‹ Histoire de la Commune de Paris en 1871Chapitre 7 sur 178 · I. ORIGINES ET DÉBUTS · texte numérisé non relu

I. ORIGINES ET DÉBUTS

5ociation des travailleurs et des réformes sociales à adopter. Le siège des sessions du congrès n'est point déterminé à l'avance ; chaque congrès doit, avant de se séparer, fixer la date et le lieu de la* prochaine réunion.

Une telle société, même réduite aux simples proportions qu'elle affectait, créait pour Tordre social européen un immense danger. Unis par l'affinité des intérêts, et surtout

par la communauté des haines, les ouvriers allaient former un peuple nouveau qui embrasserait les salariés du monde entier. Ils allaient constituer un État dans l'État, et mettre une force inconnue au service de l'antagonisme qu'ils raviveraient nécessairement partout. On ne s'explique pas comment les politiques d'alors ne le comprirent pas. Le gouvernement impérial se montra d'une complaisance extraordinaire vis-à-vis de l'Internationale : les délégués furent reçus plusieurs fois par M. Rouher, qui voulut bien discuter avec eux leurs doctrines socialistes. Quel pouvait être le but de l'Empereur et de ses ministres, en secondant aussi ostensiblement une association dont les tendances, mal dissimu* lées, étaient de renverser l'ordre de choses existant? Espéraient-ils, en favorisant le mouvement ouvrier, le faire tourner à leur profit? Ou bien voulaientrils laisser grandir l'Association internationale des travailleurs, pour avoir le prétexte de l'écraser avec fracas, et d'agiter de nouveau le spectre rouge aux yeux du bourgeois étonné? Quoi qu'il en soit, la nouvelle association profita de cette tendresse intéressée du régime impérial, pour acquérir une rapide extension.

De 1865 à 1869, chaque année voit éclore un nouveau congrès. C'est dans ces assemblées, et surtout dans la dernière, celle de Bâle, que l'on doit étudier les véritables doctrines de TAssociatioD : la propriété continue d'être l'objectif de leurs attaques.

Oli propose d'abolir la propriété foncière, de déclarer que le sol appartient à la collectivité et est inaliénable. Les fermiers payeront désormais à l'État la rente qu'ils payent au propriétaire. On simplifie la question du domaine foncier, en confiant, dans chaque commune, l'administration des

terres au conseil communal nommé par tous les habitants majeurs de la commune. Les Français s'efforcèrent d'atténuer ces propositions insensées; ils voyaient que le but primitif de leur association allait être dépassé, et ils sentaient que des doctrines exagérées leur aliéneraient la population des campagnes, dont Tàppui leur était nécessaire. Gomme il l'avait déjà fait à Bruxelles, H. Tolain défendit la propriété individuelle; il était sincère. Néanmoins ses paroles semblaient plutôt des paroles de conciliation, destinées à modérer les uns pour laisser aux autres le temps de les rejoindre : il marchait par étapes ; mais on avait h&te d'arriver, et cinquante voix sur soixante-cinq votants déclarèrent que la so* ciétéale droit d'abolir la propriété individuelle, pour la trans-former en propriété collective, et qu'il y avait nécessité d'opérer le plus tôt possible cette transformation. Dans la môme séance, la réunion vota contre l'abolition de l'héritage, sans trop bien vojr qu'elle se déjugeait, qu'elle tombait dans la contradiction. Une seule bonne idée sortit du congrès de Bâle : celle de l'examen, à chaque réunion annuelle, des documents fournis par les sociétés locales de tous les pays, sur la situation des travailleurs et sur leurs vœux. En se séparant, les Internationaux s'ajournèrent pour l'année suivante à Paris, bien persuadés que l'année 1870 devait amener en France la révolution et la liberté.

Mais pourquoi donc l'Internationale a-t-elle choisi notre pays de préférence à tous les autres, pour être le théâtre de cette effroyable crise? Dans son livre : Simple récit d'un membre du gouvernement de la Défense nationale, M. Jules Favre attribue à différentes causes l'éloignement de la classe ouvrière, en Danemark, en Suède, en Angleterre, etc., pour les doctrines socialistes. Les principales sont :

1^ Les institutions politiques, qui garantissent à tous une. parfaite égalité de droits ;

S*" La diffusion universelle de l'instruction publique,' qui est restée avant tout chrétienne et patriotique ;

3 Le rapprochement, au sein des unions ouvrières, d'hommes appartenant à tous les rangs de la société, et réchange réciproque d'idées et de sentiments qui s'y accom-

plit SOUS l'action de leclures, de conférences, de conversations (le tous les jours et de toute nature;

4' Enfin, les conditions économiques satisfaisantes où so trouve le travailleur, telles que l'élévation relative des salaires, l'absence des écarts subits entre l'offre et la demande, qui se produisent fréquemment dans les grands centres de production, entraînant avec eux les grèves et les chômages.

Hais Tégalité civile règne cependant chez nous, dans le

sens le plus absolu ; l'égalité politique est consacrée par le

suffrage universel; l'égalité sociale existe aussi complète

qu'on peut la concevoir, avec les distinctions inévitables qui

se rencontrent dans toutes les réunions d'hommes, et qui

renaîtraient naturellement le jour même où Ton croirait les

avoir supprimées. Depuis trente ans, ce qui nous restait de

vieilles lois, contraires à la liberté du travail, a été amendé

ou aboli. On a multiplié les institutions, les combinaisons

bienveillantes et utiles; et, quoique tout ne soit pas pour le

mieux, il n'existe pas un pays au monde où l'on observe

moins qu'en France des causes légitimes de haines ou de

révolutions sociales. Comment donc, encore une fois, la

France a-t-elle eu, entre toutes les nations, la confiance du

socialisme européen?

La véritable raison, c'est que dans une monarchie fondée, comme l'Empire, sur le suffrage universel, le souverain qui veut conserver sa popularité fait tous les sacriQces pour écarter les concurrents qui viendraient détourner à leur profit la source de son pouvoir. Il leur emprunte même certaines parties du programme qu'ils lui opposent, croyant désarmer par ce moyen ses adversaires; mais s'il conserve les suffrages qui l'ont élu, s'il maintient l'ordre matériel, il compromet sûrement l'ordre moral et la grande discipline des idées. C'est là ce qui est arrivé en France. Voilà pourquoi le socialisme y a été plus redoutable qu'ailleurs; et c'est aussi ce qui fît que l'année 1870 fut fîxée comme le terme fatal où le gouvernement, étant devenu incapable de donner aux foules tout ce qu'on leur promettait, on passerait du scrutin à l'action.

Quelques mois avant cette date fatale, on prévoit, on annonce partout la révolution qui se prépare ; elle est dans l'air, elle se révèle aux moins clairvoyants. Au mois de février 1870, paraissait une proclamation socialiste, signée, où il était dit : « Ce qui importe avant tout, c'est d'assurer le succès de la révolution, et, tout en ayant conscience de notre force, nous nous recueillons ; la coupe reste pleine, elle ne tardera pas à déborder; à la révolution de choisir son heure. »

Cluseret, qui avait fait à Sainte-Pélagie la connaissance des membres de la seconde commission de l'Internationale, apprenant le meurtre d'Auteuil et les troubles dont l'enterrementde Victor Noir fut l'occasion, écrit à Varlin, le 17 février, une lettre prophétique qui démontre clairement la préméditation des crimes de la Commune. Le futur général prévoit que le moment est peu éloigné où l'action appartiendra aux internationaux, et il dit : « Ce jour-là, nous ou le néant 1... Mais ce jour-là, je vous l'affirme, Paris sera à nous, ou Paris n'existera pas. »

Dans les réunions qui eurent lieu à Paris, à propos du plébiscite, la présidence honoraire était presque toujours déférée à un Jacobin fanatique, à Mégy, qui venait d'assassiner l'agent de police chargé de son arrestation. Ce fut dans une de ces réunions de travailleurs que l'on adopta l'acte de fédération des sociétés ouvrières parisiennes, et que l'on chargea un comité de rédiger un manifeste antiplébiscitaire. Rien n'égale la violence des formules proposées : « Le bon Dieu a fait son temps, disait-on dans l'une, en voilà assez.... Nous sommes la force et le droit, c'est contre l'ordre juridique, économique et religieux que doivent tendre nos efforts. »

L'abîme se creuse de plus en plus ; chacun en sonde avec épouvante la profondeur ; le gouvernement seul s'obstine à l'ignorer. Il fallut pour lui ouvrir les yeux le complot des bombes Orsini. Les hommes poursuivis à cette occasion figureront sur les listes du Comité central et de la Commune : Villeneuve, Flourens, Guérin,. Fontaine, Tony-Moilin, Mégy, Cournet, Tridon, Rigault, Jaclard, etc. Et si l'on y joint les nom des Jacobins impliqués dans le procès de Blois, qui

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