerce. Le général Vinoy avait envoyé à l'avance un escadron de cavalerie s'assurer de la porte du Point-du-Jour. Les ministres de la guerre, de l'instruction publique et des affaires étrangères promirent de rejoindre leurs collègues le lendemain, si, d'ici là, nul événement nouveau n'autorisait un changement de résolution.

Ce fut pour tout le monde un grand sujet d'étonnement que cette prompte retraite. Paris avait bien appris, dans le

milieu du jour, ce qui s'était passé rue Lepic et place Moncey; il connaissait quelques-unes des particularités relatives à l'affaire des canons, mais comme il était loin de supposer •que les circonstances eussent cette gravité, il refusa de croire à la réalité d'un tel fait. Il ne s'était rien vu de semblable, en France, depuis le jour où Anne d'Autriche, chassée par les Frondeurs, s'était enfuie à Saint-Germain-en-Laye avec Louis XIV enfant. Des reproches pleins d'amertume furent adressés au pouvoir fugitif par le parti de l'ordre qui avait refusé de le défendre : « M. Thiers déserte, disaient les gros bonnets de la Bourse et de la halle aux grains ; il n'a jamais été, corps et esprit, qu'un fort petit politique. » D'autres, au contraire, virent dans son éloignement le dernier mot de l'habileté : en livrant momentanément aux émeutiers la capitale, où il les enfermait, M. Thiers délivrait Paris de la traînée de poudre communarde qui y avait été semée.

Pour nous, appréciant plus exactement la situation et plus loyalement surtout les visées du chef de l'État, nous ne voyons, dans cette résolution, que le résultat de la nécessité, la seule chance de salut qui restât encore à Paris «t à la France ; et c'est là le véritable jour sous lequel l'histoire doit placer ce fait si important.

Assurément, les ressources militaires du Gouvernement, sans être très-considérables, auraient suffi pour vaincre l'émeute, si l'esprit et le moral des troupes eussent été plus affermis. Les mobiles des départements ayant regagné leurs foyers ou étant sur le point de le faire, les forces gouvernementales se composaient de la garde républicaine, ancien corps des gendarmes de la garde impériale, troupe d'élite, sur laquelle on pouvait compter ; des gardiens de la paix publique, parmi lesquels se trouvaient un certain nombre d'anciens sergents de ville; enfin, de quatre brigades, qui devaient former la garnison de Paris. Ces derniers corps, qui avaient fait partie de l'armée de Chanzy et de Faidherbe logeaient, en grande partie, sous la tente et étaient disséminés sur plusieurs points de la ville. Sur la physionomie des hommes qui en faisaient partie, se révélaient des traces de fatigue et d'épuisement. On s'apercevait qu'ils n'étaient pas

encore remis des épreuves d'une rude campvgne d'hiver. Le Gouvernement ne pouvait donc compter sur eux, — il avait pu s'en convaincre à Montmartre, — et, oii la troupe avait tourné, la garde nationale, désorganisée par la démission de Clément Thomas, pouvait-elle tenir? Un homme d'un grand talent l'a dit alors : « Les gardes nationaux se divisent en deux camps bien distincts : les mauvais et les bons ; les mauvais attaquent la société, les bons ne la défendent pas. » L'histoire doit donc reconnaître que cette détermination a sauvé la France.

Ce qui est moins justifiable, c'est la précipitation avec laquelle furent abandonnées presque toutes les administrations; l'oubli d'une partie des troupes laissées à Paris sans ordre et sans direction ; l'abandon de sommes considérables au ministère des fmances, & l'Hôtel de ville. Sans doute, on peut attribuer, en partie, cette brusque retraite & la situation morale de Paris, à là désorganisation complète de tous les services administratifs, à l'oubli déjà ancien de toute hiérarchie, commis de toute discipline; mais ces différentes causes ne suffisent pas pour excuser une telle incurie.

En regard de cette incroyable négligence et de la désertion presque complète des fonctionnaires supérieurs, il est juste de mettre le dévoûment et la fidélité des serviteurs subalternes de l'État. La plupart restèrent à leur poste du con- ' sentement formel ou tacite de leurs chefs. Leur conscience n'était pas engagée dans les services tout matériels que pouvaient exiger d'eux les usurpateurs des fonctions publiques, et eux seuls pouvaient protéger utilement de précieux intérêts. Placés entre leurs anciens et leurs nouveaux chefs, leur rôle était d'autant plus délicat qu'ils étaient seuls juges de la mesure qu'ils devaient y apporter. Ils se sont généralement acquittés de leurs difficiles devoirs avec autant de prudence que de fermeté. Ils ont veillé jusqu'à la fin sur le matériel des établissements publics et sur le mobilier personnel des fonctionnaires en fuite. Les grandes institutions, qui ne dépendent pas ou qui ne dépendent qu'indirectement de l'État, comme la Banque, ont trouvé, dans

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leurs membres ou dans leurs employés, le même courage et le même zèle pour leurs intérêts.

M. Thiers quitta le ministère des affaires étrangères à trois heures et demie. Avant de partir, il donna au général Yinoy 'ordre de rallier toutes les troupes à Versailles. Alors la grande cité du siège et des luttes contre les Prussiens, se trouva tout d'un coup livrée à elle-même, ne sachant plus où elle était, ni où elle allait. Et, ce que personne n'eût peutêtre osé faire, ce que Mirabeau seul avait conseillé au commencement de la Révolution, après les journées des 5 et 6 octobre 1789, les événements venaient de le faire sans phrases, avec cette force instinctive qui leur appartient : le siège du Gouvernement n'était plus à Paris; et ce n'était ni l'Assemblée nationale qui l'avait décrété, ni M. Thiers qui Pavait voulu, c'était l'insurrection qui l'avait décidé par l'expulsion du Gouvernement.

Les Parisiens se repentirent à ce moment de ne pas avoir répondu au triple appel battu pendant la nuit. Mais ils n'étaient encore qu'au début de Tçlfroi. D'heure en heure, les événements prenaient une tournure de plus en plus sinister. Un bruit, descendant de Montmartre, commençait à courir, et cette rumeur glaçait la ville d'épouvante. On rapportait que deux généraux venaient d'être massacrés, rue des Rosiers, sur les buttes. On citait les noms des victimes : le général Clément Thomas, ancien commandant de la garde nationale, et le général Lecomte, officier d'une grande valeur, attaché au corps de Yinoy, Les raffinements de cruauté inouïe, avec lesquels ces deux généraux avaient été égorgés, ne faisaient qu'accroître l'anxiété qui étreignait déjà la ville entière.

Un témoin oculaire du crime, M. le capitaine Beugnot, a laissé un émouvant récit de ces scènes affreuses. Nous le suivons, mais en le complétant à l'aide des documents offi-

ciels. Attaché au ministère de la guerre, cet officier avait été envoyé sur les lieut pour y observer les événements. Fait prisonnier par les insurgés, à neuf heures du matin, en haut du boulevard Magenta, on l'avait amené de force, avec mille menaces de mort, d'un cantonnement à Tautre, à la recherche du Comité central. C'était à ce mystérieux tribunal qu'on adressait les prisonniers, et il décidait souverainement de leur sort. Au Château-Rouge, M. Beîignot s'était trouvé avec plusieurs personnes de distinction, qui étaient tombées de même entre les mains de ces misérables; c'étaient : M. de Pouzargues, chef du 18* bataillon de chasseurs à pied; un jeune capitaine» M. Franck, et le général Lecomte.

Vers une heure, un mouvement de mauvais augure se produisit dans le jardin. Des gardes nationaux formaient la haie et mettaient la baïonnette au canon. Le capitaine Hayer, du 109* bataillon, vint prévenir le général et les autres prisonniers qu'il avait ordre de les faire conduire aux buttes Montmartre, où se tenait, leur dit-il, le Comité central qu'on cherchait inutilement depuis le matin.

Qui avait donné cet ordre ? Le porteur était un inconnu ; le mandat émané du Comité central n'avait aucun caractère régulier, et Mayer livrait indignement ceux qui lui avaient été confiés. Prisonniers de la garde nationale, les officiers auraient dû être gardés par elle au Château-Rouge, ou conduits à la mairie du XVIII* arrondissement, si leurs gardiens ne s'étaient pas senti la force de les protéger. Mais, loin de les défendre contre la fureur de la foule, les gardes nationaux qui faisaient la haie insultaient les prisonniers et les menaçaient d'une (in prochaine. Des femmes, si on peut appeler ainsi ces furies, leur montraient le poing, les accablaient de huées et d'imprécations. Le capitaine Mayer ne les suivait pas. Un lieutenant de la garde nationale fédérée, qui portait presque le môme nom, Meyer, du 79* bataillon, leur fit plusieurs fois un rempart de son corps. Ils traversèrent ainsi tout le quartier et gravirent le calvaire de Montmartre, redevenu véritablement, pour eux, la montagne des martyrs. •

Arrivés au sommet de la butte, les prisonniers entrèrent

dans une petite maison de la rue des Rosiers, composée d'un rez-de-chaussée et de deux étages. Une foule immonde s'engouffra avec eux dans la cour, mais tous ces misérables ne purent y pénétrer, car ils étaient près de deux mille ; à ce moment on tira un coup de feu, mais aucun des prisonniers ne fut atteint.

Le général demanda, de nouveau, à voir ce Comité dont on faisait tant de bruit et qui ne se trouvait nulle part. La foule ne répondit que par un redoublement d'injures et de. menaces. Certains officiers de la garde nationale, à l'exception d'un vieux capitaine nommé Garcin et d'un docteur en uniforme, tous deux acharnés contre les prisonniers , essayaient de calmer les clameurs du dehors.

Une heure se passa ainsi. Quant au Comité, nul ne savait où il siégeait.

Cependant, au premier étage de la maison, quelques individus s'arrogeaient une sorte d'autorité. Il y avait là un autre dépôt de prisonniers arrêtés sous prétexte d'espionnage. Un certain Kazdanski leur faisait subir un semblant d'interrogation. Ce Kazdanski, Polonais exilé de Russie & la suite d'une condamnation, n'était à Paris que depuis le matin; il arrivait d'Autun et venait d'être nommé commandant de place par le nommé Jaclard, adjoint de la mairie de Montmartre.

Une grande heure s'écoula, pendant laquelle, les menaces les plus violentes ne cessèrent d'être proférées contre le général et ses compagnons. C'était une scène à rendre fou, bien qu*ils eussent tous fait le sacrifice de leur vie.

Il était cinq heures. Une clameur immense domina bientôt toutes les autres, un tumulte efTroyable se produisit dans la cour et les prisonniers virent tout à coup jeter au milieu d'eux un vieillard, & barbe blanche, vêtu d'habits bourgeois et coiffé d'un chapeau à haute forme. Ils ne savaient quelle était cette nouvelle victime, et ils plaignaient sans le connaître cet homme vénérable ' qui n'avait certainement plus que quelques instants à vivre.

C'était le générai Clément Thomas. Vers trois heures de l'après-midi, il descendait de voiture, place Pigalle, et se di-

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