CHAPITRE IV
Consicl<SratioDS sur les écrivains de la Compagnie de Jésus. — Lear point de vue. —» Les Jésuites jugés par Voltaire , d'Âlembert , Lalande et l'abbé de Pradt. — Les premiers théologiens de la Société. — Laynès et ses ouvrages. — - Manière d'étudier et de comprendre leur génie. — Salraeron et Canisius. ^- Possevin théologien et diplomate. — Les savants de la Compagnie. — Tolet et Bellarmin. — Leur science. -— Les controversistes et leurs oeuvres. — Les Pères Wetter et Garasse. — Causes des hyperboles scolasliques. — Suarex et Cornélius a Lapide.— Les commentateurs de rÉcriture-Sainte. — Travaux des Jésuites sur la Bible. ^> Les Jésuites traducteurs des Pères de l'Église. -^ Le Père Sirmond et Théophile Raynaud. — Le Père Labbe et les collecteurs des Conciles. — Le Père Hardouin et le Père Petau. — Caractère du talent de .Petau. — Les théologiens relâchés. — Escobar et Busembaûm. — Les utopies théologiques des Jésuites.— Leurs propositions scandaleuses.
— Explication de ces propositions. — Leur but. —Les Ascètes. — Les Pères Mouet, Judde et Gonnelieu. — Effet que ces écrivains produisirent dans le monde. ^ Les philosc^hes. — Causes qui ont empêché les Jésuites de compter parmi eux un grand nombre de philosophes. — Malapertuis et Fabri.— Suarez et sa métaphysique.
— Garcian et ses ouvrages de morale. — Boscovich et Buffier. — Le Père Guénard et l'Académie françafse. — L'éloquence de la chaire et l'improvisation. — Les Jésuites prédicateurs. — Les Missionnaires. — Les orateurs sacrés. — DiAérence entre eux. ^- Paul Segneri et les prédicateurs italiens. — Les Portugais et les Espagnols. — Le Père Juan de Isia fait la critique de leurs défauts. — Les Belges.— Les Allemands et Jacques Wurz. —Les Français et Claude de Lingendes, créateur de l'éloquence sacrée en France. — Bourdaloue. — Larue et Cheminais. — Le Père de Neuville et le dix-huitième siècle. — Les Jésuites historiens. — Les historiens de la Compagnie. — Orlandini , Sacchini , Jouvency et Bartoli, -^ Les biographes, — Les historiens ecclésiastiques ou profanes. — Mariana et Pallavicini.
— Strada et Mafféi. — D'Avrigny et Daniel. — Bougeant, Longueval, Brumoy et Berthier. — Caractère de ces écrivains. • — Du Halde et les Lettres édifiantes, — Berruyer et Griffet. — Les Jésuites antiquaires. — La science épigraphique des Pères. — Les bollandistes et les hagiographes de la Compagnie. — Les Jésuites géographes. — Les Jésuites jurisconsultes. — Les Jésuites mathématiciens. — Clavius et ses élèves. — Guldin et saint Vincent. — Le Père Laliouèi^e et Pascal. — - Le Père Riccati et le calcul intégral. — Découvertes des Pères Hiccioli«t Grimaldi. — - Études sur la lumière et les couleurs. — Le Père Pardies géomètre. — - Le Père L'Hoste et les marins. — Les Jésuites hydrographes. — Le Père Zuclii et le télescope. —•Le Père Kircher et ses travaux. — L'aérostat inventé par le Père Gusmao. — Il est traduit au Saint-Office. — Le Père Lana et ses découvertes. — Les Jésuites minéralogistes.— Les Jésuites peintres et horlogers. — les Jésuites astronomes.— Le Père Scheiner découvre les taches du soleil.— Le Père Eschinardi devance Cassini dans la découverte de la grande comète de 1668. — Deschales et les couleurs. — Le Père Boscovich. — Les Jésuites créent les principaux observatoires de l'Europe. -—Le Père Paëz découvre la source du Nil. — Le Père Marquette à l'embouchure du Mississipi. — Les Jésuites sur l'Orénoque. — Le Père Manuel Roman. — Le Père Albanel découvre la baie d'Hudson. — Les Jésuites et le quinquina. — Dé-couverte de la rhubarbe, de la vanille et de la gomme élastique. — Le ginseng et la porcelaine. — Les Jésuites littérateurs et poètes. — Sarbiewski et le Père Le Moine. — Rapin et du Cygne. -~ Bouhours et Vanière. — Tournemine et Bettinelli. <— Berthier et le Journal €U Trévoux,
2&0 HlSTOrRE
Ll PÈHŒ BOMJMIQUE PARB'
DE LÀ GOMPAGNIB DE JÉSUS. 2Ai
Nous venons d expliquer le plan d'études suivi par la Compagnie de Jésus. Avant de rentrer dans le récit des événements, nous croyons devoir tracer un tableau des hommes littéraires que ce plan a produits. Pour parler de tant d'auteurs célèbres à des titres si différents, pour réunir dans un même cadre le controversiste et le poète, Fbistorien et le géomètre , l'orateur et l'érudit , le grammairien et l'astronome, le savant des salons de Paris ou de Vienne et celui de la cour de Pékin , il importe tout d'abord de déterminer leur véritable point de vue. Ce n'est pas avec des idées paradoxales ou des préceptes d'avance stéréotypés dans sa tête, qu'un écrivain peut prononcer un jugement consciencieux sur tant d'écrivains ses prédécesseurs. Il faut qu'il place les hommes dont il va discuter les ouvrages en regard de leurs contemporains et de leurs rivaux. Toute grandeur humaine est relative; pour être appréciée, elle a besoin d'un terme de comparaison. Ce terme ne doit être pris ni dans l'état actuel de la religion, des sciences, des lettres et des arts, ni même dans les préventions ou dans l'ignorance qui pourraient accueillir les études théologiques et morales. Les littérateurs d'un autre âge, d'une autre croyance, d'un autre système, ont droit d'être étudiés avec leur siècle, comme nous-mêmes pour être jugés plus tard , si un jugement est nécessaire , nous demanderons que l'on se reporte aux passions qui agitaient nos coeurs, au mouvement des esprits qui nous poussait lorsque nous livrions notre pensée à l'opinion publique. En commençant ce chapitre, il y a un autre sophisme de Tintelligence dont nous avons tâché de nous défendre. Nous ne cherchons dans la Compagnie de Jésus, ni grands capitaines, ni grands révolutionnaires, ni grands romanciers, ni ces illustrations parasites qu'un jour IV. 16
^1 HJHTOtftB
d''eiuhoii9Ϋ8afi6 ou de çliar]ataiiiâ«ae fait éclore, ei âtini uae liieiir d« raifto» dimpe la gfloîr^ éphémère. Nous prènona les bommea dans lasituatioB qui Uur a été faite. Sans reprocher à ht inagiatf ature d? n'avoir pas lormé d'habiles gpéiiéraux , on à l'art militaire de n'avoir paa enfanté d'inté^e» wa|g;iatrats , nou» nous contenter^NB^ . d'examiner s» les Jésuites ont rempli leut vocatîoa et s'ils fmt» par le talent ainsi que par le travail, répondu au devoir soeiat qu'Us s étaient imposé. Ce devoir, c'élaic la propagatioa et la défense du ChrisUanisme par laf parole, par l'écriture, par l'exemple surtout. Il leur faut des docteurs et des martyrs ; nous attendons de leur Insèitut des prêtres qui se distinguent dans la carrière de l'oraieur et du polémiste , des lettrés, des savante et des poètes qui unissent l'art de bien écrire à celui de , bien vivre.
Une question a été souvent agitée. Les adversaires de la Soieiélé de Jésus ont dit qu'elle n'avait jamais produit d'hommes de génie. Qu'entend*on par ee nnot magique? Le rhéteur Sénèque ne l'entrevoit jwaais qu'à travers ua mélange de folie. Nullum eH^ dit-il, nrngnmn mgenùém sine mixiura éemenddw. Le rhéteur Villemain définit le génie' : u Un haut degi^ d'originalité dans le langage,uBje physionomie naturelle et expressive, quelque chose enfin qui a été fait par un homme et qui n'aurait pas été fait par un autre. » De semblables aperçus , toupurs plus spécieux que justes, et dans lesquels: la singularité de Texpression s'efforce de racheter l'insuffisance de U pensée, ne sonl^ jamais des raisons concluantes. Le génie,, c'est rinvention jointe k la patience, et il faut bien' avouer que, depuis Ignace de Loyola et Laynès jusqu'aux Pères Kircber, Berthier, Andrès, Tiraboschi et Bosco^
t Cours de liîtémture du moyen âge, leçon ix, p. 316.
DE LA GORtFAGNIB DE JÉSUS. SSS
vkh, la Société de Jésus iCà pus manette Aë tes hommes dans tous les genres. Pour s'e» eonvaiifcfe, il n*^ à ifa'k feuilleter les œuvres de Bacon, de Leibnitz et dé Dt^scartês. Le philosophe d^Alembert y Lalande ^ cet astronome dont x^n athéisme systémattqne a perpétfté le nom; Tabbé de Pradt, cet archevêque que l'empire de Nlipoléoli légua au libéralîsBfe naissant, tous s'accordent pdur déinontrer a Vdc Voltaire * « qu'il y a eu parmi les Jésuites des écrlvainsf d'un rare mérite^ drcé sarants, des hommes éloquents, dès génies. » D'Alembert, plus froid, plus baineu^t (JUe soBT maître, s'exprime ainsi * : « Ajoutons ^ car il faut être juste, qu'aucune société religieuse, sans exception, tik peut se glorifier d'un aussi grand nombre d'hommes célèbres dans les sciences et dan^les lettres. Les «té^ifites se sont exercés avec succès dans tous les genres : éloquence, histoire, antiquités, géométrie y littérature ptvîffonde et agréable; il n'est presque aucune classe d'écrivains où elle ne compte des hommes dw premier mérriè. » liâlânde, qui déclarait dans se^ Annales philosophiques^: « Je les ai vus de près, c'était un peuple de héros >» rew* chérissait snr ce jugement, et il disait* : u Le no'm de Jésuite intéresse mon coeur, mon esprit et ma recoïmaifih safice. Garvalho et Ghoiseùl ont détroit, ^ns retotrr, lé plus bel ouvrage des hommes, dont aitcun établisséffiteut subtuaaire n'approchera janaais, l'objet éfernrèt de ttwi reconnaissance et de mon admiration. »
L'astronome athée écrivait encore : « 1/ espèce ht*maine a perdu pour toujours cette réuriron précfetrtè' èf étonnante de vingt mille sujets , oecupés srnis fîelâche ei sans intérêt de l'instructiob , de la prédication, deâ ims^
» Dictiortnaire philosophi(/ue, âft. Jésuites. 2 Destruction des Jésuites, par d'Alembert. ^ Annales phUosopku^ues, t. i.
* Bulletin de l'Europe.
»ion$, des réconciliations, des secours aux mourants, c'est-à-dire des fonctions les plus chères et les plus utiles à rhuuianité. »>
De Pradt, en attaquant la Compagnie de Jésus au nom de la liberté révolutionnaire, qui n'est que le despotisme, s'écriait dans son style vagabond ' : » Quelle institution que celle-là! en fut-il jamais une plus forte parmi les hommes? que sont les humbles vertus des autres cénobites auprès de cette virilité de génie? Aussi, comment le Jésuitisme a-t-il vécu? comment a-t-il succombé? A la manière des Titans, sous les foudres réunies de tous les dieux de l'Olympe d'ici-bas. L'aspect de la mort a-t-îl glacé son courage? l'a-t-il fait reculer d'un pas? Qttih soient ce qu*tls sont , a-4-il dit, ou quils ne soient plus: Voilà qui est mourir debout et à la manière des Empereurs. Par cet immense courage, il a montré comment avait dû vivre celui qui savait ainsi mourir...»' Et ailleurs, u Qui pourrait dénier à saint Ignace et à son institution le titre de grands ? dans l'ordre de la puissance du génie humain, il y aurait une grande injustice à leur refuser une première place. Ignace fut un grand conquérant; il eut le génie des conquêtes... Oui, Ignace fut grand, grand entre les {jrands , grand d'une grandeur inconnue jusqu a lui. Conquérant d'une espèce nouvelle, avec des moines désarmés il s'est approprié le monde pendant deux cents ans. Il a planté au milieu du monde un arbre aux racines éternelles, qui se régénère sous le fer qui le mutile. Si ce n'est pas là de la grandeur de génie , qu'on dise en quoi elle consiste. Il n'appartient pas à la médiocrité de jeter en bronze des colosses. » Ces éloges, que la vérilé arrache à des entraînements irréfléchis,
* Du JésuHiime ancien et mofferne, par l'abbë de Pradt, ancien archevêque de Ma-
mais que l'histoire ne doit sanctionner qu'après examen, sont un hommage bien extraordinaire rendu à la Société de Jésus. Nous les tenons pour ce qu'ils valent, et nous pensons qu'au lieu de s'arrêter à des phrases, on doit analyser ces savants , qui parurent si admirables aux ad«versaires de leur Institut.
La Société, créée par lioyola, n'a point eu besoin de grandir; elle n'a pas été contrainte d'attendre les siècles ou les années pour voir naître dans son sein des Jésuites illustres. Sous ce rapport, elle n'a pas eu d'enfance; elle est sortie des mains de saint Ignace comme le premier homme des mains du Créateur, dans la plénitude de l'âge et de la force. Les Pères de la fondation furent presque tous d'indomptables athlètes, des orateurs aussi habiles dans lart de soulever que de calmer les niasses. Ils apparaissaient dans un moment critique pour la Catholicité. La Chaire de Pierre était ébranlée par l'hérésie, que des apostats d'une haute capacité, que des princes d'une rare valeur, que des peuples nombreux acceptaient comme un drapeau levé contre Rome. T^ péril était partout, le Siège apostolique cherchait des cœurs éprouvés pour l'affronter, des esprits supérieurs pour le conjurer, ^des caractères de fer pour tenir tête tout à la fois aux passions que déchaînaient Luther et Calvin et aux vices qui servaient de prétexte à de telles passions. Ces hommes se trouvèrent dans les Jésuites. On sapait les fondements de l'Église universelle ; ils s'offrent pour la défendre. On l'incriminait dans ses mœurs, dans sa tradition, dans ses dogmes ; ils se déclarent, par état, par vocation et en corps ses champions les plus témé- , rairement dévoués; ils se précipitent seuls sur la brèche, ils sont seuls à l'avant-garde , seuls dans les luttes théologiques, seuls au milieu des révoltes à main armée. Aux
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Ëvôc|iie6 Bt aux Priacfi» otiboli^tte^ , dont ils caiTo)>orenl: le courage, ils affirmeiit que d'autres ne larderODl pas à les suivre; Us soat aipîvis en effet.
U fallail pbi que de Taudace pour entrepnendne une p^eiUe tàjche ; avec cette audpce , ob peut raourir g^é«éreusement, mais on ne neutralise pas des doctFÎnes q«e les ambitions déchaînées rendent populaires. La science était donc encore plus indispensable que la hardiesse» Ces soldats de la Foi devinrent savants, mais des savants qui brillaient beaucoup plus dans l'actien que dans la théorie. Laynès et I^efèvre, Salmeron et Pasquier-Brouet, Lejay et CSanisius , Bobadilla et Strada, Araoz et Borgia ne oamoiencèrent point la diffusion de l'Institut d'Ignace par des osuvras littéraires. Us crurent qu'à une époque de bouleversement, la pli^me a exercerait Jamais sur les Biuilitudes le prestige qu'elles laissent prendre à une parole ardente. Ils s^improvisèrent les tribuns de la Gatbolieité avant de son^r à en devenir les docteurs.
hà position mililante qu'ils avaient prise , et q«e leurs suocesseurs ont toujours gardée , ne leur accordait qne peu d'beunes de liberté. Ils devaient les employer aw son^meil, ils les consacrèrent a«i travail. Tandis que Loyola dirigeait leur marcke à travers les 4eax mondes, tandis qu'il élaborait les Constéutions de son Or^re,
uxdeaiandaient à la science de fortifier leurs discoure ; ils écrivaiient. Xavier, du fond de TOrient, adressait à ses frères des lettres sur les Missions. Il composait un Abrégé de la doctrine ehréidenne , il la. commentait ep langue inalabare. Dans le même temps I^aynès , afini de se reposer des fatigues oratoires , se plongeait dans 1'^ tude. U traçait au couraqt de la plume ses Prêiéffêmànsg sur VÉcrUur^ Sainte , ses cfiiatre Lkres de la Fromdenoe eè de kb jTriniéér, sas Traités sur le ehanff^ eê i'usuarey swr
Ut pUamiité deg bén^ioae et la parmré des fetmntes , tur l« fim/avme de^Dieu et ma* l'uêage du eaticê. lliéologWd d» Concile de Ti'ente, il en expliquait la pensée sar lei Sacrements : H léguait asx prédicateàns un plan d'instnictievs* i-^Bj, sous Ib titrb de Mireir du, prélat, rappelait eux Évèqnes les devoirs qu'ït importait de né plias mettre ee oubli. SalmeroD f ibéologiee, «râleur et dî^ piomots , a \aité oomnie ses frères. De longs corafailt nlont fait que souffler à sob «sprit uee iiii{MiUion pitid dévarabte. Seise Tolutses tn-lolia* sncocsaiveamiit édiles à Matb-id, à b^scia et à Auverat attestent la profoodenti de son savoir.
Mais ces bomcaes , eoonne la plupart de «eux dont OMN allons énuBiérer les wuvf es et indiquer la portée» n^ siqgeaieat' pas que te. style seul leur doitpcrait la con*! sétratîoB des «ieles. Ils vivaimt à une époque où l'ob s'ingprhliwt peo à polir Iç lao^g^e , où la peesée édft^ tait plulôl d'inspitatie» q«e paroaleaU et .où l'ima^ Tcaait ett eààa mi raiaoBMineKt , sans avtfir jamais âté toftiarée poar produire soD effet; Ils u'avinéni ni W temps ni la volonté d'adoacir leurs Ivrmes, de c4>nïbider ks ressorts de leur esprit et de détailler ses beurèuifca pcaipéltes dont des èorivain» de plus de Iomif aUai«lM IflUT fotirmr \b modèfe. lia ne conaoroilânt pas leuva journées à arrondir d'^^aottw périoelesi.' lAtetiigeiKieâ aussi fortes que lear sièele f hiâlr» ^ntn qui de la aUi- Htde sT^mçaieat dans l'arène oit les dtsconles reli^useli s'en(lre-chi3t|u»eQt , on ne les vit jamais Irawiger avi »élirfmeiic« d« lenrs ieMcs. Ils n'attaqilaiçnt pebti mes coifrfoises le»,^ct«ines qkie Lutber, Calvin et 1 émrgicpm seetatenre jetwent daas la m^e comme artillerie meurtrière. Là Iflngiw de Cicéron était langKe ; mais dans ce latin , quelquefois àé^jkaèsé ^ i
faut chercher ui l'ampleur du style , ni la gr&ce de ta forme , ni cet atticisme que l'orateur consulaire évoqua sous les ombrages de Tusculum, ou qu'Horace fit passer dans ses vers au bruit des cascatelles de Tibur.
Ce n'est pas pour défendre Milon accusé ou pour remercier les dieux d'avoir accordé l'empire à Octave» Auguste que les premiers Jésuites écrivent. A l'aide de la science ils reconstituent le dogme catholique , sapé par l'Hérésie. Enfants d'un siècle que passionne la dispute théologique , ils ne vont même pas demander à Érasme le secret de sa prétentieuse naïveté et l'art d être tou* jours nouveau. Comme lui , ils n'ont pas au cœur cette froide indifférence qui s'arrange de tous les partis , et qui , dans ses voluptueux loisirs , lègue aux générations futures des règles de savoir et de bon goût. A lexemple des disciples que Luther et Calvin laissent après eux , les Jésuites savent qu'il ne s'agit que d'émouvoir fortement les peuples, que de convaincre les intelligences, que de raisonner enfin : ils argumentèrent , ils développèrent avec lucidité le thème abstrait sur lequel ils étaient appelés à faire revivre les traditions catholiques. On altérait les saintes Écritures, 09 dénaturait le texte des Pères, on violentait l'histoire pour l'amener à confirmer par les faits l'Hérésie marchant à la conquête de l'Europe. Les Jésuites ne s'occupèrent qu'à rétablir le sens primitif des Livres sacrés. Us fouillèrent dans l'arsenal de l'Église pour démontrer que les armes employées contre elle ne s'y étaient jamais forgées; et, si, dans le feu de ces polémiques , si , dans cette agglomération de preuves et d'événements, il surnage de temps à autre une idée exprimée avec élégance , une page où la force de la vérité rend l'écrivain brillant d'éloquence , il ne faut en accuser que l'inspiration et jamais la volonté de
DE LA COMPAGNIE OE JÉSUS. 2ft9
l'auteor. L'auteur, quel qu'il fût y ne s'arrêtait pas à dèsrésultats aussi minimes. 11 courait à son but, il l'atteignait, il sauvegardait la Foi, La mise en œuvre n'avait rien à voir dans ce débat.
Depuis la naissance de l'Ordre de Jésus jusqu'au commencement du dix-septième siècle, les enfants de Loyola , se plaçant toujours sur de nouveaux champs de bataille , ne songeront guère à enrichir leurs livres de ce coloris qui immortalise les créations de l'esprit. Us apparaîtront doctes et vigoureux , froids comme la raison, implacables comme la vérité; ils triompheront par l'érudition ou par la logique , par l'habileté ou par la passion; mais, en général, leurs ouvrages, ceux même de Maldonat et de Bellarmin , ne seront pour des lecteurs distraits que de longues controverses, dans lesquelles la science n'a jamais essayé de se faire amntôtier par l'éclat du style. Les premiers Jésuites ne semblent pas avoir ambitionné cette gloire , qui sera si chère à leurs héritiers , aux Perpinien , Guerrieri , Cossart , Bouhours , Tucci , Mariana , Rapin , Berthier^ Commire , Jouvency, Vanière , Brumoy, Bartoli , Porée , Sanadon , Bougeant , La Rue et Giannatazzi. Leur plume était une épée à double tranchant : ils s'en servirent pour la défense de la société religieuse et civile. Leurs œuvres , aujourd'hui ensevelies sous la poussière des bibliothèques ; leurs œuvres , composées dans les proportions exigées par leurs contemporains , ont été plus efficaces pour sauver la Religion et la morale que tous ces livres où d'ingénieux écrivains taillent une pensée comme le lapidaire taille un diamant.
Autour de ces esprits, admirables dans leur spécialité, vinrent se ranger des docteurs souvent égaux , quelquefois supérieurs à leurs maîtres. Canisius fut le premier.
8M) HISflWHK
Par uae alkiûon à son nom ^ les ProtesCaal» rappelaient le Dogue antriohien » Canem auMrioàem. Mais oedo^v tenait eo respect les laups qui â'iUiisMient pour disperser le troupeau du Christ; mais cet homme, dont- la prè^. aeiu^e était uiie faveui* accoixlée aux priacei , dont les cbDseils étaient des oidres pcmr les périples, fut atM OMt^»ttedît routeur le plus laborieux et le {^s instruit dé son temps. Il a ^ tout à la fois bistories , annotâitcMiri OOntroversiste , ascète ; et à cbaqae ptiffs on le retrouve oneore nouveau. Qu'il réponde aux CenMrieÊ d'illiriomt ou qu'il rédige ses Exercices académique»^ qu'il narre la vie des saints de rHelvétte ou qu'il publie les leêtres eboîates de saint Jérôme, qu'il se faase l'éditewr de sakit LéOn^le-Grand ou de saint Cyrille d'Alexandrie, ce sera tot^ours le même écrivain , soulevant partout sur soo pàsssge l'admiiration publique el ne rencontrant dans ses rivaux que des enthousiastes. Les Gardinanx Osiof et Beronius célébreront ses louanges ; Sébastien VéroB^ Ijinrent Beyerlinck , Henri Sediins , Françoi» AgKeola ^ Wilbem Eyseogreitn , André du Saussay et FerreoluS I^ocrius ne cesseront de vanter sa gloire littéraire^ Ce «lésuite était encore dans la vigueur de scm talent lor9i|fié la Compagjnie produieit d autres atblètea : Possevip^ Anger, Hoffée et cette nouvelle génération qui ^ débar-^ rassée un i»&memi des disputes luthériennes^ va coeillif dans une étude moîos tourmentée une palme qui ne \m échappera jamais.
Possevin n'a pas seulement Térudition des nvaitre»; le ciel Ta doué du génie des langues , et il est diplomate* Ses œuvres se ressentiront de sa triple vocation de pré-* tre, de Jésuite et de négociateur politicpie. Il écrira la P^rpélmté du mcriftee de la Me»se , le Uvrc du SMmi ChpéU&n el son traité de VHotmeur et de la* Pno^^Hf^
DE LA GOAll»â«mË D£ JÉSU& ^1
des Rois. Il écrusem le famenx apostdt Pierre Vîret ; il donnera les Causes êi Remèdes ée la peste ; puis , de sa voix , nue le» pri«ce« ont Fhabitude de respecter, Il pré*munira le czar de Eu^ie Centre les marohands anyiais. Griande leçon que tous les rois, que tons les pays ne sauront pas comprendre ! Il raconter^ avec des détails pleins d'intérêt ses diverses ambassades; il révélera la manière d'instrnire les eqfants ; il prononcera son juge* ment snr quatre auteurs dont les nofns retentissent en-^ core : Philippe de tjanoue , Machiavel , Jean Bodin et Mornay. Il (ouehera à toutes les sciepces , è Tart oftt* toire par Cieéron, à )a politique, à Thisfoire, à la jnns-^ prudence, à la médecine; puis, avec son j4ppara4 "sacréj il réiHHra eomtne dans un répertoire tout ce que lei Conciles , tout ce qne ,les Pères de l'Eglise greeîque et ktiiiie ont dit sur TAneien et le Noiii^eau Te&tHment.
D^s individualités moins brillantes , mais aussi ^ cendes dans leur sphère, remplissent ee|te première période. Ici e'est Martin Olave, le professeur de pbiloso^ phie dont TUniversité de Paris applandil les eiYsei^e^ mants, Martin C^ve, Tami de Chartes^Quint; 1q e'êdt Fvnsîs, Fmnçafis qui possède à un i^l degré l^bébreu, le^ grée et le latin; juriscopsuhe, eas#«ste, poète, orBiX^iArj médecin, géoniètre et mosicien, improvisant des épiù gmmmes c^mine Martial et traçant d'une ntain assut^e de doctes Cêmmen^awes sur le^ Bible nu son traité éëtk Svmplieièéehyëêiepne. Pkis lovâ voilà Strada, Donienech, Tiirrion, Coaèer, Miron, Rfàadenelra, Manare, Avex, Pialinio ,*Vlsbavé , Torrès , Ledesmn , (jonzalès d'Avrki', Étian ^Israélite , membre de la Compagnie de .lésut , EmnMHNiel Sa et ïjandîni , évan^fâisant les muhitnd'e» , instpuisaiit les roî», ouvrant des eontrpvepses publiques aviee les cha&de FHéré^îe; puis, et peine descendus d«s
hauteurs de la théologie , venant rompre aux petits enfants le pain de la parole divine ou de la science. Tolet domine de toute la tête cette série de docteurs qui, dans Tascétisme et le droit canon , qui , dans l'histoire de rÉglise et les devoirs du Chrétien , ont jeté une lumière aussi vive que profonde.
Tolet , c'est le génie du seizième siècle à sa dernière puissance; c'est Tintelligence qui conçoit, la sagesse qui mûrit et la force qui exécute. Cabassut , l'Oratorien si judicieusement disert, osait dire de lui: « Il faut attendre plusieurs siècles pour voir un homme tel que Tolet. » Bossuet 9 son émule , n'a pas été plus grand que le Jésuite Cardinal; mais, moins heureux que le sublime orateur de l'Église de France , Tolet n'a jamais pu , dans une studieuse retraite , composer à loisir ses innombra* blés ouvrages. 11 n'a pas transmis à la postérité quelquesuns de ces livres dans lesquels la pensée se revêt des charmes de lexpœssion. De même que tous ses contemporains , il ne prenait que le temps d'être clair ; la gloire littéraire n'existait pour lui que dans les services rendus à l'Église. L'Église lui demandait de se multiplier, d'àvob* le don d'ubiquité et le don d'improvisation sur des matières où un mot mal interprété peut se changer en hérésie involontaire : Tolet obéissait , abandonnant au caprice des vents une renommée dont il n'a jamais ambitionné l'éclat. Et cependant, au milieu de ses voyages, le Jésuite sut être le premier des prédicateurs de la ville et du monde. Son Introduction à la logique , ses Commentaires sur Aristote , ses huit Livres de Physique occulte , son traité sur la Génération et la Dissolution , ses trois Livres sur VAme , sa Somme des cas de conscience, dont saint François de Sales et Bossuet se sont constitués les hérauts, tous ces ouvrages, au point de vue lit-
téraire , ne manquent pas de splendeur. II y a sous la poussière séculaire qui les enveloppe un parfum de science , une sublimité de foi qui descendent jusqu'à Tagrément. Tolet porte dans son langage la fierté castillane et la vieille naïveté française.
Ces premiers Jésuites, dont nous osons esquisser les travaux, ne furent point des auteurs se laissant emporter à' la fougue de leur imagination. Nés avec l'humeur batailleuse de leur époque, nourris dans de fortes études, et placés par l'Église au premier rang de ses défenseurs, ils mirent à son service toute l'activité de leur esprit. Ils n'eurent de sève et d'intrépidité que pour ébranler l'édifice de l'Hérésie. Ils luttèrent avec ses chefs, avec ses plus éloquents adeptes; ils parurent dans les diètes, dans les colloques; on les entendit à Ratisbonne, à Wornis, à Nuremberg, comme à Augsbourg , à Cologne, ainsi qu'à Poissy. Us se trouvèrent en face deMélanchton, de Bucer, de Carlostadt, de Pistoriiis, d'Hasenmuller, de Théodore de Bèze, de Pierre Martyr, de Faret, de Mornay et de Viret. L'esprit de parti a grandi les Sectaires ; au talent qu'ils déployaient dans ces tournois d'érudition, auxquels des princes comme Charles-Quint ou Maurice de Saxe, et des reines comme Catherine de Médicis, assistaient avec leur cour, en qualité de jnges du camp, on ajouta des récits merveilleux qui se transmirent d'âge en âge.
Les Jésuites restaient maîtres du champ de bataille, l'Hérésie cacha ses défaites sous la glorification de ses défenseurs. Les Pères de l'Institut, heureux d'avoir fait triompher l'orthodoxie, se dérobèrent aux louanges en s^ensevelissant dans l'humilité.
Ils avaient reconnu la position de leurs adversaires ; ils sortaient de lenir tête aux attaques; ils jetèrent par-
Bellarmin traçait une voie nouvelle à son génie ; des esprits d'élite y entrèrent à sa suite. Parsons et Campian en Angleterre, Coton en France, les deux Tanner, Pazmany, Contzen et Jung en Allemagne; Alpfapnse de Pisa et Pennalosa en Espagne ; à Borne, Eudoemon Joannés, le descendant des Paléologues; Scribani et Ijcssius dans les Pays-Bas, se montrèrent dignes de combattre à côté d un pareil maître. Sans doute, dans des natures si diverses, il y a de grandes inégalités, mais chez tons apparaissent la même vigueur d'intelligence, la même force de raisonnement et une érudition qui étonne la patience la plus exercée. Ces controversistes, dont les Pères Helverius, Mayer, Pflammer, Gibbon, Nay, Graff, Burton, Vetter, Wilson, Gretzer, Buzenried, Turnebulus, de Véga, Quadrantin, Bartz, Lechner, Valentia, Malon, Bosendorf, Hofer, Romée, Serarius, Michel, Jacques François, Busi, David, Keller, Hack, Vincens, Co« bentzell, Ximenez, George Ernest, Ste^nglus, Jennison, Thyrée, Pelletan, Sturm, de Gouda, Schérer, Gautier, Holzhains, Walpole, Jean Robert, Gordon, Coffin et Dupuy, grossissent le nombre, ces controversistes débattront, tantôt sous une forme, tantôt sous une autre, les questions qui se rattachent au principe religieux et à l'ordre social. Les uns, comme le Père Coton dans la Concorde des deuœ religions , ou dans Genève plagia/ire et relapse y uniront l'action à l'énergie ; les autres, à l'exemple du Père Conrad Wetter, mettront leur gravité à la torture, et traduiront en in-quarto satiriques la pensée mère et les hommes du culte réformé. Us aiguiseront l'épigramme théologique, sur ces arides matières; avec plus de justice que de goût, ils feront du pamphlet une arme dangereuse, qui, échappée des mains du Père Garasse, tombera dans celles de Pascal, pour blesser du.
premier coup la Compagnie de Jésus tout entière.
Dans ce temps-là, la plaisanterie était, comme le raisonnement, sans merci, sans pitié. Wetter, que la pureté de son langage fit surnommer le Cicéron germaniqtfe , et qui a si souvent forcé les Hérétiques à rire euxmêmes des sarcasmes dont il les mitraillait, Wetter, dans son Purgatoire tle JUcther, dans sa Colère des pré-dica/nts d* Avjgsbourg y et principalement dans sa Lessive pour laver les têtes malsaines, a plus d'une fois dépassé le but. Il suivait un pernicieux exemple, que l'Hérésie n'aurait pas dû donner; car si un bon mot, une fine épigramme popularisent la vérité, d'amères récriminations, des images grossières ne peuvent qu'altérer son éclat ou déparer sa mâle simplicité. La science. parvenait alors à son point culminant; la malice de l'esprit était encore un mystère.
Les controversistes , nourris d'études sérieuses et qui, comme le Père Scribani , étaient honorés par les rois et estimés par les peuples, jouissaient d'une légitime influence. Us la devaient à la force de leur dialectique , à leur vertu, et peut-être aussi à cette virulence, à ces hyperboles qu'ils ont trop souvent mêlées à la discussion. Notre goût épuré se révolte devant de pareils excès; nous ne comprenons plus leurs doctes colères, qui, selon une parole de La Mennaîs, embrassent tout et suffisent à tout. En les lisant même , nous nous sentons emportés par un désir de blâmer. Ce blâme, nous l'exprimons sans tenir compte des violences de la lutte, des ardeurs d'une polémique dans laquelle s'agi- I aient mille passions pour ainsi dire vierges. Le Luthéranisme et le Calvinisme n'étaient pas des ennemis ordinaires; ils attaquaient avec toutes sortes d'armes; ils frappaient avec l'épée, et, quand Tépée était brisée, la IV. 17
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parolp inaiiltante ou la calomnie leur venait en aide. Les Jésuites français , italiens et espagnols se mêlèrent peu au duel ttiéologique ; les allemands, les belges et les anglais seuls le soutinrent; mais, à cette époque,. c'était dpps les P^ys-Bas, en Allemagne et en Angleterre que rÉglise catholique, rencontrait SOS adversaires les plus prononcés. Ce fut donc là que les Jésuites durent, dans rinté^^tde leur cQuse, se montrer aussi acerbes que leurs ennemis ^t forcer l^ur langage à desceyndre à la trivialité qu'op Içuropposttit, ^n de séduire les multitudes a labpat des ^rcasmes, Les Jésuites n ontiait que pe qu'ils voyaletit faire. L'Hérésie, fatiguée de leurs, arguments, les appelait sur le terrain de Thyperbole, ils s y rendirent. OnJes^oumettpit à l'action des moqueries ^ ils saisirent le fo^iet du ridicule, S^ins renoncer à leur premier système, ils flagellèrent ceux qui, non contents de les c£^lo^mi^l: ou de les massacrer, ameutaient contre l'autorité de rËglise toutes les ambitions vénales, toutes les incandescences de la rue. .
Weitert Qv^c son style plein d'âcreté et de mauvais goût^ avait réussi chez les Allemands; Garasse, en ae livrant aui^ mêmes débauches de Tesprit, eut, en France, imê popularité encore plus grande. Le Jésuite Garasse, c'^st la discussion faite homme , c*est le pamphlet reli<^ gieux s! élevant à la crudité pantagruélique et rachetant toutes les err.eurs de l'intelUgejnce par une chitrité qui Iq tuera d^ms l'hospice des pestiférés de Poitiers. Le Père Garasse, devenu théologien jpnrnaliste au commencement du dix-septième siècle , se livre à toutes ses colènes avep une prodigalité de verve que rien ae peut tarir. Il décl}ire Pasquier; il couvre Servin de ridicule; il ae multiplie ppur jdéfendre la raison. Le Jésuite ne succombe jamais à la peine ; toujours incisif au milieu même
de se» excès , il cherche mains à cmivaincre ses adversaires qu'à les blesser. Dans sa Doctrine curieuse des beaux esprits de ce temps ^ dans le Banquet des sept sages dressé au logis de M. Louis Sertnn S il se montre aussi im|)i*toyabje ponv les principes que pour les personnes. C'est un marteau qui frappe partout , mais qui n'a jamais été dirigé par une main habile. Garasse est cruel, emporté' dan^ l'expression ; et cependant, cet homme, dont les fureurs littéraires sont si vraies et quelquefois si tristement justifiée^, avait, au fond de ces extravagantes licences, quelques éclairs de poésie et une vaste érudition. Le Père Garasse est une victime dévouée à tous les satiriques qui ne connaissent de lui que son nom ; sa mort compense, et au delà, tous les fiévreux trans|)orts de son imagination. Pour faire connaître cet écrivain dans toute son originalité rabelaisibhne, il faut le citer. En reprochant aux Protestants l'abus qu'ils faisaient des livres sacrés. Garasse disait' :
« Quand je vois des gens fourrager dans rEscritùre- Saincte et en tirer des textes exprès pour authoriser à leur advis leurs gourmandises; car, pour laisser les anciens hérétiques, libertins, antitdctes et carpocratifens, je trouve •que celte impudence a été pratiquée de noti^ tenl^ plus impunément que jamais; et, l'un de^ J^emiers; à mon advis, qui a donné cette liberté aux autres, c'a été lé gros homme Martiti Luther; car cet homme basti de chair et de sang , estant enquis des gens d'honneur et de quelques-uns de ses disciples qui avoient encore quelque sentiment de vertu, d'où c'est qu^il j[)arioit si souvent de mangeaille et de breuvage^ veu que c'estoit
contre l'honnesteté, ei cominent c'est qu'il pouvoit de-
* Ce pamphlei, publia sous le nom de M. â,'Eftfieinceil, est devenu très-rare, a De l'abus des Ecritures, p. 490.
méurer cinq ou six heures en table, il répondit tout froidement, quoique ce fut après avoir entonné quinze bons verres devin : d'autant, dit-il, au rapport de Rebenstoken ses Colloques de table, qu'il est écrit en saint Luc; chap. XXI : Oportet hœc prirnûrn fieriy sed nondum sta^ tint finis; que la première chose que nous devons faire comme bons enfants de la nature , c'est d'entretenir la bonne mère par le manger et le boire, et qu'il ne faut pas finir sitôt cet exercice. Ce que je trouve fâcheux en cette affaire n'est pas qu'ils s'enivrent comme bêtes, et quils mangent comme pourceaux, combien que cela est assez vilain de soi-même; mais c'est qu'il faut à leur compte que Dieu paye son escot et deffraye la compagnie. Qu'ils boivent et qu'ils man{jent, à la bonne heure, voyre qu'ils crèvent si bon leur semble, non equidem invideo y car c'est ce que disoit souvent Martin Luther à ses disciples, qui estoient quasi aussi gourmans que le maistre; d'autant, disoit-il, que l'homme est faict pour cela, et que les arbres ne portent que pour nous saouler et nous enyvrer; mais qu'il faille authoriser leur yvrognerie et leur gourmandise par texte de TEscriture-Sainte , et produire à cet effect les paroles du Saint-Esprit dans Joël, chap, II , c'est ce que je ne puis endurer, puisque Martin ' Lulher même le trou voit insupportable *. »
* M. Sainte-Beuve, dans son Histoire de Port-Royal, livre ï*^, p. 326, s^exprinie ainsi sur le Père Garasse : « Il ne manquait pas de génie , disent également Bayle et Rapin. Ce dernier ajoute qu'il avait étudié la langue et ne la savait pas mal. Son mauvais goàt est en grande partie celui du temps, et ce qu'il met en sus prouve de l'imagination naturelle. Balzac en foisait cas, et lui écrivait en tète de la Somme : « Il ne tiendra pas à M. de Malherbe et à moi que vous n'ayez rang parmi les Pères du dernier siècle, a Le bon Racan, singulier docteur, contresignait après Malherbe les merveilles de la Somme^ tout comme eût fait La Fontaine. Enfin, ce pauvre Père Garasse, tant bafoué, eut une belle mort, une mort à la Bolrou. Relégué à Poitiers, dans une peste, il demanda à ses supérieurs la faveur de soigner les malades. II s'enferma avec eux dans l'hôpital qui leur était destiné, et mourut frappé lui-même, sur le lit d'honneur, en répétant ces paroles' de l'Ecriture : Anticipent nos misericordiœ tuœ, Domine, tfuia pauperes facti sumus nimis. »
En se jugeant lui-même , Grarasse disait dans \Aver- HssemefU de sa Somme théologique : « Pour la naissance de ce livre, elle est en quelque chose semblable à celle de l'empereur Commode. 11 y en a qui la désirent; il y en a qui la craignent; il y en a qui la tiennent pour fort indifférente. » Puis cet homme, qui faisait abus de tout, ajoute : w De ma façon d'écrire je n'en dirai qu'un mot. Je tâche d'écrire nettement et sans déguisement de métaphores, tant qu'il nous est possible. Je sais que la chose est malaisée; car je pense qu'il en est des métaphores comme des femmes ; c'est un mal nécessaire. »
Les controversistes de la Société de Jésus étaient pour le Saint-Siège un corps d'avant-garde, toujours prêt à entamer les hostilités ; mais, dès que les Jésuites se furent reconnus sur un aussi large champ de bataille, loi^qu'ils eurent renforcé leurs rangs, on les vit se préparer à des combats plus sérieux. Ils créèrent dans leur sein une phalange de théologiens, qui devaient consumer leur vie à la recherche, à la démonstration du dogme catholique. Suarez, Vasquez, Molina et Cornélius à Lapide, ou plutôt Comelissen van den Steen ouvrent la marche. La théologie n'était pas seulement la science des choses de Dieu , elle devenait la polémique courante. Elle servait de point de départ à ces esprits tour à tour brillants et solides, nerveux et féconds, qui, dans chaque siècle, se constituent les avocats d'une vérité, d'un système , d'une idée ou d'un parti. Dans les âges qui précédèrent le nôtre, les études théologiques étaient la pierre de touche des intelligences. On combattait pour Dieu et pour l'Église, comme maintenant on argumente en faveur de la liberté ou du Roi. On discutait les principes de la morale, ainsi que, depuis cette époque, on s'est mis à régler le ^ort des empires et à préparer ou
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à entraver dee^ révoitttîods. La scolastiqiie des ihéolo- Qïen»j c'est le journal mis en in-folio, mais un journal qui , plu8 heureux que lé^ feuillea monarchiques ou constitutionnelles, absolutistes ou démocratiques, survit au jour qui Ta vu naître et à la circonstance qui le produisit. liCs docteurs en théologie et en droit canon dépensèrent, comme les publicistes modernes, u«e rare sagacité et de vigouveux talents pour soutenir des croyances ou pour perpétuer un enseignement. Leurs livres surnagent, ils surnageronl encore long-temps, parce qu'ils s'occupaient d une science qui siçra toujours la véritable science , et que leurs théories, plus ou moins exactes, allaient toutes pimer aux sources étemelles de la foi. Les uns parlaient aux peuples des choses de Dieu, les autres ne les entre^ tiennent que des intérêts humains, que des passions, que des calculs , que des crimes de l'homme.
Quand la Société de Jésus iut fondée, cette tendance à la dispute existait déjà; les membres de l'Institut la diéveloppèrent. Ils virent que l'Hérésie alimentait ses erreurs en torturant la Bible, les Saints Pères et la tradition ; par des poisons mortels elle corrompait les eaux fécondes de ia vie. Les Jésuites tentèrent de les purifier, afin que lés enfants de l'Église pussent s'y désaltx^rer sans danger; leurs théologiens cherchèrent dans le silence de l'étude à forcer l'Hérésie dans ce retranchem^it qtti lui paraissait inexpugnable. Suarez, appuyé sur ses vittgt-trois volumes, eknbrassa et résolut les questions tes plus ardues; Gabriel Vasquéz commenta saint Thomas, expliqua saint Paul,* donna l'inteHigence des Pères et exposa la doctrine morale ; Louis Moii^ chercha le systèrtie de la grâce; Cornélius à Lapide interpréta les livres sacrés; Jacques Bonfrère traça, dans son Onamastioon , ta {véographïe de tous les lieux cités dans la Btbk. Di-
DE LA COWFAGNIK DK JÉSUS. 86»
âme de Célâ^b fie livrait âHX mêtn^â irataâx , iatidis qno Oâsparii Sàiictms et .Teati de Vinêàû, ërïfènffâM»teé et hislOTteni, ge pàrtageaiéill le^ comitientëiré^ 'dlk" ^ob, Sa-? lomon , lés f^rophèteë et )és I^aûriieè.
lie» idée» f>[ennaie«t alorfej elles rié devaient porter que plus tard lea fruits àltehdiis. Otte immeaMiê do travaux sur la Bible n'effraya point les Jésuites. Ils savaient que c'était le Code de totis tes temps et dé toii.^ les pays; le livre où la vérité apparaît dans son état primitif, mais eu elle sera étôrtiettement mise en cau&e par Kerreur involontaire et par l'Hérésie. Il importait d'expliquer les textes obs430ri, de rétablir le d€»s d'une infinité de passages. Le8 uns, comme Jean Loriti , PietTe LanseUas^ Jeati-Fetxlimfind, Adrieâ Cfomni^ins, François Pftvoni et Bidace de Baera, se livrèrent à des études qin occupaient foute une vie peur apporter leur pielH*e im moaumeist; fes autres , ciomme Jean Menochio, dé* blayaient la toi;^ par laquelle allaient s'avancer dans ienr gknre r^ndoe facile tes grands-homiAes du dJR-^ septième siècle. Menochio, fils d'un jurisconstiUe italien, dont le nom &il encore aotopîlé, eomprrt le preinier 4|Ur'il y avait plus d'evt à resserrer sa pensée qu'à i'élenfké in<iéfinifnçnt. il sut être conets, lorsque la prois}iit<3 était un besoin du ssécle. Dans ses Inêiûation^ poHtiqm$ «t éoonomîqnDes , eœtraùes dsB iwres saoré^ , if ébaocba f e pdan que Bossnet et Fleury ont si ma^gnifiquemeat dé^ rottlé. let, François de Mendota , mcnns Hkisftre pai' la «aissastce que pffip l'éracjMiQn y éomposeson Viridarimn ; \jky J(ean«-Bap%îste Tiliapando et Rîbera ressuscitenÉ lés ântiqullréa liébiffaïiines ei Is^ temple de ^énisalem. Martin ^tîeno^e en décrit les beautés, lorsq^ François de MiitiMiaKireacy^ toujours malade, adoucit ses douj^rancei ^^ ppri^b«^il99ftt lyriquenMpt bis psaion^. Julle&
HOC. se me*—
DE Là compagnie DE JÉSUS. 265
la vérité jaillisse pins entière. Le Protestant au contraire répudie ces autorités; il substitue son opinion particulière à la voix des anciens; il n'étudie pas la Bible, il l'interprète. Les Jésuites, avec l'Église universelle, développaient ce qui doit être cru toujours, partout et par tous, quod semper, qtwd libtque, quod ah omnibus; les Huguenots ne remontaient pas aussi loin dans la tradition; c'est ce qui, aux yeux des chrétiens et des savants, donne aux enseignements du Catholicisme un poids, une maturité contre lesquels échoueront tous les efforts de Fhomme.
On a vu les Jésuites labourer dans toutes ses parties le champ de la Bible. Afin de saisir l'ensemble de leurs travaux intellectuels , il faut maintenant les voir interroger les Saints Pères et les Conciles, gardiens et témoins de la tradition , autorités irréfragables dans les . controverses religieuses. André Schott , dans ses chaires de Louvain , de Tolède et de Rome , annote , édite ou traduit saint Basile-le-Grand , saint Cyrille d'Alexandrie , saint Paulin et saint Isidore. Il écrit sur les Pères et sur les poètes grecs et latins ; il se délasse de ses commentaires théologiques en commentant Sénèque, iEmilius Probus, Cornélius Nepos, Cicéron ou Pomponius Mêla. Gilles Bucherius, Belge comme lui, se livre aux mêmes études : il obtient les mêmes succès. Il enrichit Grégoire de Tours de ses notes, il interprète Victorin d'Aquitaine, et démontre l'exactitude de la chronologie ecclésiastique. Balthazar Cordier, Charles Goswin et Christophe Brouv.er réduisent en art la manière d'étudier. La mine était inépuisable ; mais les Jésuites , sentant que leurs labeurs obscurs et fastidieux jetaient un nouveau jour sur l'histoire du Christianisme, continuèrent le sillon déjà ouvert. Cordier, profond helléniste , traduisit
les l^fFf agrées; (vMwin réiHiH )«S€oii?re« deTet^uUîfn; prouver, 4oai }e Cardkial ^aranitiê fiût ai amivettt Té-r )oge« s'appliqua à mettre ^u lunûère Venance, FortuQ^t et (taban Maw» («e Père François Viger fit passer du grec en latin la Préparation évaugélique d'Ëvisèbe. Uo 9utre Jésuite de Bordeaux» Fronton du Duc, s'emparait de saint Jean Qbryso&tome, de saint Q^ile^e-Qraod , 4^ saint Gr^gçire de J^ysse, de s^int Qrégoire 4« l^azianze^ 4e Client d'Alexandrie et de Vl^ùsioirë ^ccUgififêtiqm 4^ ^icéphore Çallisle ; il 4onn^ une consécration nouveUo à ces ouvrages, riches d'originalité. Jacques de«k QajfS l'imitait , et le Pèrç Sirmond conqu^raît » au ^ij^w ^^ tant de doctes persipnnages, une place qu^ persoiwe no* sera |ui 4isputer.
Js^c.ques ^irmo^d en effet n'est pas seu)e»ïe|it un s^-? vant tel que ceux doot nous venons d'évoquer les titres, il se manifeste to^t à la fois antiquaire et théologien , ^Uéniste et ^ttérate^r. Qiea u ecbappu à son, ér^4j^tK)n j np^^s i| sait }^ présenter sous une forme attrayante. A ]^ome,.il a vécu plus long-temps dans la biUiot^^ue du Vatican que dans sa cellule, où les Cardinaux BacjOt^ piuSy d'Ossat et Barbei'ini se faisaient un titre d'homieur d être reçus comme amis. C'est lui qui a révélé au mjondc savant Théo4oret de Çyr et les sermoiiâ 4^ saint 4»* Justin; lui qu;i a publié les lettres 4e Thji^4^'^^ Studite, }e$ œuvres de 3<îdoiQe Apollinaire , de saint Valçtre et dni Cardinal Geoffroi ; lui qui ^ jurisiDonsulte dans l'histoire, annota le Code théodosien et les Capîtulaires de C][iarles-le-Chauve ; lui qui réunit en collecli,gin les auçiens Conciles des Gaules et les Constitutioiis 4^s prii;i-» ces; lui qui, au milieu de ces recherches, trouva le tçmps de combattre Saumaise, flicher et Saint- Cyrau*. I^c
» f^aqv^'dain n^fé/sum Plmm9wifi9^ -n'a. ^n éftfsfii io 4^ 4^0^ Sifnwii
DE Là cQnnuQniE de Jésus. K7
P^^ SirnuuM ^i^ <dors la ^ire de sa Gwnpalfnie «a franco. D!autre8 Jéraites voulurent marcher sur éç& pa«| €t l'on vit en même temps surgir Théophiio Rayliaud et Jean Hardouin; mais ramour du paradax«, la passiod des idées singulières ou hardies ternirent trop souvent l'éiclat de leur int€i%enee. '
Cependant, à part ce reproche^ que l'histoire doit adresser au^ eiicès de Timagination oomn^e à l'ahds des plus hriUantes facultés , ees deux hommes se mo»trèrent dignçs d^ W^ devanciers et de leurs succcb- ^.ur^. iia ^ère Théophile se fit l'annotateur de saint Anselme» djâ saint Léi^a-le-Grand » de saint Maxime ^ ^ sdiut pierre Gbrysolog«e, de saint Fulgence et de aaiat Ustèrç. ttaynaud , de mêràe que k Jésuite Lafahe ^ était .un homme que les livres avaient Ikit vivre , que les livres ^vaieçjli tué^ selon une. expression du Père Commire ; mais, çopmii^ lui, il ne se renfemiait pas dans l'enceinte de 90d couvent. (1 hii fallait le bruit et Téclat , le meuvemept et la di^put^^ Doué des vertus du Religieux , il n!ap|>araissait diuis le monde que pour envenimer les q^iereUjes. C'est le iort de c^ux qui ne savent pas se cof^ teift^r d0 la sommie de bonheur départie à cinacun , et qui» t<>ujours mal à l'aèie avec les auti^s, ne se mettent e^ OilPtai^l: que p^r domâner^ Cet esprit di'exçlusioii , qui Iiiai4 «r tant de causes humaines, ei que nfiNTs signalomi dAn3 certains Jf^snkes ^ ne bs ampécha point de çdféer degi^aades choses.
ii^ Pèr^ Labbe, le plus doote et te pltis modeste des hommes, ouvrait de nouvelljEts voi^s 4 la scienoe^ Âpnàs avoii? dressé la ^lleo|ioi;i 4^ Con^ciks , il- composait
màn I^EScal » confbndki le neveu et Tmicle. I^Ksqaes Srnnond avait tm àeveu, le Père Antoine. SiroMiid^ fiMnp tfùMbitt que kaiw <^»^J«Aséinstet «atR^MiiOtf èHiàk Aflfcrhfe qu'ils pouvaient réfuter ; ils chargèrent r«nl9É»>â«i ^oBOTre» du ntv^fiiv
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soixante-quatre traités, qui ont tous un intérêt théologique ou historique. Labbe ne disait pas avec le Père Hardouin ' : « Est-ce que par hasard vous croyez que je me lève tons les matins à quatre heures pour être de l'avis de tout le monde? » il était de son siècle, de son Institut surtout. Il abandonnait ses œuvres au jugement de l'Église, et à celui de la Compagnie de Jésus. Le Père Hardouin , sans dépasser les bornes , se livra trop à la manie habituelle des savants : il affecta loriginalité lorsqu'il aurait pu , mieux que personne , chercher sa gloire dans la réalité du talent. Distrait par nature ou par calcul, il ne se contenta point de rivaliser avec Labbe en formant un recueil des Conciles ou en éditant Pline le naturaliste et Thémistius. Il ambitionna une de ces réputations que le paradoxe donne toujours; il l'obtint si complète qu'elle a préjudicié à celle dont tant d'ouvrages sérieux l'avaient mis en possession. Dans le royaume de France , de vastes travaux s'organisaient sur les Conciles. Joseph Hartzheim, Herman SchoU, Gilles Neissen et Charles Peters ne consentirent pas à ce que l'Allemagne, leur patrie, fût déshéritée de cette gloire dont des Jésuites, leurs confrères, dotaient l'Europe. Ils réunirent en dix volumes la collection des Synodes germaniques. Pendant ce temps , le Père Joseph Acosta publiait son Concile de Lima et le ChrisP révéië; Gaspard Petrowsky traduisait en polonais le Concile de Florence , lorsque Pallavicini écrivait l'histoire de celui de Trente. Il fallait le faire connaître dans le Levant ; le Père Élian le mit en arabe.
Sans doute dans ces labeurs, où la patience est une es-
' Huety r^véque d'Avranches, a peint d'un seul trait le caractère et le talent da Père Jean Hardouin : « lia, disait Huet, travaillé pendant quarante ans à miner sa réputation, sans pouvoir en venir à bout. •
pèce de génie , les Pères de l'Institut ont été surpassés. Les Bénédictins profitèrent de la voie si péniblement tracée par ces hommes studieux : ils y sont entrés à leur suite. Us les éclipsèrent par une méthode plus nette ; mais Fidée-mère appartient à la Compagnie de Jésus. C'est cette Société qui , au milieu de ses Missions , de son enseignement, de ses triomphes on de ses persécutions, a senti le besoin d'élever au monde catholique ce gigantesque édifice : c'est elle qui en a posé la première pierre , elle qui en a créé l'architecture. Les Bénédictins venaient après les Jésuites : ils pouvaient donc , ils devaient donc faire mieux qu'eux.
La nomenclature des théologiens qu'a produits l'Ordre de Jésus ne s'arrête pas à ce dernier chaînon de la science. On en trouvait qui se résignaient à devenir chronologistes et annotateurs; d'autres pâlissaient pouf déchiffrer un texte ignoré , pour colliger les manuscrits épars d'un* Père, d'un Docteur ou d'un historien de l'Église; Mais dans chaque province de la Société il en apparaissait un plus grand nombre qui s'élançaient sur une route non encore frayée. Pierre d'Arrubal, l'un des jouteurs dans les Congrégations de Atuviliis , écrivit son traité sur Dieu , sur la Trinité et sur les Anges ; Jean Azor, que Bossuet a loué dans ses Statuts synodaux, composa ses Institutions morales; Avellanedo traita du secret de la confession ; Diego Alvarez , le conseil et le guide des législateurs et des juristes de son temps , mit la dernière main à son livre sur les Testaments et les Cas de conscience à V article de la m^ort ; François Albertin déduisit ses corollaires théologiques des principes mêmes de la philosophie ; François Aguado signala les vertus nécessaires au Religieuw parfait et au sa^e Chrétien ; Arias pid>lia^des livres ascétiques, que recommande saint
• François de Sales dans ia Vie dévoie ; Balthasar AlTaresi , le Jésuite qui conduisit sainte Thérèse dans les voies de la perfection , rédigea son Indeas; Alvarez de Paz , qui a si bien dit , et qui a mieux fait encore ; tiOuis Bakester, Tauteur de la Hiérologie ; Gilles Copinck ^ Antoine Casvalhot AlarÇon, Buis de Montoy a, Bernardin de Ville^ràs et Augustin Jusiiniani ^ le fils du doge de Gènes , forcèrent, ave<(;Jeui*s compagnons de la Société de Jésus , la science, Thistoire et la philosophie à proclamer les vé-* ritéa dont ils se faisaient les apôtres.
Mais ce# noms^ glorieux sur les bancs de Téeole, s effacent devant un nom plus vulgaire et qui les a tou^ éclipsés. Peniâ Petaui le génie de Téruditiou , le Jésuite qui a tout étudié et qiii sait tout à la manière des grands hoiQîues, partit à vingt ans dans la chaire de philosophie de Boqrges. Depuis, ce jour jusqu'à celui de sa mort , il n'est pas un trioipplie qu'on ne fasse subir i son humilité. Professeur d'éloquenee oti de théologie , orateur comme Cicéron^ poète comme Virgile, il réunit tous les contrastes. I^es savants de l'Europe le consultent; les Évoques aqccipbQnt ses décisions; on le proclame le restaurateur de la théologie dogmatique, et Petau s'étonne du bruit qu'U fait autour de lui et aux confins de l'Europe. Il ignore ou il se c^che son mérite. Cet homme, qui, à ses moments perdus ,. en se proineilant ^ sait tra^ duire en vers grecs les Psaum^es de David , a laissé des ouvrages qui ne périront pas dans la ménloire des écri-» vains sacrés. . Sa Théologie dogmatique , sa Science des temps y sa Hiérarchie ecclésiastique lui créent une place à part au milieu même. de ces illustrations. Ije Saiai-r Siège manifesta le désir de péçonipeqser un pareil homipe : le Souverain Pontife , d'accord av^ le mi de France , vouJuX placer au râiig des Princes de l'élise le
DE LA COMfrÀfeMlË DE JÉSUS. 271"
.tésoite x\m s'élevait si haut pnv soti hiërîte. À la nonvclle delà dignité dont il est menacé, Petau tremble et pâlit; il pleure dans sa cellule, et il écrit que, si le Pane persiste à le reTétir de la |)ourpre romaine, il mourra. lia £èvre «*empare de lui ; elle se déclare avec une teUb intensité que ^ pour calmer ses transports , on est forcé de lui dire cjue les deux cours ont l'énoncé aii projet de le faire Cardinal. Cette assurance provoque une crise heureuse ; et , quand Thumble Jésuite ftit guéri , le Pape et le Rai n'osèrent plus exposer sa vie dans une liitte où la modestie l'emportait sur lambitioil.
Gaspaixl Hurtado, Jean de Lugo, (|u*Drbaln VIII décora de la pourpre ; I^éonard Lessius, Maldonat^ Mârtltl Bécan, FerdinaBd de Gastro-Palao, Paul Comitolb, Pierre Âlagona, Antoine Ëscobar, Paul Layman, Etienne Bauny, Vincent Filiuci, Claude Lacroix, Valère Héginald , Herman Biisembaum et l'homas Tamll)arihî , viennent jeter un nouveau reflet de grandeur théologtque et d'érudition morale sur ce siècle qu'illumine le Père Petau.
Mais la juste critique des uns et le rigorisme ^faarisaïque des autres adressent à quelques-unes de ces célébrités de l'École des reproches amers, des accusations^dont la satire et la malignité publique ' se sont emparées. Le nom d'Escobar a passé dans la langue française, synonyme de toutes les supercheries de conscience et de toutes les fiuesses ré^rébensibles soit devant Dieu, soit devant les hommes. On a peint ce Jé-
< Tout le inonde connaît le couplet de la chanson à boire faite par JBoileau à Qâville, chez le premier président de Lainoiçnon, oh se trouvait Bourdaloue.
« Si Bourdaloue un peu sévère Nous dit : Graigiies la %o\ùfAé, Escobar, lui dit-on, mon Père, Nons fa permet pour la santé. ■
suite comme le prototype de la morale relàdhée , ainsi qu'on a essayé de faire de beaucoup d'autres les arcsboutants du régicide ou les approbateurs secrets de tous les crimes sociaux . La théologie des Pères a été souvent mise en cause , encore plus souvent torturée , et il est resté sur leurs graves in-folios , que le monde n'a jamais ouverts, dont il n'a jamais entendu prononcer le titre , un tel vernis de scandale qu'il importe à l'histoire d'en approfondir les causes.
Et dabord énumérons les principales propositions extraites de tous les traités de théologie de l'Ordre de Jésus qui donnèrent naissance aux imputations de morale relâchée. Les voici :
« Nous n'oserions condamner celui qui n'aurait fait qu'une fois en sa vie un acte formel et explicite de foi et d'amour.
» La foi d'un seul Dieu, et non d'un Dieu rémunérateur, paraît seule nécessaire de nécessité de moyen.
»0n satisfait au précepte de la charité par' les seuls actes extérieurs.
« Il est permis de se réjouir de la mort de son père , non en tant qu elle est le mal du père , mais le bien du fils qui se réjouit.
» Le serviteur qui prête concours à son maître dans la perpétration d'un crime ne pèche pas mortellement s'il craint d'être maltraité ou renvoyé.
» Il est permis de prêter serment sans avoir l'intention de s'engager, s'il existe quelque raison.
» Sont excusés de la loi du jeûne ceux qui voyagent à cheval , même pour leur plaisir.
M Un militaire provoqué en duel peut l'accepter, s'il doit encourir le reproche de lâcheté. »
Ces théories, développées par certains casuistes de la
Société de Jésus , et flétries par elle avant de se voir condamnées par le Saint-Siège, ne sont point le produit de quelque corruption morale ou de quelque infirmité du cœur. Les Jésuites qui les égarèrent dans des volumes oubliés n'étaient pas de ces hommes qui , selon une parole de la Bible , sentent le vice filtrer comme l'eau dans leurs entrailles. Us furent honorés ppur leurs vertus et pour leur charité; mai^f, avec la plupart des intelligences adonnées avix études spéculatives, ils se laissèrent emporter par le besoin de créer de nouvelles difficultés ou de n'imposer aux âmes tièdes ou rebelles que le moins lourd fardeau possible. Il y a des Chrétiens qui s'arrangent pour se glisser tout juste en Paradis; quelques Pères de l'Institut crurent qu'il était sage de se mettre au niveau de ces calculs et d'adoucir, jusqu'à la plus extrême tolérance, la rigueur des préceptes. Dans la virginité de leurs pensées, ils tendirent la main à toutes les faiblesses et à tous les dérèglements; ils excusèrent les iines, ils tentèrent d'expliquer les autres. Comme les hommes que la chasteté de leur vie rend quelquefois impurs dans l'expression, ils trouvèrent sur leurs lèvres de ces paroles, de ces images dont l'élégance dépravée du monde repousse l'obscénité de convention. Les uns, afin de découvrir un remède à des vices dont le tribunal de la pénitence leur révélait l'intensité, se jetèrent dans l'excès opposé; les autres, par ce besoin d'innover qu'alors chaque école éprouvait, se mirent en frais d'imagination, tantôt pour résoudre des cas impossibles, tantôt pour tourner la difficulté morale. Ils cherchaient le mieux, ils trouvèrent le mal; ils l'enseignèrent avec une candeur qui n'eut d'égale que leui^ obéissance lorsque le Souverain Pontife et les chefs de l'Institut sévirent con ^ tre de pernicieuses doctrines. Elles ne pouvaient pro- IV. 18
duire aucun résultat, elles étaient l'exception ; des esprits habitués aux luttes de la polémique fouillèrent dans les poudreux in-folios qui lés contenaient; ils les livrèrent à la publicité. Ijes Pères, auteurs de ces méfaits théologiques , étaient, sans aucun doute, blâmables; mais, dit la grande Encyclopédie * : a Je voudrais bien qu un bon casuiste m'apprit qui est le plus coupable, ou de celui à qui il échappe une proposition absurde, qui passerait sans conséquence, ou dç celui qui la remarque et l'éternisé. » Tja morale relâchée d'Escobar, que tant de censures ont flétrie, est un code dont peu d'hommes probes ou chrétiens selon le monde se sentiraient la force de mettre en pratique les prescriptions.
A côté de ces docteurs, dissertant* sur les lois de Dieu et de l'Église , il y a une autre classe de théologiens. Ce sont les ascètes et les moralistes. Régulateurs de la piété, maîtres de la vie spirituelle , ils ont créé dans la dévotion une littérature à part; leurs ouvrages, beaucoup plus répandus, jouissent d'une popularité que personne n'a osé leur contester.
Les Jésuites ascètes devaient tout naturellement porter leur premier regard sur les Exercices de fioyola. C'était le livre de leurs méditations : ils en expliquèrent le sens et les beautés mystiques. Cette tâche filiale fut accomplie avec succès. Parmi les Pères qui la remplirent on compte Ignace Dierlins , Antoine Gaudier, Ix)uis de la Palma , Jean de Suffren , Gaspard Druzbicki , Tobie Lohner, Joseph Petit-Didier, Louis Bellecius, Claude Judde, Julien Hayneuve et Gabriel Martel. François Neveu et Jacques Nouet se livrèrent à ces labeurs pieux qui ont consacré leur nom ; ils donnèrent à leur style un éclat de simplicité qui l'a rendu aussi attachant que
' Encyclopédie, L if, p. 7.>7.
solide. Jérôme de Gonnelieu traduisit et commenta Vh mitatwn de Jésus-Christ , le plus beau livre , selon Fontenelle , qui soit sorti de la main des hommes. Jean Brîgnon fit connaître à la France le Combat spirituel. La Perfection chrétienne , livre d'expérience et de bon sens , tomba de la plume de Rodriguez. Le Père Saînt- Jure développa la Connaissance et V Amour de Jésus-- Christ. Rogacci en Italie, Lanciski en Pologne, Jérémie Drexelius, Eusèbe de Nieremberg, Jean Groiset, Herman Hugo avec ses Pia Desideria, Antoine de Boissieu, Jérôme Platus, Balinghen et Jean Grasset ressuscitèrent et alimentèrent la piété par l'onction du langage et par la méthode enfin introduite dans la prière. I^a Doctrine spirituelle de Louis Lallemant, le Catéchisme et les Dialogues de Jo§eph Surin , les lettres de Jean Rigoleu , les écrits si pleins de suavité de Vincent Huby, ceux de François Guilloré, dont le style a vieilli quand ses préceptes sont toujours restés nouveaux; Gaussade et Louis Le Valois, Adrien Adriani, Pierre de Barri, Alexandre des Ursins, Louis Spinola, André Rensius , Antoine Vivien , Barthélémy Jacquinot, Gharles Musart, François de Bo* nald, Jean Borghèse, Laurent Ghifflet, Luc Pinelli, Marc de Bonnières , Louis Makeblidius , Joseph de Arriega, Philippe de Berlaimont, Etienne Parisot, Philippe d'Outreman , Pierre Gusman et cent autres excitèrent à la vertu par la direction , par l'exemple et par le conseil. Balthasar Alvarès, « un des plus sublimes contemplatifs de son siècle, » au jugement de Bossuct, et Louis Dupont, dont le grand Évêque de Meaux fait le même éloge, furen^ avec Rodriguez les modèles de cetfc partie de la litlérature sacrée.
Dans l'espace d'un siècle ils avalent abordé et résolu toutes les questions générales et particulières do morale
f^hr^ti^n^ie ou de perfection relig;îeuse. Us se partageaient les travaux; ik écrivaient pour tpiis les états et pour tou3 leç âges. Le roi et le soldat, le prêtrç (Çt le moine » le père et l'enfant , le maître et le serviteuf, I09 jeunes gep^ surtout ^ ohacun trouvait dans les couvres de ces ilésuites l'aliment de son âme« Elles étaient populaires ainsi t^wç la Religion , parce que , comme le livre du Père de Gc^llifet sur la dévotion au sacré Cœur de Jésus Y elles entraient dans l'esprit , dans les besoins di| peuple. Les disciples de l'Institut de Lpyola n'ont point ouvert la carrière de la littérature morale» dont Bossuet et Fénelon nous léguèrent de si parfaits modèles. Avant eux saint Augustin, saint Anselme^ saint CUmaque, saint Bernard, saint Bonaventure et Louis de Grenade avaient, dan^ leurs opuscules ascétiques, révélé cette source in^ pnisable de tendres sentiments, de reconnaissance et d'amour. La voie était tracée : les Jésuites la parcpjuru-r rent , ils retendirent dans tous les sens. Comme pour les sciences humaines, ils composèrent sur la science divine une multitude de livres élémentaires que la Foi a rendus classiques. Avec cet art de se multiplier qui semble inhérent à la^ Compagnie , ils propagèrent les institutions pieuses, les retraites annuelles, les exercices spirituels. Ap^ès avoir défendu le dogme et l'unité de l'Église, ils sont parvenus à les faire aimer.
De grands ouvrages de morsile existaient ayant l'Ordre de Jésus ; d'autres furent composés depuis. Chez les anciens les Caractères de Théophraste , les DifilogiieH de Platon, les œuvres philosophiques de Cicéron et de Sénèque, le Manuel d'Epictète; chez les modernes les Pensées de Pascal, les Caractères de La Bruyère, les Maœimes de La Bochefoucnuld, les Réflexions morales du chancelier Oxenstiern , les Considérations de Duclps
DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS. Vil
jouissent à juste titre d'une gloire méritée. Mais ces ouvrages, quelque parfaits qu'ils soient, ont-ils opéré une réforme dans les mœurs ? Sénèque , écrivant son traité du mépris des richesses sur une table d'or; Oxenstiern, ambitieux et flétrissant Tambition ; La Rochefoucauld , égoïste et flagellant l'égoïsme, corrigèrent-ils rhumatilté de la soif de l'or, de l'ambition et de l'égoïsme ? Quéllfe est la famille , où est l'individu qui leur doive et léhr rapporte son bien-être et sa perfection t La phtloâopbtè jetée éji apophthegmes , réduite en sentences , ©t , pour donnei* une couleur à sa phrase, cherchàni: k prfendré les caprices du monde plutôt eh dédain qu'eti pitié, là philosophie est Impuissante. Elle peut, comme les coiiiiques de tous les temps, faire rire des travers de rhomnae; elle peut critiquer le vice, railter hi préjuges oii les passions; tnaii il lie lui sera jamais possible d^âîlet^ au delà. Ce n-est pas ètte qui îriJspiréta léâ éaîiltèé pensées, qdi réfrénera les mauvaises. Elle tt*â pas assei de force pour consoler, potif éclairer lëà âme^, pôui* aîlëgèr le poids des fatigues, pour adoucir l'amertume des dotileurs, pour réprimer la violènce^des désirs, pour aideh dans l'accomplissement des devoirs. Les écrivains moralistes ont créé des œuvres admii^àbles au |3olnt de viie littéraire; ils ont disséqué avec une rare sagacité tous les instincts corrupteurs ; Us sondèrent , lis analysèrent les plaies de la société. Dans cette autopsié faîte sur le vif rien ne leur est échappé, le retilède seul leur a manqué. Les ascètes, et les Jésuites en particulier, ne mirent point la vanité de leur science à lutter avec eux de verve , d'ironie et de pessimisme. Ce n'était pa8 par amour de la gloire littéraire quUIs descendaient dans le réceptacle dés misères humaines, et qu'ils appliquaient sur chaque blessure le baume qui les cicatrisait. Sans
parler avec autant de prestige , ils connaissaient mieux le chemin du cœur : ils en mailrisaient les penchants, ils rinitiaient.anx mystérieuses consolations qu'inspirent la Foi, TEspérauce et la Chanté.
Ces ascètes, dont le nombre et les travaux avaient quelque chose de prodigieux, éclipsèrent les savants d'un autre genre; et, par leur multiplicité même, ils firent naître une accusation mal fondée : on a reproché aux Jésuites de n'avoir jamais produit de philosophes et de métaphysiciens distingués. La philosophie des seizième et dix-septième siècles, celle même du dix-huitième , à part les homm'es qui s'emparèrent de son nom pour créer une nouvelle secte d'Incrédules, rentrait essentiellement dans les attributions de la Compagnie. Malgré les obstacles que le devoir religieux lui imposait , malgré les difficultés que chaque Père trouvait dans l'étude de certaines matières philosophiques , il s'en rencontra beaucoup qui ne se laissèrent pas décourager. Ce n'était pas dans le but de créer de nouveaux systèmes que l'Institut avait été fondé, mais dans celui de rendre à l'Église et aux mœurs leur ancien lustre. Us devaient se montrer plutôt actifs que spéculatifs; et, avec cette volonté qui leur fut toujours imprimée, on s'étonne de compter parmi eux tant de savants de toute espèce ; car les exercices de leur ministère ne leur permettaient pas de se livrer pleinement et uniquement à des travaux qui absorbent toute une vie. Ils se savaient condamnés à la discrétion dans les systèmes philosophiques : ils n'y pouvaient entrer qu'avec réserve. L'erreur d'un seul devenait aux yeux du monde l'erreur de tous. Ils cherchèrent à comprimer un élan dangereux vers les enseignements idéalistes. Ils reportèrent la sève de leur génie inventeur sur les découvertes dans les sciences utiles , et
aucun Ordre ne fut plus prodigue que celui de saint Ignace de Loyola de ces sortes de bienfaits.
A part les obstacles qui entravaient leur essor, les Jésuites cependant ne sont pas restés en arrière. Dans les brancbes purement intellectuelles de la philosophie, dans les différentes études ayant trait à cette science, ils comptent un grand nombre d'écrivains aussi profonds qu'ingénieux. Mais ils ne se sont pas fait un jeu et un art des nouvelles théories; ils n'ont pas même voulu se mettre , comme tant d'autres , à la poursuite d'idées impraticables ou de rêves impossibles. La philosophie ne fut pour eux qu'un moyen d'instruire les autres, de les former par le raisonnement au culte du beau et du vrai. Le premier qui entra dans cette voie féconde fut encore le Père Toi et, qui, par une Introdtwtion à la logique, traça d'une main assurée les principes qu'il fallait adopter. Après lui Charles Malapert et Honoré Fabri jetèrent, par leur enseignement et par leurs écrits, de vives lumières sur cette science. Fabri, né en 1621 dans le diocèse de Belley, qui a produit tant d'illustrations, était, comme le Belge Malapert, plutôt philosophe que théologien. Il y avait dans leur tête un mouvement poétique qui les entraînait vers les abstractions; mais Fabri sut appliquer ce mouvement aux réalités de l'intelligence; et, dans sa chaire de Lyon. ou de Rome, il développa les théories que ses Éléments de métaphysique nous ont conservées. Fabri joignait à la philosophie la physique et les mathématiques. En même temps que William Harvey il découvrit et révéla la circulation du sang '. Tandis que Fabri se livrait à d'utiles recher-
< Le Père Honoré Fabri, à la page 204 de son traité intitulé : De plantis, de gêneralione nnimalhim et de homine (édit. de 16(î6, in-i»), prouve qu'il a devancé , ou tout au inoins mardié de pair avec Harvey dans cette magniKqne découverte de la circula lion du Siing.
ches, le Père Jean Garnier, cjui a passera vie dans l'instruction, écrivait son Marins mercator et ses Éléments de philosophie. Pour se délasser de ces labeurs, que les savants estiment encore, il composait avec le Père Gabriel Cossart le Systema hibliothecœ collegii parisiensis Societatis Jesu. C'est le plan que les bibliographes doivent suivre, et celui que Brunet adopta dans son Manuel du libraire. Les Pères Lorin , Giattini et Stengel commentaient la Logique (TAristote.
liés Jésuites professèrent d'abord la philosophie ; puis, lorsque sur leur route ils rencontrèrent un nouveau mode d'instruction ou quelques vérités applicables à la science , alors ils publièrent leurs investigations. Le Jésuite-Cardinal Sfortia Pallavicini, les Pères Gontzen, Pierre Hurtado de Mendoza, le subtil Arriaga, Léonard de Penafiel, Joseph Solieri, Baptiste Howarth, Berthold Hauser, et, à une époque moins éloignée de nous. Para du Phanjas, ont révélé le secret de l'enseignement philosophique. Sans doute parmi ces auteurs on peut en citer qui rajeunirent les vieilles thèses scolastiques et qui donnèrent pour point d'appui à la science les erreurs ou les préjugés de leur temps. D'autres, comme le Père Gautruche, Xhomo diffusœ eruditionis du savant Évêque d'Avranches , d'autres mirent leur gloire dans des disputes qui formaient plutôt l'esprit à rargumentatioii qu'à la pensée; mais dans lecole le souvenir de Vasquez, de Pierre de Fonseca, de Théophile Raynaud, de Benoît Pereira et de Boscovich surnage encore. Dans leurs infolios ces hommes, qui savaient tout, n'eurent pas le patient courage de se lestreîndre. Ils ont tout dit , jusqu'aux choses inutiles par leur objet direct. Cette surabondance de richesses préjudioie à leur renommée ; mais elle ne fait pas qu'ils n'aient point donné à l'esprit
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des idées justes , claires et précises. De l'Université de Coïmbre , dont les Jésuites étaient les maîtres , se répandirent dans le monde le goût dé l'érudition et Tamour de la philosophie ; et c'est en comparant les efiseignements de la Compagnie de Jésus avec les autres du même siècle que René Descartes, si bon juge en ces matières , a pu écrire * : « Vous voulez savoir mon opinion sur l'éducation de votre fils, mande l'immortel philosophe à un père de famille qui l'a consulté : parce que la philosophie est la clef des autres sciences, je crois qu'il est très-utile d'en avoir étudié le cours entier comme il s'enseigne dans les écoles des Jésuites. Je dois rendre cet honneur à mes anciens maîtres de dire qu'il n'y a aucun lieu du monde où je juge qu'elle s'enseigne mieux qu'à La Flèche. »
Le Père Suarez avait été le chef de l'école philosophique des premiers Jésuites : il l'entraîna, par la force même àes choses, vers des principes nouveaux. Quand Suarez parut, l'École saluait des noms de doctor an^elieus , doctor seraphicus , doctor sithtilis , saint Thomas , saint Bonaventure et Scott. Suarez , au témoignage de Benoît XÏV, fut doctor eximius , le docteur par excellence. Il abandonna les routes frayées par saint Thomas et par Scott: au lieu de se condamner à disserter éternellement sur Aristote , il créa une métaphysique. Il l'exposa lui-même en deux volumes; il fut clair au milieu des subtilités dont il prenait plaisir à hérisser son systgme. Il l'entoura de quelques raisonnements inutiles; mais, au milieu de cet amas de science et de dilemmes, sacrifice fait au goût de son siècle , Suarez est encore , parla profondeur de ses aperçus, l'homme qui a peut-être rendu le plus de services aux études philosophiques.
• Œuvres de Descartes, lettre 90.
C'est à dater de lui que Ton a commencé à se détacher peu à peu du péripatétisme scolastique. Dans le même temps Benoît Pereira léguait au monde ses quinze livres sur les Principes des choses naturelles^ il combattait,. il dévoilait dans un autre ouvrage les prestiges de la magie et de l'astrologie, arts funestes, qui, en s' opposant aux progrès de la véritable science, altéraient l'essence même de la Religion.
Ce que Suarez avait entrepris pour la métaphysique , d'autres Jésuites le tentèrent pour la philosophie morale. Dès le commencement du dix-septième siècle Balthasar Gracian ouGratianusse mit à faire l'autopsie du cœur humain. Il marchait sur un terrain mal affermi; il analysait des passions qu'il n'avait jamais éprouvées ^ par une judicieuse satire il flétrissait des vices dont le souffle ne ternit jamais la pureté de son âme. Dans cette étude il sut allier tant d'originalité à tant dldées neuves et de style quintessencié que ses livres devinrent la lecture favorite de tous les salons de l'Europe. Amelot de Ija Houssaye; le contrôleur-général des finances, Etienne de Silhouette ; Monory et le Père de Courbeville traduisirent en français son 'Homme de cour y ses Ré/lea^ions politiques, le Criticon et r Homme n/niversel, que toutes les langues modernes s'approprièrent. On lisait Gracian avec avidité. Cette lecture porta les esprits vers une partie encore inculte de la philosophie. Elle préluda à des traités plus parfaits, dont La Rochefoucauld, Oxenstiern , La Bruyère , Addisson et Pope allaient offrir le modèle. Le Père Rapin marcha sur les traces de Gracian; et, avec moins de variété et de grâce, il composa ses Réflexions sur la philosophie. Ce Jésuite, qui tous les six mois publiait alternativement une œuvre de piété et de littérature, semblait servir Dieu et le monde par semés-
tre. Il embrassa tous les genres; il fut supérieur dans plus d'un ; mais le Père Claude Buffier Téclipsa pour la philosophie. Comme Boscovich , Buffier chercha à réduire les aridités de la science. Ses devanciers parlaient avec volupté la langue des abstractions , lui s'attacha à être simple et concis, afin de former le jugement et l'esprit des autres. Son Cours des sciences, où VEncyclo-pédie de d'Alembert et de* Diderot a puisé à pleines mains , est encore même de nos jours un ouvrage classique. Le Traité des vérités premières et la source de nos jugements, la Pratique de la mémoire artificielle consacrèrent le nom de ce Jésuite.
L'étude de la philosophie n'a donc pas été stérile pour la Compagnie. Cependant ses Pères ne s'y sont pas portés avec lardeur qui les poussait habituellement vers les travaux de la pensée. On eût dit qu'ils Sif ntaient d'avance l'inutilité de la plupart des systèmes métaphysiques qu'un homme de génie enfante, et auxquels viennent se rallier une multitude d'intelligences subalternes qui, sur la parole du maître, outrent le principe. L'esprit des Jésuites était trop pratique pour se perdre dans les abîmes de l'imagination que Malebranche a si audaciensement signalés, sans prévoir qu'il y tomberait luimême. Il fallait à ces âmes enchaînées à l'Église par le devoir des horizons moins spacieux, parce qu'elles comprenaient que ce n'est point avec des théories plus ou moins ingénieuses que Ton arrive à des résultats positifs. En 1755, au moment des effervescences de l'Incrédulité, TAcadémie française, subjuguée par les innovations qu'elle protégeait, se vit elle-même obligée de revenir à des principes plus salutaires et de couronner un Jésuite qui, par le charme des idées vraies, rappelait devant elle la voie ouverte à rintelligcnce. L'Académie avait pro-
posé pour prix d'éloquence cette question : En quoi consiste l'esprit philosophique ? Le Père Antoine Guénard ne craignit pas de le révéler; et, dans un discours que d'Alembert et La Harpe proclamèrent un chefd'œuvre, le Jésuite, à peine âgé de trente ans, posait ainsi les bornes de l'entendement humain : » La Foi laisse â Pësprit tout ce qu'il peut comprendre. Elle ne lui ôte que les mystères et les objets impénétrables. Ce partage doit-il irriter la raison? IjCS chaînes qu'on lui donne ici soiit aisées à porter, et ne doivent paraître trop pesantes qu'aux esprits vains et légers. Je dirai donc aux philosophes : Ne vous agitez point contre ces mystères que la raison ne saurait percer. Attachez-vous à l'examen de ces vérités qui se laissent approcher, qui se laissent eu quelque sorte toucher et manier, et qui vous répondent dé toutes les autres. Ces vérités sont des faits éclatants éf sensibles dont la Religion s'est comme enveloppée tout entière afin de frapper également les esprits grossiers et subtils. On livre ces faits à votre curiosité : voilà les fondements de la Religion. Creusez donc autour de ces fondements, essayez de les ébranler; descendez avec le flambeau de la philosophie jusqu'à cette pierre antique tant de fois rejetée par les Incrédules, et qui les a tous écrasés; mais, lorsque , arrivés à une certaine profondeur, vous aurez trouvé la main du Tout-Puissant , qui soutient depuis l'origine du monde ce grand et majestueux édifice, toujours affermi par les orages mêmes et le torrent des années, arrêtez-vous enfin, et ne creusez pas jusqu'aux enfers ! La philosophie ne saurait vous mener plus loin sans vous égarer. Vous entrez dans les abîmes de l'infini : elle doit ici se voiler les yeux comme le peuple, adorer sans voir, et remettre l'homme avec confiance entre les mains de la Foi. La Religion res
semble ^ cisfte nuée miraculeuse (|ui servait de guide aux enfauts, d'Israël dans le désert. Le jour est d'un côté, ^t la nuit est de l'autre. Si tout était téuèbrea , la raison , qui ne verrait rien » s'enfuirait avec horreur loin de cet affreux objet. Mais on vous donne asde:^ de lumière pour satisfaire un œil qui n'est pas curieux à l'excès. I^is^e? donc à Dieu cette nuit profonde , où il lui plaît de se retirer avec sa foudre et ses mystères. >i
C'était le siècle des sophiames et ^e la raillerie : l'Académie ne croyait à rien. Le Jésuite-» philosophe la condamnait à applaudir ^ ce langage, qui duttui paraître inouï. L'œpvre était si parfaite qu'une iniquité devenait impossible : le prix fut décerné au Père Guénard '. L'éloquence de la chaire leur offrait à parcourir une carrière plus en rapport avec Içs Constitution^ de l'Ordre et les besoins de l'bumanité. Us y entrèrent dèa le premier jour de leur fondation; on les y trouve encore au moment où la Compagnie succombe.
Sa tache de prédilection fut le développement de l'art oratoire, «C'est une grande et dangereuse entre^ prise, dit Cicéron', de se préseii^ter au milieu d'une nombreuse assemblée qui vous entend discuter les plus emportantes affaires; par il n'y a presque personue qui ne remarque plus finemept et avec plus de rigueuf les défauts que les beautés de nos discours , et on nous juge toutes les fois que nous parlons en public. » Ignace de Loyola avait sans doute sous les yeux ce passage du con$uI romain lorsqu'il faisait à ses disciples une obligation de l'art oratoire. Il savait qu'il y aurait toujours
* Le f^ére Guénard avait consacré trente années de sa vie à un immense travail philosophique pour réfuter V Encyclopédie. Pendant la terreur de 1793 il le br(^iff« pour i ne pas compromettra les jours de madame de Beauvau , qui lui avait offert un g^éné- ,
reux asile daos son château dé Bléville, près N^ancy, où il mourut en IS05. '
* Brtitus, xxTli, 125,
des ignorants à instruire , des erreurs à combattre , des Chrétiens à diriger dans les voies de la perfection ; et il voulait que les Jésuites répondissent aux vœux des peuples. Les uns, suivant la coutume de leur patrie, se livrèrent à la vivacité de leurs inspirations ; et , par les mouvements d'une éloquence naturelle, ils opérèrent sur les masses des transformations merveilleuses. Ils improvisèrent leurs sermons; ils mirent à la portée de tous les rangs la doctrine avec laquelle de longues éludes les familiarisaient. Ils surent enflammer et toucher les cœurs,
dominer les esprits et se montrer toujours nouveaux , parce qu'ils s'emparaient de la passion du moment. Ainsi, en Espagne, en Italie, en France et en Allemagne , on vit les Pères Araoz, Strada, Barzée , Landini , Auger, Dupuy, Gonthieri ; et, à des époques plus récentes, François Régis, Pierre Wihz, Maiinoir, Zuchî , Ghaurand, de Joyeuse, Serrane , Lopez, Pardies, Gbaubard, Duplessis et Beauregard créer des modèles d'improvisation. Ils ne couraient point après cette gloire éphémère qui aime mieux exciter les applaudissements que changer les convictions. Ils n'avaient pas soif de louange ; la louange pour eux consistait dans les larmes ou dans les remords qu'ils provoquaient. Ils s'adressaient à des multitudes : ils leur communiquaient l'ardeur dont ils étaient animés; ils les subjuguaient par d^s images plutôt fortes que justes; ils étaient exaltés, ils exaltaient. Les fruits de ces véhémentes inspirations sont restés dans le cœur dos contemporains; mais la parole qui les produisit s'est éteinte avec la vie du prédicateur. La tradition seule nous apprend les merveilles opérées par ces hommci apostoliques.
D'autres Jésuites île se laissèrent point gagner par cette fièvre oratoire qui domine les masses. Ils eurent à
porter la parole de vie au sein des cours, dans les chaires de toutes les cités, où des hommes plus instruits, moins malléables que le peuple, se pressaient pour les écouter tantôt avec une respectueuse piété, tantôt dune oreille distraite ou prévenue. Il fallut appeler Tart au secours de la Foi, et, pour propager les enseignements chrétiens, tt rassembler, selon la parole de Gicéron \ une forêt d'idées et de choses. » Ils creusèrent les principes de Télocution, ils remontèrent aux beaux jours où les Augustin, les Chrysostome, les Ambroise et les Bernard venaient, dans un langage aussi saint que magnifique, rappeler aux princes de la terre et aux hommes de bonne volonté les devoirs que rÉvangile leur traçait. L'éloquence de la chaire fut ainsi créée. Elle est pour les Jésuites une source de gloire que beaucoup ont pu leur envier, que personne ne leur a refusée.
Il ne s'agit plus ici d'être convaincu et de convaincre, il faut plaire par le charme du style, par la progression du plan, par la noblesse, par la facilité dans la manière de s'énoncer, par le pathétique des images et par une onction persuasive. Les Jésuites se dévouèrent à cette tâche; en étudiant leurs modèles, on n'a plus besoin de se demander s'ils l'accomplirent. En Italie, où la langue est si riche qu'elle semble faire tort à la pensée, où l'harmonie poétique se mêle aux plus terribles mystères de l'Ér glise, les Jésuites ont su être sobres au milieu de toutes les pompes de l'éloculion. Us ont produit des orateurs là où tout le monde naît poète. Les Pères Etienne Tucci, François Benci, Tarquin Galluzzi, Benoit Palmio, P«il Oliva, Achille Gagliardi, Jean Rho et Simon Bagnati ouvrent, avec talent, cette carrière dans laquelle Paul Segneri ne rencontrera pas de rivaux. A la suite de ce
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maître y dont les sermons furent traduits en français sous le titre du Chrétien instruit daris sa loi ^ Thomas Strozzi, Saverius Vaijalesti, Louis Pellegrini, Ignace Venini, Jérôme Treuto, Jean Granelli, Antoine Bellati, Jacques Bassani, Jérôme Tornielli, Alphonse Nicolaï et Pignatelli remplirent les chaires d'Italie du bruit de leur nom. ils 3ont presque tous les prédicateurs des Souverains Pontifes*; ils parlent en même temps à Bome et à Venise, à Naples et à Florence, à Gêneç et à Milan. Leurs discours publiés n'ont fait qu accroître leur renommée; car, souvent la véhémence ou la grâce dans l'expression, vivifie la solidité de$ preuves et la justesse des aperçus.
En Espagne, c'est Tolet qui marche à la tête des prédicateurs; Tolet, dont le Cardinal Frédéric Borromée disait " : « Quand on a entendu prêcher le Père Tolet , ou ne peut plus rien (lésirer. ») Après ce Jésuite, dont le nom revient à chaque branche de littérature, apparaît Jerônie Florentia, le Massillon espagnol, l'orateur de toutes les solennités; puis Gracian, Alphonse de Andrada, Matthieu de La Cruz , Joseph Aguilm*^ François Labata, Juan Coronel, Frias, Martin Guttierez, Pedro de Urtiaga, Garcia Millau, Bodriguez de Gusinan, Aguado, Buiz
* Dans ta liiie des oratears sacrés qui furent appelée à prêcher la Passion à la chapeUe pouiiHcale eo présence du Souverain PontiEe, on trouve, seulement ^e l'année l^lS à rannce 1660, dans Tespace de moins (l*un siècle, quarante-neuf Jésuites, dont voici les noms : Claude Aquaviva, Kobert Bellarinin , Etienne Tacci, François ftenci, Fu!vioCarduli, Benedetto Justiniani, Mutio Yitelleschi, Giovanni Carettonio, Stephano àc Biibalis, Bernardiù Stepliony, Antoine Marsilti, Jean iMazarelli , Térence Alciai , François Sacchini, Famien Strada, Bandint Gualfeducci, Jérôme Sopraaiis, Paoio Bonibini/Valeotin Mançioni, Tarquin Galuci, Torquato de Cupis, François Piccolo< miai, Léon Sanctius, Aleiandre Donat, Baptiste Ferrari, Vincent Goiuis, Fabio-Ambrolse Spinpla, Jérôme Petrucci, Jean Floravantius, Angelo Galucci, Horace Grossi, Odon de Couti, François Broviùs, Jacques Lampugnani, Jérôme Savignani, Louis Goufalonieri , Jean Giattini, Paul Faruèse, Albert Moroni, Aleiandre Peltegrini, Guillaume Dondini, Louis Bomplan, Jean Adriani, Gabriel Beati, Thomas Antonelli^ Fernand Ximènes, Joseph de Reqiiesens, Charles de Luca et François Escliinardi.
* Meflitninenta litteraria.
de Montoya, Juan Gondino, Déza, Thyrse Gonzalès et Pedro de Galatayiid.
Le Portugal ne fut pas déshérité de cette gloire. Il entendit dans ses chaires le Père Antoine Vieira, dont les œuvres sont encore populaires, parce qu'il est un des auteurs qui écrivirent la langue portugaise avec la pureté la plus exquise. « Vieira , si peu connu en France et dont les sermons, au dire de l'abbé Grégoire ', et les autres ouvrages sont dignes de 1 être, » a laissé une renommée qui grandit. Comme ceux qui ne savent pas se modérer, il pousse à l'extrême les défauts de son pays et de son temps; il est exagéré, emphatique, mais plus souvent encore il touche au sublime, ou il ravit par les délicatesses de ses ardentes facultés. Antoine de Vasconcellos et François de Mendoça sont les premiers après lui. Vieira était le prédicateur de ses rois , leur ambassadeur, le missionnaire de^ sauvages du Maragnon; ce fut un homme d'inspiration et d'expérience.
La manière des Espagnols et des Portugais empruntait au caractère national une espèce de grandiose dans les tableaux, une magnificence ampoulée, qui a fait longtemps loi parmi les littérateurs de la Péninsule. Leur imagination, toujours planant au-dessus des nuages ou ne se rabattant sur la terre que pour y trouver des souvenirs ou des pensées dont l'orgueilleuse exubérance trahissait le terroir, ne savait ni limiter son enthousiasme ni restreindre ses poétiques entraînements. Cervantes, par son Don Quichotte^ avait guéri l'Espagne de sa chevalerie errante; le Père Jean-François de Isla essaya le même remède sur les sermonaires. Dans sa Vida defray Gerundiode Cantpasas , qu'il publia sous le pseudonyme de François Tiobon de Salazar, il se prit à flageller par