I. ORIGINES ET DÉBUTS
A peine avait-il fait dix pas dans le jardin qu'un coup de feu l'atteignit et le fit tomber sur les genoux. Un groupe le releva à moitié et le traîna jusqu'au cadavre du général Clément Thomas. Là, une douzaine de coups de feu à bout portant l'achevèrent. Son cadavre subit les mêmes outrages que celui de son infortuné compagnon , et deux soldats déchargèrent encore leurs armes sur lui; puis, les enfants et les femmes, ivres de sang et de fureur, se jetèrent sur ces débris saignants pour en arracher les dépouilles, et dansèrent à Tentour & demi nus et hurlant.
On a vu par ce qui précède qu'il n'a été procédé à aucun simulacre de jugement, et que ce n'est pas, comme on l'a dit, par un feu de peloton que l'assassinat fut consommé.
Après ce double crime, une sorte de stupeur s'empara de la foule. Un garde national, qui avait été témoin du meurtre, indigné de ce qui se passait, s'écria : « Ahl j'aime mieux retourner au bagne, c'est moins dégoûtant. » En même temps, plusieurs de ceux qui avaient pris part & l'assassinat, recouvrant tout à coup un peu de sang-froid, furent saisis d'une soudaine épouvante. L'un d'eux, jetant son fusil à vingt pas de lui, s'enfuyait en courant à toutes jambes, éperdu, aflblé, ne s'arrêtant qu'à la brasserie des Martyrs : « Qu'ai-je fait là? s'écriait-il en se parlant à lui-même. J'ai assisté à un assassinat ! Je suis un assassin !» Et à peine assis, il disparaissait. Un autre , gagnant les anciens boulevards, s'arrêtait à un cabaret de la Yillette, en disant : « Remarquez bien l'heure; j'aurai peut-être besoin d'établir un alibi. Un grand crime vient d'être accompli. Vous verrez qu'on fera un procès pareil à celui qu'on a fait après -la mort du général Bréa. » Sa figure ruisselait de sueur et exprimait une indicible épouvante.
Tous sont effrayés du sanglant spectacle auquel ils viennent d'assister ; ils font sortir les autres prisonniers et forment autour d'eux une escorte plus serrée.
Le récit du capitaine Beugnot renferme quelques autres détails qu'il n'est pas permis d'omettre : « A peine avionsnous fait quelques pas pour redescendre les buttes que nous voyons accourir efliaré et très-pàle un homme vêtu
de noir et portant en sautoir une échappe tricolore. « Où menez-vous ces officiers? » s*écria-t-il. Il croit qu'on nous mène au supplice, et le malentendu, qui s'engage entre lui et notre escorte, nous fait perdre du temps, ameute encore la foule et manque de nous devenir fatal! Nous demandons quel est cet homme. On nous répond que c'est m; Clemenceau, maire du dix-huitième arrondissement et député de Paris. Depuis, M. Clemenceau a expliqué à la tribune de l'Assemblée nationale sa conduite dans cette journée. Nous tenons seulement à constater qu'il n'a paru, au milieu de ces scènes honteuses et sanglantes, qu'il aurait pu peut-être empêcher, qu'à six heures du soir, après l'assassinat des deux généraux. »
L'inaction de M. Clemenceau ne paraît pas douteuse, mais la véritable responsabilité de ce double assassinat doit retomber sur lés hommes du Comité central qui, n'ayant qu'un ordre à donner, ne le donnèrent pas ou le donnèrent trop tard. Ils affectèrent cependant de protester devant deux des officiers qu'ils épargnèrent*, de leur empressement & contenir les meurtriers des généraux. Mais Paris ne s'y trompa pas. Quand deux heures après l'événement, l'historique de ces scènes sauvages fut rapporté en ville, personne ne voulut d'abord y croire. Un semblable retour à la barbarie ne pouvait se supposer au milieu du dix-neuvième siècle. La population de la Haye a bien égorgé les deux frères de Wilt, mais le forfait de la rue des Rosiers a de beaucoup dépassé en horreur ce sombre drame. En prêtant l'oreille h ce que l'on racontait à ce sujet, les hommes rougissaient, \efi femmes fondaient en larmes, les vieilfards de l'un et de l'autre sexe disaient en pâlissant : « Yoili 93 qui revient. » Tout le monde se demandait ce qu'avaient fait ces deux hommes? L'un était un vieux soldat qui venait de se battre contre l'ennemi, qui n'avait jamais figuré dans les répressions parisiennes. L'autre avait dignement commandé la garde nationale pendant tout le siège; c'était certes un républicain de vieille date.