I. ORIGINES ET DKBUTS
consternés, des silhouettes sinistres. C'étaient des corps garibaldiens venus à Paris à la suite des préliminaires de la paix, et mariés à tout ce qu'il y avait d'aventuriers dans nos murs. On ne voyait sortir de THôtel de ville et de la place Vendôme que chemises rouges, chapeaux à plumes, nouveaux hussards de la morl^ costumés d'une manière mélodramatique, avec un crêpe au bras, des revolvers à la ceinture, un grand sabre au côté. Tout cela traversait sans cesse les rues, sur des montures fantastiques. Les jurons et même les menaces sortaient à tout propos de leurs bouches. « Est-ce que tout ce monde-là est payé pour nous vexer? » se demandèrent les bons bourgeois. Et sur la réponse que le Comité central, le pistolet au poing, avait déjà fait à la banque de France plusieurs réquisitions forcées de 500000 francs, la colère succéda enfin à l'épouvante, et l'on s'ameuta pour protester hautement contre cet état de choses. Quelquefois, au passage des patrouilles fédérées, on entendait crier : « Vive l'ordre ! à bas les masques ! pas de carnaval ! ^^ On disait ironiquement : « Ils recommencent les sergents de ville î Où sont vos casse-têtes ? » Dans tous les lieux publics, la réprobation s'exprimait sous la forme la plus vive. Des discussions animée's s'engageaient devant les barrica des entre leurs gardiens armés et les hommes d'ordre sans armes, qui savaient souvent se faire écouter. Le Journal officiel signalait lui-même les « groupes de vingt-cinq, cinquante et même cent personnes » qui se formaient sur les boulevards et s'y tenaient « en permanence, discutant, gesticulant et gênant .la circulation » — « Chaque groupe^ ajoutait-il, possède quatre ou cinq orateurs en plein vent, qui tiennent l'attention des auditeurs. Ces orateurs, presque tous réactionnaires, s'appuient sur ce thème, que ce qu'il faut maintenant c'est le travail, et que le nouveau Gouvernement est incapable d'en donner. »
Ces premiers actes d opposition trouvèrent un écho dans la presse, non-seulement sous forme de critiques plus ou moins acerbes, mais sous celle d'une protestation collective à laquelle eurent le courage de s'associer les organes de toutes les opinions avouables, depuis les plus rétrogrades jus-
qu'aux plus radicales. Le terrain commun sur lequel se plaçaient tous ces journaux, c'était le respect de la souveraineté nationale, que représentait seule l'Assemblée réunie à Versailles. Ils ne se laissaient ni effrayer par les menaces, ni duper par la feinte modération du pouvoir de fait qui siégeait à FHôtel de ville. Ils refusaient des mains de ce pouvoir des élections municipales qui ne seraient que la con» sécration de la révolte.
Voici la teneur de cette déclaration, qui fut signée chez M. Guéroult, dans la soirée du 20 mars, et affichée. le 21 :
« Attendu que la convocation des électeurs est un acte de souveraineté nationale; — que l'exercice de cette souveraineté n'appartient qu'aux pouvoirs émanés du suffrage universel ; — que, par suite, le Comité qui s'est installé à l'Hôtel de ville n'a ni droit ni qualité pour faire cette convocation ; les représentants des journaux soussignés considèrent la convocation, affichée pour le 22 du courant, comme nulle et non avenue, et engagent les électeurs à n'en pas tenir compte. »
Les journaux signataires furent : le Journal des Débats^ le Constitutio7i7iel, le Siècle, V Électeur libre, le Paris-Jow^ naly la Vérité, le Figaro, le Gaulois, la Petite Presse, VUnion, le Petit-Journal, la France Nouvelle, la Presse, la Liberté, le Pays, le National, la France, YUnivers, VOpinion nationale, la Cloche, le Petit Moniteur, le Français, le Journal des villes et des campagnes, le Journal de Pa/riSy la Gazette de France, le Messager de Paris, le Temps, le Soir, le Moniteur universel, le Monde.
Il fallait un chef à la résistance, on songea à l'amiral Saisset. Le courage et l'énergie dont il avait fait preuve pendant le siège, et la mort de son fils, jeune et brillant officier de marine, tué par un obus prussien, l'avaient rendu populaire et sympathique. Reconnu, le 19, sur le boulevard à la hauteur de l'Opéra, l'amiral avait été acclamé, et de nombreux citoyens lui avaient offert le commandement de la garde nationale qu'il ne voulut accepter que sur un ordre exprès du Gouvernement légal. M. Thiers ne donna pas et ne pouvait pas donner d'instructions précises à l'amiral ; il se