Garasse, p
4. Lettre du P. Armand au P. Général, 27 avril 1626 (Prat, t. V, p. 479).
Roys!.» Écrivant plusieurs années après l'événement, l'auteur du Récit au vray à eu ici un défaut de mémoire. Un exposé doctrinal, portant le titre de Déclaration des Jésuites de Paris touchant la Souveraineté des Papes et des Roys, fut bien rédigé en français et traduit ensuite en latin, mais jamais il ne fut présenté au Parlement, ainsi qu’il ressort de plusieurs lettres du P. Armand au P. Général. « Comme nous avions lieu de douter, lui écrivait-il le 16 avril, que le Parlement voulût obéir aux injonctions du roi, nous tenions prête notre rédaction pour la présenter si l’on venait à l’exiger. Jusqu'à présent on ne nous a rien demandé et il y a cependant trois jours que le terme du délai a expiré. On nous donne même l'espoir qu'on ne nous la demandera pas?. » Même note à la date du 7 mai : « Le dépôt de la déclaration n’a pas été réclamé?. » Et dans une dépêche du 28 mai, le secrétaire d’État Phelyp peaux mandait à M. de Béthune : « Les Pères Jésuites ayant faict quelque difficulté, la Cour ne les en a pas pressés davantagei. »
Aussi bien, à en juger par le texte que nous a conservé Garasse, la Déclaration des Jésuites parisiens n'aurait pu contenter le Parlement. On n’y avait rien cédé des droits du Souverain Pontife, comme le P, Coton, la veille de sa mort, l'avait promis au P. Général. C'était un exposé de principes, touchant les rapports entre l’Église et l'État, la juridiction du Vicaire de Jésus-Christ et la souveraineté du roi. Mais on n’indiquait point les limites où ces deux puissances se rencontraient, et on omettait les cas particuliers où la première doit s’exercer sur la seconde en vertu de la subordination du temporel au spirituel; par suite, il n’était point parlé de la déposition des rois, ni de la pet du serment de fidélité.
« Ponctuellement examinée jusqu'à une virgule » par quinze théologiens Jésuites, cette déclaration fut approuvée sans réserve par le cardinal de La Rochefoucauld, André Duval ét plusieurs autres docteurs de Sorbonne. Le nonce du Saint-Siège assura « qu’on en seroit satisfait à Rome ».
k. Les Jésuites français étaient donc tirés de l'embarras où
. Lettre du P. Armand au P. Général, 16 "avril 1626 (Franciae Epist., t. I). . Lettre du même au même, 7 mai (Ibidem).
. Phelypeaux à Béthune, 28 mai 1626 (Bibl. nat., fr. 3670, f. 25).
. Garasse, 0p. cil., p. 224.
. Garassse, p.227.
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les avait jetés la publication malencontreuse de leur confrère italien. Mais était-ce à leur honneur? Leur refus de ne point combattre la doctrine de Santarelli, dans ce qu'elle avait de plus contraire au gallicanisme politique, nous permettra de mieux apprécier l’ensemble de leur conduite.
M. l'abbé Puyol, auteur d’une vie d'Edmond Richer, leur reproche de n'avoir pas été « à la taille de ces énergiques religieux qui préféraient être expulsés de France en 1593!, et de Venise en 1608? plutôt que de reconnaître des faits par : lesquels la puissance pontificale était blessée ». Et il ajoute : « La forte lignée des enfants de saint Ignace, la puissante sève espagnole avait fait place à une nouvelle postérité qui, en se nationalisant, exerçait peut-être une plus grande influence, mais en même temps perdait quelque chose de la vigueur originelle®. »
Ce jugement nous paraît sévère. M. Puyol à vu, dans la Déclaration signée par les Jésuites le 16 mars 1626, plus que ceux-ci ont prétendu y mettre, plus qu'ils y ont mis réellement. Le Parlement, lui, ne s'y est pas trompé; de là son arrêt du 17 mars. Rappelons la situation à cette date : les Jésuites ont désavoué le livre de Santarelli comme détestable et scandaleux (entendez, vu l’état des esprits en France); ils ont reconnu que les rois relèvent indépendamment de Dieu (entendez, quant au temporel); ils ont promis de souscrire à la censure que formulerait le clergé ou la Sorbonne. Mais tout cela aux yeux des juges n’est qu’une échappatoire. Oui ou non, disent-ils aux Jésuites, admettez-vous le pouvoir indirect du Pape’ sur le temporel du Roi? Si oui, vos désaveux n’ont aucune portée; si non, exposez la doctrine contraire dans un écrit français et latin: Or à cette dernière injonction les religieux répondent : plutôt sortir du royaume que dé refuser au Pape un pouvoir qui est une conséquence inéluctable de sa suprématie spirituelle. Et là-dessus Richelieu, trop théologien pour ne pas, à part soi, donner tort au Parlement, arrête la procédure. Aïnsi les Jésuites sont sauvés, sans avoir en rien blessé la puissance pontificale.
Ce qu'on peut leur reprocher c’est, le 16 mars, une déclaration équivoque. Maïs en face de l'expulsion imminente et du détriment qu'en éprouveraient leurs œuvres et même la reli-
1. L'arrêt d'expulsion est du 29 décembre 1594. 2. L'arrêt de bannissement est du 14 juin 1606. 3. Puyol, Edmond Richer, t. IX, p. 280.
gion en France, ils sont excusables d’avoir saisi la planche de salut qu'on leur tendait, d'avoir recouru à des expédients qui, sans ternir l'honneur, aïdaient à gagner du temps et pouvaient apaiser les ennemis. Ce qu'on peut encore leur reprocher, c'est d’avoir, justement par l’équivoque, fait un semblant de concession. Et où ne va-t-on pas quand on entre dans cette voie? Peu à peu le virus gallican va s’infiltrer dans les esprits, et un jour viendra où les Pères français, non plus sous le coup de la persécution mais en pleine faveur, signeront la regrettable déclaration du 2% mars 1713.
Tel est notre jugement, à quatre siècles de distance. Disons quel fut celui de Rome au lendemain même de la tourmente.
Voyant les choses de haut et indépendamment des circonstances particulières, Urbain VIIT, d’ailleurs tout disposé à soutenir la Compagnie, se montra très mécontent de la conduite des Pères; il désapprouvait surtout leur engagement de souscrire à la future censure de la Sorbonne. « Votre Seigneurie Illustrissime, écrivait au nonce le cardinal Barberini, fera entendre aux principaux d’entre eux à quel notable danger ils se sont par là exposés, Quant à la manière d’apaiser la tempête et de recouvrer leur crédit, Sa Sainteté à fait savoir au P. Général qu’on se garde bien d'employer des moyens qui devraient, à l’évident dommage de la Compagnie, être réprouvés par le jugement infaillible du Saint-Siège!. » Le Souverain Pontife blämait aussi l'édition expurgée du livre de Santarelli, et recommandait au nonce d'en empêcher la diffusion.
Le P. Général de son côté aurait désiré qu'on ne prit aucun parti avant d’avoir recu une direction de Rome. Mais à cela le P. Suffren répliquait que le Parlement n'avait pas laissé le temps d'agir avec une pareille lenteur; et, le 26 mars, il écrivait au P. Assistant : « Je ne doute pas que peut-estre, à Rome, on n ait Jugé que nous nous sommes trop précipités à souscrire ce que le Roy demandoit, et à censurer Santarelli comme le Parlement l’ordonnoit; mais, comme j'escrivis par mes dernières, qui eusse veu la furie de nos ennemis, l’abbattement de nos amis, lévident danger où nous nous trouvions ou de quitter la France ou, pour le moins, de quitter le collège de Clermont, et d’ailleurs limpossibilité d'obtenir du delay, les impressions qu’on avoit donné au Roy contre nous, etc., eusse jugé que ce que en saine
1. Lettre de Barberini à Spada, 21 avril 1626 (Archiv. Vat., Nunz. di Francia, n. 65, f. 153, 154).
LE LIVRE DE SANTARELLI EN SORBONNE. re
conscience et sans offense de Dieu nous pouvions dire ou escrire, le devions plus tost faire que nous mettre en ce danger, et'tiens assuré que N. R. P. Général et Votre Révérence aïant veu nostre déclaration ne trouveroient rien à redire, sinon qu'on n’a pas attendu response de Romeëet des aultres provinciaux; maisquel moïen? Le Roy ne nous avait baillé que vingt-quatre heures, «et le Parlement trois jours, et si précisément qu'on ne nous en rabatit pas une ‘heure. La Providence de Dieu, qui a envoyé Votre Révérence à Rome, a voulu qu’elle aïe expérimenté ‘en France quelque chose semblable, mais je l’assure que l'affaire estoit bien réduit en d’aultres extrémités plus grandes que de son temps. LA
« Je recognoiïs bien, par une Lettre que N. R. P. Général m'a escrit du 45 avril et m'a esté rendue par M. le cardinal nonce, qu'il ne désiroit aucunement qu'avant que nous :eussions sa response on déclarât le sentiment de nos Pères en telle matière ; mais je crois que Votre Révérence nous défendra comme ses enfants, car à Dieu ne plaise que nous aions eu la moindre pensée de désobéir ou de mescontenter Sa Paternité. J'attends en bonne dévotion le sentiment de Votre Révérence en nostre procéder, affin que, si quelque aultre occasion arrivoit, nous scachions comme il faut faire, ‘et n’auray jamais difficulté à obéir, quoi qu’il en arrive, à l'exemple de Geluy qui ne perderet obedientiam perdidit vitam'. »
5. Il importait, en effet, d'être préparé à tout événement, car on'‘était toujours menacé de cette censure du livre de Santarelli à laquelle on avait promis de souscrire. Ce fut la Sorbonne qui se chargea de la dresser.
Encouragée par les parlementaires, la fraction gallicane de la Faculté de Théologie entreprit de faire condamner la doctrine du jésuite italien comme fausse et hérétique. Il ne s’agit plus, comme au Parlement, d'humilier un ordre religieux dévoué au Pape : l'attaque est dirigée contre le Saint-Siège lui-même. C’est la seconde phase de l’affaire Santarelli ; nous y retrouverons encore l'influence de Richelieu. Cette doctrine du pouvoirindirect, que beaucoup de français considèrent comme eatholique, il ne lui déplait pas de la voir condamnée par un jugement doctrinal. Ne pouvant le demander à l’Assemblée du clergé qui n’est pas
1. Lettre du P. Suffren au P. Charlet, 26 mars 1626 (P. Petri: Cotoni vita).
réunie, il laisse la Sorbonne la formuler, quitte à réprimer les excès de son zèle au moment voulu.
Edmond Richer nous à transmis une Relation véritable de la lutte alors engagée entre docteurs gallicans et docteurs ultramontains !. Nous la résumerons en la contrôlant par la correspondance du nonce avec le cardinal Barberini, et celle des Jésuites avec leur Général.
La plupart des docteurs séculiers brülaient de profiter de la circonstance pour affirmer leurs opinions. «Ilétoit temps, disaientils, d'empêcher le cours et les effets d’une doctrine tant préjudiciable à l’Église et au salut des âmes ; qui avoit donné un titre spécieux à la Ligue, mis tout le Royaume de France, voire toute l’Europe, en confusion, causé la mort de plusieurs millions de chrétiens et le parricide des deux derniers de nos rois... » Doctrine pernicieuse, qui « induit de soi et porte imperceptiblement les esprits à des abominables entreprises, non seulement d’attenter à la vie des rois et princes souverains... mais aussi à renverser les États et puissances politiques que Dieu a établis en souveraineté, pour y durer tant que l’Église durera, c’est-à-dire jusqu’à la consommation des siècles? ». Ë
Cet état d'esprit en Sorbonne favorisait les desseins de Richelieu. Cependant on ne pouvait rien entreprendre sans l’assentiment du syndic Froger, théologien animé des meilleures intentions à l'égard du Saint-Siège. On lui députa Filesac, son ancien professeur, dont l’âge et l'autorité lui en imposèrent, et, bientôt gagné, il requit le Docteur Roguenant, doyen de la Faculté, de convoquer pour le 16 mars une assemblée dans laquelle on procéderait à l'examen du Traité de l’hérésie ?.
Le syndic avait à peine cédé qu’il leregretta. Dans la soirée du 15, ayant communiqué sa résolution au D' Duval, celui-ci le blâma vivement : «Il n’auroit pas dû promouvoir cette affaire; il avoit tout gâté ; cela alloit plus loin qu'il ne voyoit... Et sur ce [Duval] lui représenta tant de chose, qu’il lui fit changer d'avis. » Mais il était trop tard pour contremander l'assemblée. Le lendemain donc, en la salle de la Sorbonne, quarante et un docteurs se trouvaient réunis ; dans le nombre, pas plus de trois réguliers : les autres étaient occupés à des statious de carême en province.
1. Richer, Relation véritable de ce qui s’est passé en Sorbonne les 15 de mars 1% d'avril, 2 de mai 1626, le 2 de janvier et 1e° de février 1627.