I. ORIGINES ET DÉBUTS
d'une malheureuse cantiniëre. Les blessés étaient nombreux, ils se traînaient ou on les traînait dç tous côtés. Le dernier coup tiré, le fut par un homme qui, froidement, se masquait derrière deux camarades, épaulait son fusil, lentement comme à la cible, et tirait, mais sur des blessés ou sur ceu}( qui cherchaient à se relever. Les gamins, ces hideux et féroces gnomes de toutes les émeutes, ne manquaient pas à cette fête. Nous avons vu un jeune homme, presque un enfant, à qui on passait des fusils chargés,* et qui, sans interruption, fusillait tout devant lui.
Cette affreuse catastrophe, dont le bruit et les conséquences avaient jeté l'épouvante sur la ligne des boulevards, plongea la ville dans le deuil et la terreur. L'effusion du sang, commencée rue des Rosiers, se continuait place Yendôme ; il était bien évident, désormais, que les fédérés ne reculeraient devant aucun excès pour rester maîtres du terrain qu'ils avaient conquis. Si Ton avait pu en douter, l'attitude et les paroles du Comité, siégeant à l'Hôtel de ville, auraient pu facilement détruire toute illusion à cet égard. Ainsi lorsqu'un ofQcier d'état-major, délégué du poste central de la place Vendôme, vint, dans la séance du 22 mars, annoncer au Comité réuni le résultat de la manifestation de la journée, le citoyen Avoine proposa de voter des remerdments au général Bergeret et à tout l'état-major, qui avaient bien mérité de la patrie; et cette proposition fut adoptée à l'unanimité. Le Comité ne pouvait montrer avec plus de cynisme sa satisfaction de l'accomplissement du crime qu'il avait préparé. Que lui importaient treize cadavTes, des mourants, des passants inoffensifs frappés par les balles! On avait fait peur à cette rési^^nce loyale et gênante qui disputait Paris k la révolution !
Le mouvement insurrectionnel triomphait, mais ses succès ne mettaient pas seulement en question l'existence du Gouvernement; ils faisaient craindre à la France épuisée le danger d'une reprise immédiate des hostilités de la part des Prussiens. Nos intéressés vainqueurs voulaient, avant tout, conserver le gage de leuf créance. Le 22, le général de Fabrice, commandant supérieur des forces allemandes, mena-
çait d'agir militairement conlre la capitale de la France. H. Jules Favr€i avait répondu : « Nos engagements seront tenus; Votre Excellence ne voudra pas, en présence de notre déclaration formelle, infliger à la ville de Paris, protégée par les préliminaires de paix, les calamités d'une exécution militaire. »
Ces deux pièces furent communiquées à l'Assemblée nationale d'abord, puis au maire du II* arrondissement, M. Tirai'd, pour « l'éclairer sur les dangers que faisait courir à Paris la sanglante saturnale de l'Hôtel de ville », et le prier de donner connaissance de la négociation à ses collègues. Dans une seconde dépêche, du même jour, le ministre écrivait à M. Tirard : « Âi-je besoin de vous dire que nous voulons aller à votre secours? Que la garde nationale se réunisse sous les ordres de l'amiral Saisset, nous nous mettrons en communication avec lui, et nous ferons tous nos efforts pour rallier tous les éléments de la défense qui nous permettront de dominer la situation. »
Conformément aux instructions de M. Jules Favre, les maires et adjoints nommèrent d'urgence, dans la nuit du 22 mars, l'amiral Saisset, commandant supérieur de la garde nationale, le colonel Langlois, chef d'état-major général, et le colonel Schœlcher, commandant en chef de l'artillerie, en attendant, disaient-ils, la promulgation de la loi qui devait conférer à la garde nationale de Paris son plein droit d'élection. Ils avaient les pleins pouvoirs de H. Thiers. Le lendemain, en effet, leur conduite était approuvée par le chef du pouvoir exécutif. H. Desmarest, qui était allé dans la nuit à Versailles avec MM. Alphonse de Rothschild, Charles Ferry, Alfred André, Fabr^ et Vautrain, rapporta une lettre dans laquelle M. Thiers disait : « Messieurs les maires, vous n'êtes pas en désaccord avec le Gouvernement, en supposant que, dans les circonstances actuelles, il ratifiera toutes les mesures de pardon et d'oubli que vous croirez devoir prendre, pour ramener à la cause de l'ordre les hommes qui se sont laissé engager dans la sédition, et qui ne sont coupables que d'égarement. » Dans une autre lettre, M. Picard promettait que la loi relative aux élections municipales serait votée immé-