‹ Histoire de la Compagnie de JesusChapitre 12 sur 22 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Louis XlV et son caractère. — Le Père Annar, confesseur du Roi. — 11 se porte mé» diateur entre le Pape et le Roî, au sujet de la (Jârde corse. — Les Jésuites sous Louis XiV. •«- Le Pire llaaaye k EHutkefqus. — - Misiiout de BreUgoe» — pes Maisons de retraite. — Le Père Cliaurand et les pauvres. — Création des dépôts de mendicité. » Ctiaurand appelé à Home pdr Imioceat XH. ~- 9oiirdaloue à la cour. — Tu es ille vir, — Mort du Père Aonat. — Le Pè^-e Ferrier lui succède dans se» Fonctions de confesseur du Roï. — Caractère du Jésuite. — Le Père Ferrier e*t cbar^fé par Loqb XIV 4« l* feuille éea béaidfaBB* «^ Le Père fnuçp» fie L»chaise. — Son portrait. — Ascendant qu'il prend sur Louis XIV. — 11 fait éloigner 1.1 m&rqaite de Montetcpail. — Portrait d'Ianoeent XI. — Affaire de la Régale. •— Les Jésuites k Pami^xs. — » Résistance de l'Évétiiie au^ ordres du ikil. — Le Pape le soutient. — 11 envoie aux Jésuites des brefs comminatoires. — Les Jésuites appe'és deTam le paHeQeDi de Paris et devant celui 4^ Toaloase. —-On faU rélo(>0 de leur prudence. — le Pape excommunie Louis XiV. — Les Jésuites ne publient pas la bulle que le Pape leur a adressée. — Le cler^^é de France s'assemble. — Dis|H>sitiDns des esprits. — • Bossuet à TassembMe eénéraie de li»82. • — Libertés de rÉfjUse gallicane. — Déclaration des quatre articles. — La Sorbonne résiste tacitcmeat. — ^ Louis KIV ne veut pas que les Jésuites signent la dcdaration dVBaeigner les quatre articles. — Motifs religieux et politiques de cet ordre. — Le Père Lachaise et le Général des Jésuites. — Lettres du Père Lachaise sur les suites de ja déclaraUon. — Démarches conciliatrices du Roi et des ^véques auprès du Sklnt^ Siège. — Lettre de Louis XIV. — Les libertés gallicanes et les révolutionnaires. » Ce que les Jésaites firent dans ces graves circonstances. -^ Les Protestants el l'Édit de Nantes. — Colbert et Bourdalpae. ^^ Plan des Jiésuites' pour vaincre riiérésie, — Le Père De2 à Strasbourg. — Madame de Maintenon et Louis XlV. — < Le Père Lacbeise s'oppose k leur uiariage. — f!«es Jésuiies divpsés sur l'opportunité de la révocation de TÉdit de Nantes. — Le Père Lachaise accusé. — Le chancelier Letelfier et Louvois, son filt. — Les Jésuites en mission auprès des Protestants.— Bourdaloue et La Rue, — Peu d'effet que ces Missions produisent. — La révocation de VÉdit de Nantes appelle la persécution sur les Jésuites de Hollande. -*> I^eur position dans ce pays. — Mesures prises par eux. •— i^^r Mémoire aux États-généraux. — L'archevêque de Sébaste et les Jansénistes. — Causes de la perséctttioa. -~ T^s Jésuites aux Étais-généraux. —Ils écrivent à Ronie, sur Perdre des Ét^ts. — Le cardinal Paulucci. -* Us sont proscrits. — Leur persévér.ance. — Les Jésuites exilés de Sicile. — Leur retour. — Conversion de la famille électorale de Saxe. — Lea ^ères Vota et âalemo. — Le Père V/tHa en iMog«e arec |P«édéne* Auguste. — Le Père Salerno à la cour de Saxe. — 11 convertit au catholicisme ^e prince héréditaire. — U lui fait épouser t^nè arcWduchesse cf AnlriAe. ■ — Salerrto cardinal. — Glémeut XI décore deux autres Jésui/e» de la pourpre fofnMme. — Tc^omeî etCienfuegos. — Les Jésuites bannis de Russie par Pierre-le-Grand. — Les Congnilçatiims gs^néfftlet. -*- Charles de .llnye4le, Géaésal de la Société de J4s«S après Oiiva. — Sa nu)rt. — Élection du Père Thyrse Gonzalès. — Son earactère, , Michel-Ange Tamburini lu incccde. — Apostolat de François de fTiéronymo.

Henri IV p^r $w i^a^t lt6 qafdin^w de RichfsUeii et Ma^iarin p«>r i^lir miai^tèfe, les Jémiût^ pur i'édiiaur

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lion, avaient préparé un de ces siècles qui font époque dans les annales du inonde. Il restait à trouver un prince digne de continuer l'œuvre si péniblement élaborée; Louis XIV naquit. Dans toute l'ardeur de la jeunesse et des passions, beau comme Tespérance, et portant au plus haut degré le sentiment de sa force et de l'honneur de son pays, il allait recueillir le triple héritage que trois grands hommes léguaient à son inexpérience. Les plaisirs , les carrousels et les amours chevaleresques devaient être sa seule occupation ; le jour même de la mort de Mazarin , il voulut être roi ; il le fut dans toute la majesté de ce titre. Il devint, sans transition, populaire et juste, magnifique et économe , conquérant et législateur. L'enfant avait été bercé par les tumultes de la Fronde ou au milieu du cercle dans lequel Anne d'Autriche, sa mère, unissait la galanterie espagnole aux délicatesses de la conversation française. Le jeune homme avait, par gratitude, abandonné les rênes de TEtatau ministre de sa minorité. Mazarin n'était plus; Louis se sentit appelé à gouverner par lui-même. L'instinct du pouvoir lui révéla la connaissance des hommes et des affaires; Torgueil de commander à la France lui apprit le rôle qu'il devait jouer en Europe, et cette tête si brillante sous^la couronne ne consentit jamais à un sacrifice de dignité nationale. Louis XIV honora la France dans ses victoires comme dans ses revers; il lui inspira d'avoir foi en ses illustres capitaines, en ses puissants administrateurs, en ses célèbres écrivains, foi surtout en son peuple, que toutes les généreuses passions enflamment. Il fut sur le trône le bon sens qui commande au génie.

Sous un Roi ne laissant rien à faire aux autres, les Jésuites comprirent qu'ils n'avaient plus à redouter cette instabilité légale que les corps de magistrature tenaient

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toujours suspendue sur leur tête comme une menace. Avec Ijouis XIV, dont le P^irlement voyait l'énergie à Tœuvre, rien de contraire à son bon plaisir ne pouvait être admis ou réalisé. A la cour comme dans leurs collées, à Paris ainsi qu'au fond des provinces, ils se disposèrent à travailler à la prospérité de la religion el de renseignement. Le Roi, avec son omnipotence encore novice , avait besoin d*un guide éclairé ; il le rencontra dans le Père Annat , son confesseur.

François Annat, né à Bbodez le 5 février 1 69 1 , était une de ces natures âpres et bonnes , telles que les montagnes du Rouergue en ont tant fournies à TÉglise. Sa rude franchise, sa science profonde, mais que le contact de la cour n'avait pu rendre élégante, sa physionomie aussi pleine de simplicité que de finesse, donnaient à ce Jésuite un cachet particulier. Il avait rempli sans éclat, mais avec un mérite incontestable, les premières charges de son Ordre; il était depuis long -temps le directeur spirituel du monarque, lorsqu'un événement inattendu brouilla le chef de TÉglise et le Roi très-chrétien. Louis XIV prétendait être le premier partout et toujours. Sa fierté naturelle que rehaussaient tant de victoires et tant de paix glorieuses, le rendait intraitable sur ses droits de préséance. Afin de fortifier son autorité au dedans, il voulait que le nom de son pays fût respecté au dehors. Déjà, dans un conflit élevé, vers la fin de l'année 1661 , entre le comte de Wateville, ambassadeur d'Espagne, et le comte d'Estrades, ambassadeur de France, il avaitT)ris des mesures si décisives, que Philippe IV, son beau-père, intimidé, se soumit à ses exigences et reconnut que le petit-fils de Charles-Quint devait céder le pas au successeur de François I". Un an après, le monarque s'engageait dans une querelle du même genre; mais ici la

question était plus épineuse , car Louis XIV se plaîg^nait de la cour âe Rome. Le duc de Créqui, ambassadeur auprès du Saint-Siég^e , tolérait la licence de ses gens qui avaient insulté une compagnie corse de la garde papale. Le Roi h*auraU sans doute ni éludé ni différé la réparation de cet outrage ; on laissa les Corses se venger de leurs propres mslins. Ils assaillirent le duc de Créqui âûm hon palais; ils firent fen sur la voiture de Tambassadrice; ils tuèrent ou blessèrent plusieurs Français. A la noTiveHe de cet attentat au ilroit des gens, IjouIs XIV feit saîsii- ïé Gomf at Venaissin ; H mande à Alexandre Vil qufe sbti armée va franchir lès Alpes et marchet* sur Rôfiie, si une éclatante satisfaction ne lui est pas a(^cordée.

La position des Jésuites entre le Saint-SÎége et la France était difficile. TjC Père Aunat Connaissait le respect de Louis X!V pour la cbaire apostolique; mais îl savait aussi que son orgueil justement irrité ne reculerait devîlnt aucune conséquence. Les droits de TÉglisc lî^élaiént point en jeu dans tre démêlé, pourtant ils pouvaient se trouver lésés par une guerre. Le Père Annal, à rinstigatron du Roî, se porta médiateur officieux par lentremise dtt général de 1:* Société de Jésus. Le Soiiveraiii Pdiitife venait de faire un inutile appel aux Princes catholiques , qui tous décfinèrent l'honneur de défendre ht cour de Rome contre les armes françaises. Le Pape était resté étrangère Tinsulte que son neveu, te cârdiilal Chîjjî, avait autorisée, ou tout au moins kissée impunie. Arinat s'empara de cette circonstance pour plaider auprès d'Alexandre Vil et de Louis XIV les droits de chacun et atténuer les torts mutuels. Le i8 janvier i663, il écrivit de Paris au général des Jésuites :

DK LA (:OMPAG?fliri)K JÉSUS. 348

a Je ne puis m'empécher de commuiiicjuer ma douleur à Votre Paternité , en voyant tromper Fespërance qtie j'avais conçue dn prochain rétabliasemeiit de la paix ciltre le Souverain Pontife et le Roi Très-Chrétien. Il semWeraît quHl n*y a rien de plus probable que la réconciliation de deux esprits Tun et l'autre amis de la concorde; maïs, je ne sais quelle fâcheuse coïncidence d*événement« renverse toutes mes prévisions. LeRolTrèfr- Chrétien prend à rëgpret Poffensivé. Sa répugnance même est un gage de la constante vigueur avec laquelle il poussera Tattaque jusqu'à ce qu'il ait obtenu réparation complète. 11 a du Saint-Père hii-méme un aveu de l'atrocfté de rînsuke faite à la France au milieu de Rome, non par un ou deux individus, mais par une troupe nombreuse de soldats corses. I^e Roi se plaint que, Foufrage ayant été public on n'ait pu, depuis quatre ou cinq mois, découvrir un seul auteur ou promoteur de ce délit, personne oui, par sa négli{>ence à prévenir, arrê* ter et châtier les coupables , se soit constitué leut- côtit-»plice.

» Votre Paternité comprend mieux que je ne pourrais Tex primer les désastreuses suites de ce différend. Le commencement d'une guerre est bien au pouvoir des parties belligérantes, mais la fin souvent ne dépend pas d'elles. Le danger imminent qm menace en ce royaume la sainte hiérarchie de l'Église et la rupture de toute Subordination sont pour moi un feu intérieur qui me brûle d une manière incroyable. Je n'ai pas entendu parler ouverte-ment de renouveler la Pragmatique-Sanction; je sais seulement qu'un des premiers ministres s'occupe de la forme à suivre pour régler les affaires de TEglise de France lorsque la guerre InteiTompra toute communication avec le Saint-Siège On dit que les Parlements

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seront associés à cette administration. Il y aura seulement une assemblée d'Évêques qu'on consultera; les avis y seront très- partagés, et je crains fort que du conflit il ne sorte un désastre pour l'Eglise. Si , pendant les hostilités, on prend l'habitude de violer les droits du Saint-Siège , il sera très -difficile de renoncer à un système de gouvernement ecclésiastique dont Borne demandera l'abrogation, mais que la France ne voudra peut-être pas abandonner, parce qu'il aura commencé avec certaines apparences de justice. Enfin , cette affaire est de telle nature, que l'Église a peut-être plus à craindre de la victoire que de l'insuccès. Les Français vaincus et comptant parmi eux une multitude d'hérétiques , ne seront* ils pas tentés, dans Fexaspération de la défaite, de courir à l'hérésie, ou tout au moins au schisme?

» Quant à moi, je puis promettre qu'avec le secours de Dieu je ne faillirai pas à mon devoir, mais contre le torrent que peut un roseau? Ajoutez qu'on ressuscite à notre préjudice la vieille accusation de Papisme. Une lettre , dernièrement écrite de Rome sous ce mauvais jour, a notablement affaibli nos efforts. Les sectaires anciens et modernes, tous ennemis de la Compagnie, se liguent en cette occasion ; ce sera merveille si nous ne recevons pas de terribles atteintes dans la tempête. *

» Je puis dire que le Roi Très-Chrétien pense trèshonorablement du Souverain Pontife; il en parle de même et n'oublie pas de le reconnaître pour le chef de . rÉglise ; mais il est persuadé qu'il y a pour lui obligation de ne pas laisser avilir la majesté royale si cruellement outi-agée. Quand le Saint-Siège se proposait d'envoyer à Paris un légat, j'ai entendu dire au Roi qu'il Taccueillerait avec plus d'honneurs que d'habitude. Il sera, je pense, agréable à Votre Paternité de lire ici le

témoignage de gratitude que je dois au cardinal An*tonio'. Il conduit Irès-bien cette affaire, cbercbant à concilier les droits débattus et à rendre au Roi les services qu*il lui doit sans manquer en rien à ses devoirs envers le chef de TÉglise. »

La cour de Rome conservait, dans ses rapports diplomatiques avec les Princes, un sentiment si baut de sa dignité qu'il en coûtait à ses agents d'avouer des torts personnels. La lettre du Père Annat ne permettait plus d'incertitude; il fallait souscrire à la réparation qu'exigeait Louis XIV, ou affronter les cbances d'une guerre dont le Jésuite énumérait habilement toutes les calamités religieuses. Alexandre VU aima mieux sacrifier l'orgueil de ses ministres que l'intégrité de la tiare. Le cardinal Cbigi vint lui-même offrir au Roi les excuses du Pape, et une pyramide s'éleva au centre de la ville pontificale pour éterniser le souvenir de la réparation que le fils aîné de l'Église infligeait à sa mère. Annat , dans ses négociations, s'élâit montré aussi dévoué au Vatican qu'au trône de France. Louis XIV lui sut gré d'avoir calmé ses colères, et Alexandre VII le remercia par un bref de son heureuse intervention.. Le i6 octobre 1664» le Jésuite répondait au Souverain Pontife: u J'ai été confondu à la lecture du bref apostolique dont Votre Sainteté a daigné m'honorer, faveur que je n'avais point méritée et que je n'avais aucun sujet d'attendre. Mais, lorsque Voire Sainteté a semblé me recommander l'affaire, dont la conclusion a été confiée à l'illustre Nonce, archevêque de Tharse, j'ai accueilli cette insinuation comme un ordre. Tordre comme un bienfait. Il ne sera pas difficile de faire goûter les pieux projets

* Le cardinal Antonio Barberini , grand anmônier de France et archevêque de {leims.

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et les justes demandes de Votre Sainteté au Roi Très- Chrétien. Tout ce qui intéresse )e cnîte divin et l'accroissement de la Fol est pour lui de haute importance, et chaque jour il en donne d'innombrables témoignages. Je ne doute pas qu'il n'offre encore des preuves plus éclatantes de son zèle , maintenant que la concorde va être rétablie entre le Siège Apostolique et Sa Majesté Royale, comme il convient qu'elle subsiste entre le meilletir des pères et lé meiHeur des fils. >»

Les Jésuites étaient, pour Louis XïV dans l'ivresse de sa puissance et de ses passions, un frein modérateur; îls cherchèrent à ne tourner que vers le bien les émînentes qualités qu'il déployait. Entouré de flatteurs et de poètes, qu'un mot de sa bouche, qu'un signe de sa main, qu*UD regard comblait de bonheur ou plongeait dans le désespoir; amant de la gloire et, comme le roi son aïeni, ne sachant jamais insister aux séductions de l'amour, et prince pouvait s'effaroucher des sages conseils dMin vieillard dont Taustérité était pour lui un reproche vivant. L'histoire et la poésie ont consacré le souvenir de mademoiselle de La Vallière; mais le Père Annat se garda bien de s'associer à rentraînement universel. Ort déifiait Louiî^ XIY; ses vices même étaient adoptés comme des vertus. Les J(îsuites déclarèrent la guerre à son cœur, et, selon la parole de Bayle, « le Père Annat chagrinait tous les jours ce prince là-dessus, et ne lut donnait point de repos *. »

Dans cette succession si rapide de fêtes et de combats, de plaisirs et de victoires qui signale les trente premières années du règne de Tjouis, la Compagnie de Jésus ne se contenta pas de jouir à l'ombre du trône d'un appui qui ne lui fit jamais défaut. Elle n'était pas née seule-.

» Bayle, Dicliomiaire historique, arlicle Annat.

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ment pour vivre â la conr; elle ne croyait point avoir i*emp1i sa mission lorsqu'elle avait inspiré de pienx sentiments à quelque grande famille. Préoccupée des soins nécessaires à Féducation de la France, elle n'oUhlia pas qu'elle se devait encore â la conversion des hérétiques et au maintien du Catholicisme dans les provinces. Ëlte trouvait dans ses rangs asstz de Jésuites pour populariser ce triple apostolat. Le royaume goûtait une paix intérieure qui permettait de régulariser le 2èle, liouis XIV leur accordait toute latitude : ils en profitèrent, et, comme le monarque, ils se mirent à marcher de Succès eri succès.

Après la bataille des Dunes, où Turenne battit, en ï658, le prince de Coudé et don Juan d'Autriche, là ville de Dunkerque fût cédée aux Anglais; mais Màzarin, qui gouvernait encore, spécifia, dans les clauses du traité, que le Père Jean Canaye, sous le titre de rerufn catholicarum fnoderator, resterait dans la cité, afin de protéger la Fot des habitants. La France songeait à rèvetidiquer plus tard cette place maritime, et, ne voulant pas accorder aux Anglais tous les droits de propriété, Mazarin l'attachait au sol parle culte, he Jésuite ^ avait charge d'entretenir dans les cœurs le patriotisme et fa Religion ; en face du drapeau britannique, il sut sî bien pféserver leS citoyens des erreurs de FAnglicanîsme que, lorsque, en 1662, Louis !îtlV, après la paix deji Pyrénées, racheta Dunkerque ^ il ne s y rencontra que des Catholiques et des Français. Dans le même temps, le collège des Jfésuiles de La Flèche était témoin d*une nouvelle victoire sur TAnglicanisme. La comtesse de Sussex, son fils et toute sa famille abjuraient l'hérésie. Le comte de La Swze et la marquise de Beauvau inàîtaient cet exemple à la Maison Professe de Paris; ma-

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dame de Montpinson à Alençon, liouis de Croy à Uzès, de Bagais à Nîmes, et la famille de La Glaye à Meaux rentraient, sous la direction des Pères, dans le sein de FËglise. L'Église comptait par eux de nouveaux fidèles; la Société de Jésus trouva daus les bénédictions du peuple la récompense qu'elle attendait de ses travaux. Le comte de Dunois, fils de Henri d'Orléans, duc de Longueville, vint, escorté par le Grand Condé, son oncle , frapper à la porte du Noviciat ; il s'offrit à l'Institut après avoir cédé ses droits d'aînesse à son frère Saint-Paul de Longueville, qui périra au passage du Rbin. La Compagnie partageait son ardeur entre toutes les oeuvres; on voyait des enfants de Loyola suivre les

armées et mourir comme le Père de Ija Borde au sein

de la victoire qu'ils avaient préparée par leurs exhortations; d'autres, au fond des provinces et loin du tumulte des camps, fondaient, vers 1664) dés maisons de retraite sur le plan que saint Ignace de Loyola et saint Vincent de Paul, après lui, avaient conçu. Ce fut en Bretagne, dans ce pays dont les Pères Maunoir, Maitin, Rigoleu, Thomas et Huby renouvelèrent l'esprit, que les premières maisons de retraite furent créées. Maunoir avait réalisé des miracles dans cette province ; le clergé, le peuple , la noblesse , tout devenait fervent sous le feu de sa parole; il portait la conviction dans les âmes, la réforme dans les mœurs. Pour perpétuer ces fruits de salut, l'abbé de Kerlivio , 'grand-vicaire de Vannes, mademoiselle de Francheville et le Père Vincent Huby s'associèrent dans le but de doter leur patrie de quelques maisons de retraite. Les ecclésiastiques, les laïcs, les femmes elles-mêmes devaient séparément s'y retremper dans la piété. Le Père Huby régla les exercices et composa les méditations. Sa charité était industrieuse; il

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connaissait l'art de toucher les endurcis, de fortifier les faibles, de réchauffer les tièdes et d'entretenir la ferveur. Le Père Huby avait pris une sainte initiative ; d'autres maisons s'élevèrent en Bretagne, et ces Congrégations y répandirent la semence religieuse.

Ce qui avait réussi' sur les bords de l'Océan fut tenté dans d'autres contrées; les Jésuites obtinrent partout les mêmes résultats. Le Père Louis Le Valois, né à Autuu en 1639, et dont la Normandie avait admiré le zèle apostolique, accourut à Paris pour continuer l'œuvre; il choisit le Noviciat de la Compagnie. Le Roi, au milieu même de ses triomphes et de ses plaisirs , attacha son nom à une idée qui contribuait à la tranquillité des familles et au bon ordre de la société. Le maréchal de Bellefonds, l'ami de Bossuet, prit une part active à ces retraites; il y assista, confondu avec des fidèles de tout rang, car le Père Le Valois en avait établi pour toutes les classes. Le Valois, et après lui Sanadon, cherchèrent à propager la morale et l'instruction chez les ouvriers; un autre Jésuite, le Père Honoré Chaurand, dont la vie u'a été qu'un dévouement continu, réalisa à lui tout seul une institution presque impossible à un gouvernement.

Il a vu de près, il a étudié la lèpre de la mendicité; afin de commencer à la p-uérir, il fonde des maisons de travail où il réunit les pauvres. Il n'a que sa charité, que son éloquence pour auxiliaires; il triomphe des penchants mauvais, de l'oisiveté et de la débauche. A partir de i65o à 1697, il visite la France dans tous les sens; il crée cent vingt-six hôpitaux, et leur applique les plus sages règlements. Chaurand avait le don de persuasion, il entraînait les indigents sur ses pas, il leur révélait le prix du travail, il leur apprenait que cette

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existence vagabonde était un fardeau pour eux et potir le pays. Les mendiants consolés et encouragés ne désespéraient ni du ciel ni des hommes. Ghaurand les avait pris sous sa sauvegarde; les gouverneurs des provinces, les évéques, les riches de la terrç l'appelèrent pour former dans leurs villes ou dans leurs propriétés de semblables établissements. La réputation que le Jésuite s était faite, son aptitude à maîtriser, par une bonté toujours ingénieuse, les malheureux que l'oisiveté ou la faim poussait au vice ou au crime, franchirent les Alpes. Sur le récit des merveilles opérées par uu homme sans fortune, mais qui sait féconder la bienfaisance, le Pape Innocent XII conçoit le projet d'implanter dans sa capitale l'œuvre que le Père a organisée en France. Il change son palais de Latran en hôpital ; le Souverain Pontife ne songe pas seulement à imitei* Chaurand, il désire que le Jésuile applique lui-même les règles qu'il a prescrites; il veut apprendre de su bouche les ressources que son zèle fit germer. Chaurand arrive à Rome; Je Pape lentretient à diverses reprises, il le comble de témoignages de son affection, il l'admire dans sa charité, et quand, le 19 novembre 1697, le Jésuite mourut au noviciat d'Avignon, sa pensée créatrice ne s'éteignit point avec lui. D'autres Pères de l'Institut marchèrent sur ses traces; ils surent encore stimuler la générosité du riche et féconder le travail du pauvre.

Rien ne restait étranger aux Jéstiiles. Ils étaient partout, partout n'y avait-il pas de grandes choses à eptreprendre? Leur Ordre était devenu une pépinière de savants et de Missionnaires , de confesseui^ des rois et d'instituteurs des peuples. Chaque ville de Lorraine et de Champagne leur offrait de nouvelles maisons. En

i665 une seconde chaire de philosophie est créée au collège de Keimë; les habitants de la vieille cité de saint Kerny votent une illumination générale pour honorer la Compagnie de Jésus. Charles de Linoncourt, marquis de Blainville, renonce à son immense fortune pour entrer dans rinstitut; mais, à quelques années d'intervalle» la mort jette le deuil dans la Société. I^e 5 juin 1667 le Jésuite cardinal Pallavicini, Tun des meilleurs historiens de la Catholicité, succombe dans un âge encore peu avancé. Le 27 juin 1673 le Père Thomas de Villers expire après cinquante-trois ans de travaux apostoliques; le 9 janvier 1677 le Père Edmond de Joyeuse meurt à Metz sur la brèche de renseignement et de la prédication. La ville de Dijon pleure le Père Jean-Baptiste de Châteaubornay.

Ce fut à cette époque , où le génie de la charité grandissait comme le génie de l'histoire, de la poésie et des arts, que les Jésuites virent sortir de leurs rangs un orateur digne rival de Bossuet, de Fléchier et de Massillon. Louis Bourdaloue, né à Bourges en i632, répandit sur la chaire uit éclat que le temps n'a jamais pu affaiblir. Louis XIV avait des généraux tels que Condé , Turenne et Schomberg ; Vauban fortifiait les frontières de^ France , Tourville et Forbin en commandaient les escadres; ses ministres, ses ambassadeurs étaient Louvois, Colbert, d'Avaux, d'Estrades et Torcy. Il comptait parmi ses magistrats d'Ormesson , Achille de Harlay^ Lamoignon , Talon, Joly de Fleury et d'Agiiesseau. Le duc de Montausier et Bossuet élevaient son fils, Mansart et Perrault construisaient ses palais, Lebrun racontait sur la toile les victoires que la poésie immortalisait. Il créait l'Académie de peinture et de sculpture, l'Observatoire de Paris et le Jardin de botanique. Il commandait à

Tournefort d'entreprendre ses doctes voyafjes. A sa voix j Cassini et Bernouilli abandonnaient leur patrie pour enrichir de leurs talents le royaume de France. Corneille , Racine et Boileau composaient leui's chefsd'œuvre ; Molière peignait les vices de son temps, Bourdaloue parut pour les combattre avec la raison chrétienne. Ce Jésuite au front sévère , et à l'âme pleine de bienveillance, se sent, dès sa première parole, à la hauteur de tant de gloires. Mais ce n'est point le bruit qu'il recherche ; il n'a pas placé son ambition dans les applaudissements du monde. Bourdaloue, appelé à distribuer les enseignements de l'Évangile, avait de beaux modèles sous les yeux : Mascaron , Fléchier et Bossuet en première ligne. Il les égala , il les surpassa tous en faisant entrer l'éloquence sacrée dans une nouvelle voie. Au milieu d'un siècle où les choses de l'esprit étaient accueillies avec un enthousiasme si fertile en nobles délicatesses , le Père Bourdaloue fut plus qu'un orateur : il devint apôtre beaucoup plus par la sainteté de sa vie que par Téminence de son talent. L'exercice habituel du ministère, la direction des âmes, la visite des malades, Tamour des pauvres, lui donnèrent cette connaissance du cœur humain qui a été tant célébrée , et qui de chacun de ses discours semble faire un traité de moitié pratique. La foule se pressait pour recueillir ses leçons, et, au témoignage de madame de .Sévigné, l'église était envahie deux jours avant Theure où le Jésuite rompait le pain de la parole. « J'ai entendu la Passion de Mascaron , écrit-elle le vendredi saint 27 mars 167 1 *. J'avais grande envie de me jeter dans le

* Le 27 février 1679, madame de Sévi^jné écrit encore: « Boardaloue tonne à Saint- Jacqurs-la-Bouclu rie. La presse et les carrosses y font ime telle confusion, que tout le commerce de ce quartier- là est interrompu. »

Bourdalone; mais l'impossibilité m'en a 6té le goût. Les laquais y étaient dès lé mercredi , et la presse était à mourir. »

Prédicateur de la cour, le Jésuite avait d*austères devoirs à remplir. I/admiration dont Louis XIV se sentait Tobjet, le succès qui couronnait partout ses généraux • ou ses négociateurs, les grands événements et les grands hommes qui surgissaient autour de lui , tout avait contribué à persuader au Roi qu'il était au-dessus de l'humanité. Il s'y plaçait par les splendeurs de son règne. Il espéra légitimer ses passions devant Dieu comme il les faisait accepter par ses adulateurs et par la France entière. I^ marquise de Montespan avait succédé à mademoiselle de La Vallière , devenue Carmélite et expiant son bonheur d'un jour par d'éternels remords. Tout se taisait devant ce double adultère. La cour était aux pieds de la favorite ; le Père Bourdaloue crut qu'il importait à la dignité de son ministère de faire entendre au Roi un courageux avertissement. Mascaron, évéqué de Tulle, et le Jésuite prêchaient le carême de 1675 en présence de Louis XIV. IjC Jésuite , expliquant un jour la parabole de Nathan, osa la lui appliquer directement, et plus d'une fois dans son discours le terrible Tu es ille mr retentit aux oreilles du souverain '. Au sortir de la chapelle royale, Louis demande ce que Bourdaloue a voulu dire. Les courtisans restaient muets , quand tout à coup le duc de Montausier, dont la rigide franchise ne connaît pas les ménagements, s'écrie : « Sire, il a dit à Votre Majesté : Tu es cet homme-là. » A cette apostrophe , le Roi ne peut maîtriser un mouvement d'indignation ; mais, après avoir réfléchi quelques instants: M Messieurs, reprit-il, le Père Bourdaloue a fait son de-

* Quelques écrivains ont attribué à Mascaron ces paroles si coiira(;eiis:\s.

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