I. ORIGINES ET DÉBUTS
rigeait vers le boulevard Rochechouart. Des gardes nationaux le reconnurent. On le signala à leur colère, comme ayant fait déporter les citoyens en 1848, et comme ayant, disait-on, montré au temps du siège, la sévérité la plus ex* ces'sive. Aussitôt il Tut entouré, saisi et arrêté par des groupes d'hommes du 152* bataillon, et notamment par le capitaine Aldenoffe, qui sortit de son rang tout exprès.
AldenofTe le conduisit au capitaine Ras qui commandait, ce jour-là , le bataillon par intérim & défaut du chef titu-* laire, démissionnaire. Ras, heureux de jouer ce rôle, fler d'être contemplé par la foule qui allait le voir passer, conduisant un général détesté au tribunal du peuple, Ras ne prit aucun souci des périls courus par son prisonnier et l'amena rue des Rosiers. Déjà, le matin , du reste , il avait arrêté un lieutenant du '88* qui n'avait pas voulu suivre ses soldats embauchés.
Pendant le trajet, il laissa insulter et bousculer Clément Thomas jusq^i'à la maison n* 6, où celui-ci rejoignit le gé* néral Lecomte. Plus de deux mille individus l'avaient escorté. Tout ce monde voulut pénétrer dans la maison et se pressa bientôt dans la chambre même dont le lieutenant Meyer avait réussi jusque-là à interdire rentrée. C'est alors qu'un nommé Herpin-Lacroix, ex-capitaine de francs-tireurs, grimpa sur une marquise du premier étage, fit faire un roulement par le tambour Ponrin , et demanda à cette foule rugissante de former une cour martiale pour procéder au jugement. On ne l'écouta pas. Kazdanski lui-même voulut protester contre l'exécution des menaces de mort que proféraient presque toutes les voix. On ne Técouta pas davantage, on lui arracha même ses galons. Enfin , vers cinq heures, une violente poussée du dehors fil envahir la chambre des prisonniers par la porte et par la fenêtre; en une seconde, plusieurs fusils couchèrent en joue les généraux , un sergent d'ihfantorie, resté inconnu, se précipita sur le général Lecomte, lui mit le poing sous le nez et lui dit qu'il voulait lui f.... le premier coup de fusil pour « lui apprendre à le coller trente jours en pAson » ; un caporal de chasseurs et quelques
autres soldats, plus spécialement remarqués par les gardes nationaux, crièrent aussi : « A mort! Qu'on les fusille! Ils nous fusilleront demain! » La foule, bête furieuse et déchaînée , veut du sang : celui de Clément Thomas coul^ le premier.
Vingt hommes s'avancent et le prennent au collet, malgré la résistance du lieutenant Meyer et de quelques autres citoyens courageux qui retombent épuisés. On le pousse dans le jardin à coups de pied et à coups de crosse. Pendant le trajet, quelques coups de feu, à bout portant, Fatteignenl et le couvrent de sang, sans cependant le faire tomber.
Il alla jusqu'au mur où on Taccula. Dans cette heure horrible et suprême, le vieux général fit preuve de la plus héroïque fermeté d*âme : il était debout, en face des exécuteurs et tenant son chapeau à la main. « Vous êtes un misérable, lui dirent-ils, vous nous avez trahis pendant le siège, vous nous avez vendus et fait tuer inutilement. » Et comme Clément Thomas dédaignait de répondre : « Oseriezvous jurer que voua n'avez jamais trahi la France ni la République? » lui demanda-t-on. — Le général haussa les épaules. Deux coups de feu partirent; il ne fut pas atteint, il salua ses assassins. Au lieu de le fusiller par un seul feu de peloton suivant l'usage militaire, ses bourreaux tirèrent sur lui l'un après l'autre. A chaque balle reçue, le corps de la victime était agité d'un tressaillement convulsif, mais restait ferme en place comme une statue. De nouveaux coups de feu, tirés de tous côtés, le firent enfin tomber sur le côté droit, la tête au mur et le corps plié en deux. Les misérables se ruèrent alors sur son cadayre; à coups de fusils, à coups de crosse et de bottes, ils le mutilèrent.
Pendant ce temps, le général Lccomte était encore dahs la chambre; il entendait les coups de feu et comprenait que lui-même allait mourir. Il conserva tout son calme, remit son argent au commandant de Pouzargues, lui fit des recommandations pour sa famille et marcha devant ses assassins avec une dignité si ferme que plusieurs officiers le saluèrent. Il leur rendit leur salut : mais son noble courage trouva pas grâce devant ces bourreaux.