CHAPITRE VIII
Paris avait donc enfin le bonheur de posséder une Commune^ ce mythe socialiste si longtemps rêvé, si ardemment altendu par les gens de bonne ou de mauvaise foi, dupes ou fripons, trompeurs ou trompés mais au fond, quels étaient ces hommes dont plusieurs, comme on le voit, avaient obtenu une double élection? Quelles étaient leurs doctrines? Quel système politique appliqueraient-ils?
De tout temps, il s'est rencontré des paresseux et des incapables qui se bornaient à se croiser les bras, en regardant passer ceux qui pouvaient et voulaient rester fidèles au devoir. Malheureusement, ce métier de dédaigneux suffit rarement à celui qui s'y voue, et le condamne toujours à une existence obscure, s'il est né riche, et à la mendicité pour le moins, s'il est né pauvre. Ces minces résultats, comparés à la considération et à la fortune qu'entraîne toujours avec lui le travail utile et consciencieux, ont, à toutes les époques de l'histoire, mis en éveil cette tourbe de fainéants qui, bien que résolus à demeurer toute leur vie les bras croisés, revendiquent aussi leur part de renommée et de richesse. En 1871, ils partirent de ce principe que, pour obtenir quoi que ce soit d'un homme, il suffit de lui déclarer qu'on le trouve fort au-dessus de sa situation; ils firent choix d'une vache à lait presque inexploitée jusque-là, toujours méprisée et toujours méprisable : la populace. Mais comme ce nom ne représente guère que l'ensemble des repris de justice du présent et de Tavenir, on l'appela le peuple, et on se mit à
ISt HISTOIRE DE LA COlOfUKE.
exploiter ces audacieuses énergies qui sont Tapanage de tous ks t-andits qui n ont rien à perdre. Si bien que nos paresseux et dcns impuissants, jusque-là dépourvus de Taisance et de la noîori^ié que donne le travail, découvrirent le moyen de ga^er Tune et l'autre, en disant simplement qu'ils aimaient le peuple, et le peuple les crut. Ils furent délégués à un ministère, ministres, souverains même, puisque chacun dans sa sphère était un despote irresponsable.
L'attrait de ce carnaval et la curée de ce pouvoir n'attirèrent pas seulement les oisifs et les sots. Jusqu'au 18 mars, les t>ataillons de Témeute ne se recrutaient guère que dans la populace. Celte fois, à la tête ^de ce gouvernement de parodie, nous voyons apparaître un certain nombre de noms appartenant par leurs origines au monde civilisé, aux Lettrès, aux Sciences, aux Ecoles, mais ayant tous quelque grief contre la société. On a dressé la. statistique des catrières libérales qui ont fourni des membres à la Commune. La médecine et l'enseignement libre s'y rencontrent avec la peinture à côté de professions inavouables, qui abondent. Le journalisme, le pamplilet, le roman même, se coudoient dans cette troupe qui a donné, pendant deux mois, ses représentations lugubres à l'Hôtel de \ille. Mais ce qui domine surtout ce sont les incapables, les fous et les coquins vulgaires. Paris, TAthènes moderne, la ville de l'art, du goût, de l'esprit, de l'élégance, du beau langage et du talent fut, pendant deux mois, choqué par le contact de tant de natures incorrectes ou bizarres. En aucun temps, on n'avait vu une telle bigarrure d'excentriques, d'insensés et de sots poussés par le vent des révolutions au sommet du pouvoir. Le grotesque a pu être accumulé, pendant soixante-six jours, à THôtel de ville comme dans un musée.
D'après l'ouvrage la Troisième Défaite du prolétariat, par Malon, membre de la Commune et de l'Internationale, dixsept membres du nouveau gouvernement appartenaient à la redoutable Association ; treize au Comité central ; quinze au parti bourgeois, comme on disait alors. Ces derniers étaient : MM. Desmarest, E. Ferry, Nast, A. Adam, Méline, Rochard, Baré, Brelay, Loiseau-Pinson tirard, Chéron, A.
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Leroy, Cb. Murât, Marmottan et de Boutteliër. Us n'acceptèrent pas le mandat qui leur jetait imposé et donnèrent presque tous leur démission sans avoir siégé. Les autres appartenaient au parti Blanquiste, & la presse révolutionnaire, aux orateurs des^clubs.
Les membres de Tlntemationale, nommés & la Commune, étaient t
Adolphe-Alphonse^Assi^. Il devait sa réputation aux grèves du Creuzot. Cette usine était paternellement dirigée par M. Schneider, qui toutefois eut le tort de vouloir se réserver la gestion d'une caisse de secours fondée avec les retenues faites sur le salaire des ouvriers. Ceux-ci réclamèrent pour eux le droit de nommer le gérant de cette caisse et désignèrent Assi. M. Schneider le renvoya aussitôt devant tous ses camarades. Ce fut le signal d'une grève qui prit rimportance d'un événement politique, et qui, malgré l'incapacité d'Assi, le rendit bien vite populaire. On a beaucoup exalté et beaucoup attaqué cet homme , mais il ne mérite ni cet excès de louanges, ni cet excès d'insultes. Nature énergique, il a pu être lancé en avant comme dans l'affaire du Creuzot et du Comité central, par les meneurs habiles qui le dirigeaient. Mais, esprit faux et ignorant, il retombait dans la masse des incapables dès qu'il était livré à luimême.
Malon. Il avait été tour à tour homme de peine, portefaix et ouvrier teinturier. Il s'était fait condamner à deux mois de prison comme membre du deuxième bureau de l'Internationale; c'est & cette époque que commença sa réputation. II organisa alors, de concert avec Yarlin, le mouvement des sociétés ouvrières qui se groupèrent sous le nom de fédération ; mais sa véritable notoriété date du mois d'avril 1870, où il dirigea la grève du Creuzot, sous le couvert du nom d'Assi. Compromis dans le troisième procès de l'Internationale (juin 1870), Malon fut arrêté et enfermé à Mazas sous la prévention
1. Assi et quelques autres membres de rinternationale fEiisaient partie du Gomité ce.iilral. Mais leur notoriété dans T Association était telle que nous avons cru devoir les placer en tôte de ceux de ses membres qpi furent nommés à la Commune.
d'avoir fait partie d'une société secrète. Il fut condamné à un an d'emprisonnement, auquel l'arracha la Révolution du 4 septembre. Élu adjoint au XVII* arrondissement et nommé, le 7 février, à l'Assemblée nationale, Malon se démit bientôt de ce dernier mandat pour reprendre à Batignolles ses fonctions administratives, où le trouva le 18 mars.
Varlin. Ouvrier relieur, il avait travaillé chez Lenègre et chez Kauffmann, où il essayait déjà d'organiser des grèves. Il n'y a pas eu, en effet, de plus actif agitateur que Varlin. Sociétaire correspondant de la fédération ouvrière, il étendit sa propagande à Lille, au Creuzot, à Rouen, à Marseille, à Lyon et à toute la France. C'est lui qui empêcha l'Internationale de se désorganiser après le jugement qui la frappa,, en 1868; grâce à lui, elle continua de vivre, de fonctionner comme par le passé, en empruntant différents noms, différentes formes, sans bureau officiellement constitué, recourant à des stratagèmes, à des biais, pour déjouer la vigilance de l'autorité. Varlin fut encore un de ceux qui eurent ridée de créer, à côté de l'Internationale, une association distincte, destinée à être un jour fondue dans l'Internationale; nous voulons parler de la fédération ouvrière, dont les projets de statuts furent adoptés dans une réunion tenue le 28 mars 1869. Cette fédération des sociétés ouvrières mettait dans les mains des chefs de l'Internationale une force puissante et tout organisée; ils s'en servirent pour accomplir la révolution de 1871. Après le 4 septembre, Varlin reprenant son allure sournoise, agit sans bruit, comme il l'avait fait pour la réorganisation de l'Internationale. Membre des plus influents de la réunion de la Corderie-du-Temple, où il siégeait comme membre de la fédération ouvrière et comme membre du Comité central de la garde nationale, Varlin, fédéraliste convaincu, peut revendiquer une large part dans le mouvement du 18 mars. « C'était une intelligence remarquable à qui il n'avait manqué qu'une éducation et une situation difTérentes pour en faire un esprit des plusL élevés et des plus modérés. »
Charles Beslay. Ingénieur distingué, il s'est beaucoup occupé des questions sociales , qu'il a mêlées aux questions