‹ Histoire de la Commune de Paris en 1871Chapitre 32 sur 178 · I. ORIGINES ET DÉBUTS · texte numérisé non relu

I. ORIGINES ET DÉBUTS

Une nuée d'aventuriers de tous les pays envahit sans pudeur la salle des membres du corps municipal et la salie Saint-Jean. Dans l'expansion d*une joie crapuleuse, la foule tacha les tapis d'Aubusson avec son vin, et se livra ensuite à la curée des fonctions administratives, des titres, des moindres sinécures.

Chacun, suivant ses instincts ou ses aspirations, s'impro^ visa délégué ou général ; chacun, profitant de son influence sur tels ou tels bataillons, dans tels ou tels quartiers, et usurpant les fonctions civiles et militaires, se mit à l'œuvre:

L'unité de but, la communauté de danger suppléèrent à l'unité d'action. Lullier fut général en chef; Bergeret général commandant la place.... Il y eut des délégués aux différents ministères.

Mais l'ivresse du triomphe n'aveugla pas l'insurrection déjà maîtresse de Paris, moins deux ou trois autres points. Elle ne savait s'il était vrai ou non que M. Thiers, ses ministres et ses généraux fussent tous partis pour Versailles. Oq se disait qu'il ne serait pas impossible qu'il y eût, de la part du pouvoir régulier, un retour offensif.

L'Hôtel de ville devint le réduit d'un véritable camp retranché défendu par de nombreuses barricades et plusieurs bataillons. Le cas même où l'on se trouverait cerné par « une insurrection» fut prévu, et les provisions de bouche, indispensables à un blocus de quelques jours, furent réunies dans * les caves. Les Tuileries, la place Vendôme, furent occupés militairement. De là, on se dirigea sur les postes qui pouvaient donner passage à un retour offensif de l'armée, puis sur les forts.

A l'intérieur de Paris, les gardes fédérés, réunis dans les arrondissements occupés, s'organisaient en véritables colonnes mobiles, et s'emparaient des postes militaires, des ministères, des grands établissements publics les plus à leur portée. Dès le 19 mars, l'administration des télégraphes, rue de Grenelle, le ministère de l'intérieur, l'Elysée, l'Imprimerie nationale elle Journal û/)^cie/, c'est-à-dire tous les points d'une utilité immédiate, tombaient entre les mains du Comité.

Partout les délégués s'entouraient d'une force armée respectable ; c'est ainsi que Régère se présente au Crédit foncier, à la tête du 33e bataillon, Melvil-Bloncour au ministère de la marine, à la tête de cinq cents hommes; partout ils brisent toutes les résistances, révoquent et remplacent sur l'heure les administrateurs et les chefs de service.

On appréhendait qu'Orléans, Nevers, Moulins et surtout Bourges n'envoyassent à toute vitesse des renforts. Ces considérations firent naître la pensée de s'emparer des gares de chemins de fer, moins celle du Nord dont l'occupation pouvait faire naître un conflit avec leurs amis les Prussiens. Le Comité central fit occuper la gare de Lyon, la gare d'Orléans qui étaient non-seulement des points de défense, mais les deux grands affluents du Midi, par où devaient revenir les membres de l'Assemblée nationale quittant Bordeaux. Il voulait retarder ainsi le plus possible leur réunion à Versailles, et surtout mettre la main sur le général Chanzy dont il redoutait justement la popularité et la valeur militaire.

Durant la journée, en effet, le général, pour être à même de remplir son mandat de député, revenait de Tours afin de se diriger sur Versailles. A côté de lui, se trouvait un de ses collègues à l'Assemblée nationale, M. Turquet (de l'Aisne), qui voyageait pour le même motif. Le train qui les amenait s'arrêta, comme d'habitude, en avant de la gare, pour permettre aux contrôleurs de recueillir les billets des voyageurs. Le Comité central, averti de l'arrivée du général et de celle de la personne qui l'accompagnait, envoya au-devant de lui plusieurs individus le revolver au poing. Comme le général Chanzy était en petite tenue, il n'y avait pas à se méprendre sur son identité. On lui dit : « Citoyen, vous êtes le général Chanzy? Nous vous sommons de nous suivre, vous et le citoyen qui vous accompagne. » Ne sachant pas d'abord de quoi il s'agissait, l'ancien commandant de l'armée de la Loire et M. Turquet se levèrent et descendirent. Depuis quatre heures du soir, la gare d'Orléans était occupée militairement par un des bataillons de Montmartre. Toute résistance eût été inutile. Les deux prisonniers furent envoyés au Chàteau-Rouge, en voiture et sous bonne escorte. Aux

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