‹ Histoire de la Commune de Paris en 1871Chapitre 99 sur 178 · ORIGINES ET DÉBUTS · texte numérisé non relu

ORIGINES ET DÉBUTS

de crimes possibles et impossibles, d'horreurs invraisemblables, de dépravations sans nomë Pour Frédéric Soulié, comme pour Eugène Sue, la loi de ce monde, c'est le triomphe du mal, le vice règne ici-bas. Bien plus, à les en croire, le bonheur et l'estime sociale dont jouit un homme sont toujours en raison directe de sa corruption; sa misère et son opprobre donnent la mesure exacte de sa vertu. Beau critérium moral ! Doctrine bien faite pour relever les âmes défaillantes, et défendre la civilisation épouvantée contre un socialisme menaçant.

Cette influence délétère du roman s'accrut encore par le théâtre, où elle prit en quelque sorte chair et os. Grâce à elle la scène française descendit peu à peu cette pente qui conduit à l'abîme, au fond duquel il n'y a plus ni mœurs, ni Lettres. Elle y est aujourd'hui si complètement plongée que ce serait une chose difQcile de dire honnêtement tout ce que l'on joue. Il n'est plus possible d'y conduire une jeune fille sous peine de flétrir cette âme candide à la vue de ces turpitude. Le théâtre moderne fait parade du sensualisme le plus abject et du matérialisme le plus effréné.

A relire ces choses sans valeur, rêves fébriles de cerveaux aigris, on s'étonne, dit M. Jules Janin, de voir que les doctrines, qui naguère encore ont mis la France à deux doigts de sa ruine définitive, et qui ont justifié si cruellement celte admirable parole de Tacite, lorsqu'il parle du penchant des multitudes à se ruer dans l'esclavage absolu : Ruere in ser^ vitulem^ sortent justement de ces beaux drames faits pour le peuple et par le peuple. Voilà pourtant le berceau des socialistes! Voilà le point de départ du droit au travail! Voilà les spectacles qui ont soulevé toutes ces haines effrayantes et ces instincts féroces de vengeances inassouvies, dont l'explosion est devenue aujourd'hui l'effroi du genre humain ! Non, ce n'est pas Proudhon et sa fameuse formule dont on n'avait jamais, entendu parler avant 1848; non, ce ne sont pas les philosophes. et les déclamateurs qui ont porté la corruption et la colère dans ces âmes faciles à subir toutes les empreintes, ce sont les drames et les mélodrames mauvais, c'est la chose jouée en chair et en os; la chose en action,

revêtue à peine de quelques haillons et râlant la faim, le froid, rhiver, Tinjustice, le cachot, le bourreau! Voilà le berceau de nos guerres! Voilà le commencement de ces déclamations pareilles à des lampes brûluntes sur des gerbes de blé, disait le ministre Saurin, le théâtre étant de nos jours une chaire, une tribune et la seule chaire où les âmes soient attentives, et la seule tribune où la parole soit suivie à l'instant môme d'un effet réel*.

Une autre influence avec laquelle il faudra compter dans l'histoire morale de ces derniers temps, c'est celle des singulières philosophies qui ont envahi le domaine de la littérature. Pour les désigner de leur vrai nom, c'est l'athéisme. Les collaborateurs du 18 mars, leurs amis des différents degrés avaient adopté certaines théories qui s'annonçaient bruyamment dans leurs journaux et dans leurs livres. Une nuée de petites feuilles prétendues littéraires, paraissant et disparaissant à divers intervalles, et cachant sous différents noms la même rédaction monotone, la même doctrine mille fois rabâchée, avait précédé la grande œuvre qui s'avançait à pas lents et graves, l'encyclopédie de la nouvelle école. « Là, dit M. Caro, sous les auspices d'un personnage trop fameux (M. Mottu), le capitaliste de la secte, encore ignoré du grand public, mais désigné à de grandes destinées par la vénération du parti, s'étaient groupées les fortes têtes de l'école, les penseurs, tous ceux qui avaient poussé assez loin leurs études pour manier impunément de dangereuses formules. Réunis aux enfants terribles du positivisme, aux enfants perdus de la science expérimentale, ils formaient un bataillon nombreux préparé aux luttes intellectuelles, en attendant l'heure des luttes politiques*. »

L'enseignement de cette école ne resta point à l'état purement théorique, enfermé dans les feuilles spéciales que personne ne lisait, ou dans ce monument encyclopédique où peu de clients avaient pénétré. Il descendit avec des allures plus vives, plus dégagées, dans les journaux politiques

1. Jules Janin, Histoire de ialiuérature dramcUique, 1. 1", p. 203. ^'Z'

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