Ibidem, f. 7. v
5. Césy à d'Herbault, 29 août 1627 (Bibl. nat., fr. 16.150, f. 698).
6. « Avis de Constantinople », 27 janvier 1628 (Bibl. nat., f. Dupuy, t. 74, f. 294).
deur d'Angleterre, le baïle de Venise et le patriache connurent l'événement, ïls « dirent entre eulx assez hault — raconte M. de Césy — que c’estoit moy qui avoys fait faire ce coup, pour leur donner des affayres et empescher que les Jésuystes ne fussent attaqués, mays qu'il leur cousteroit dix mille escus pour faire noyer ou chasser d’icy les Jésuystes.. ce que je sceus dès l’heure mesme, et me confiant au commandement obtenu depuys trois jours en faveur des bons Pères, je me contentays d'envoyer demander audience au caïmacan pour le lendemaimi». |
Dès le lendemain matin, les Pères étaient arrêtés, avant que l'ambassadeur de France eût pu intercéder en leur faveur. Nous avons retrouvé le récit de l’un d’entre eux, le P. Jean Régnicr, auquel nous emprunterons les principales circonstances de leur arrestation et de leur douloureuse captivité?.
6. Tous les Pères de la mission ne furent pas pris. Le supérieur, le P. Perrin, était alors à Smyrne; les PP. d’Aultry et Martin habitaient encore à l'ambassade. Les PP. Régnier et Guillier et le Frère Amable Fressange se trouvaient seuls à la résidence de Saint-Benoît avec deux gentilshommes grecs, les sieurs Canachi, quand le lundi 2% janvier 1628, le vaivodé ou gouverneur de Galata se présenta, accompagné d'un janissaire du patriarche et de quelques hommes armés. Il commanda aux religieux et aux gentilshommes de le suivre pendant que ses satellites s'emparaient de tous les livres de la bibliothèque. Chez le caïmacan, où ils furent conduits, déjà M. de Césy était accouru pour protester contre cette arrestation arbitraire : on lui fit de belles promesses qu'on n'avait pas l'intention de tenir. Aussitôt après son départ, les captifs furent jetés dans un étroit cachot, sorte d’égout d'une infection intolérable. « On nous enchaîna par le cou, raconte le P. Régnier, comme de pauvres bêtes, avec des colliers de fer reliés ensemble par une grosse chaîne rivée au mur. Il ne peut se dire combien elle nous incommodait la nuit quand nous voulions reposer, » Dès qu'il connut ces indignes traitements, l'ambassadeur fit tout son possible pour le soulagement des prisonniers; il obtint qu'on brisât leurs fers, et on lui permit de se charger de leur nourriture.
Le mercredi 26 janvier, dans l'après-midi, les trois Jésuites et
1. Césy au roi, 7 février 1628 (Bibl. nat., fr. 16.153, f. 9-12). 2. « Narralione della prigionia e persecutione de nostri in Constantinopoli, questanno 2628 » (Miss. Const., t. VIII, n. 53).
un des Canachi comparurent devant la justice; l’autre resta dans le cachot parce qu’on n'avait rien contre lui. Ils rencontrèrent, comme interprètes au tribunal, un médecin maure, homme assez honorable mais ennemi de notre ambassadeur, et le janissaire du patriarche qui parlait bien grec. Le janissaire leur demanda d'abord, au nom du juge, qui les avait envoyés dans ce pays. Le P. Guillier répondit qu'ils avaient été envoyés par le roi de France, sous la protection duquel ils vivaient : « Qu'êtes-vous venu faire à Constantinople? ajouta le janissaire. — Servir l’ambassadeur et les marchands francais, répliqua le Père. — Cependant, interrompit le caïmacan, vous êtes aussi à Chio, où il n°v a pas d’ambassadeur. — Les missionnaires de Chio, lui fut-il répondu, sont de ce pays, et ils servent leurs compatriotes. »
Alors l’interprète maure tira un livre caché sous ses vêtements et dit : « Le caïmacan est très étonné qu’on ait trouvé dans votre bibliothèque ce volume qui est contraire à la loi du prophète. » Or, le livre ne portait point au premier feuillet la marque de la résidence. « Il n'appartient pas aux Jésuites », s'écrie ie sieur Canachi; et, pour cette observation, on l’'emmène hors de la salle d'audience, afin de l’interroger séparément. « Comment se faitil, reprit le janissaire du patriarche, que ce livre soit dans votre maison? — Il est bien possible, répondit le P. Guillier, qu'après notre départ on l'ait glissé parmi les autres pour trouver contre nous un prétexte d'accusation. » On emmena les Jésuites et.l'on commenca l'interrogatoire de Canachi, en lui promettant la liberté, s’il disait la vérité tout entière.
« Savez-vous, lui demanda-t-on, qui sont ces Pères et pourquoi ils sont venus ici ? —Je n’en sais rien, car ils y étaientavantmoi. — Qu’avez-vous dit au Patriarche à votre arrivée à Constantinople? — Je ne m'en souviens plus. — D'où venez-vous maintenant? — De Rome où j'ai fait mes études. » Le janissaire traduisit cette dernière réponse en disant que l'accusé était envoyé par le Pape. Le sieur Canachi qui comprenait le Turc lui reprocha de n'être point un interprète fidèle. « Je suis sujet du Grand Seigneur,
ajouta-t-il, né à Napoli de Romanie, et je paye le tribut aux
Turcs bien qu'ayant étudié en Italie. »
Au sortir du tribunal, les Pères rencontrèrent un chrétien de leurs amis auquel ils racontèrent ce qui s'était passé; ils le chargèrent d'en informer l'ambassadeur en priant celui-ci de leur envoyer un homme sûr qui pourrait leur servir de conseil. M. de Césy leur fit parvenir un billet dans lequel il les exhortait
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à garder bon courage ét leur recommandait, s'ils étaient de nouveau interrogés, de ne rien répondre si ce n’est en présence de l'interprète de France ou du résident impérial, et, même dans. ce cas, de s'exprimer en peu de mots. Au reste lui-même allait s’employer activement à obtenir leur délivrance. Il visita le mufti, chef suprême de la religion mahométane, et un autre important personnage, Méhémet Effendi, qui prirent à cœur la cause des prisonniers et ne l’abandonnèrent plus. Le pacha de la mer, où ministre de la marine, se montra aussi très bien disposé poureux. Mais leurs mortels ennemis, l’ambassadeur d'Angleterre et le baile de Venise ouvertement, l'ambassadeur de Hollande et le patriarche en secret, excitaient par toutes sortes de calomnies le caïmacan à prononcer une sévère condamnation.
Le volume incriminé, comme hostile à la loi de Mahomet, fut soumis à l'examen du mufti. lequel déclara qu’un tel livre, même en admettant qu'il appartint aux Jésuites, ne les rendrait pas coupables. 11 n’était pas étonnant, observait-il, que ces religieux eussent des ouvrages contraires aux croyances mahométanes et conformes aux leurs; d’ailleurs il n'avait été ni écrit ni inspiré par eux. On ne put faire la preuve d'aucune des autres accusations dirigées contre les Pères, savoir : qu’ils avaient voulu empêcher la paix entre l’empereur et la Turquie ; que leur doctrine semait la discorde parmi les Grecs; qu'ils cherchaient à faire nommer patriarche le sieur Canachi comme favorable à Ja France ; qu'ils pervertissaient Les jeunes Tures, servaient d’espions à l'Espagne et fabriquaient de la fausse monnaie.
Dans leur cachot, où personne ne fut admis à les visiter, les prisonniers s’exhortaient à souffrir en fidèles disciples de Jésus- Christ, et s’oubliaient eux-mêmes pour travailler encore, autant qu'ils le pouvaient, au salut des âmes. Ainsi, en dehors de leurs exercices de piété, entreprirent-ils de traduire en grec vulgaire l'Amitation de Jésus-Christ. Hs eurent la consolation de terminer cette œuvre avant leur élargissement, et de la faire remettre au P. d’Aultry, demeuré libre dans le palais de l'ambassade.
Cependant, malgré le zèle et les démarches de leurs protec-
‘teurs, le caïmacan, sacrifiant les droits de l'innocence aux injustes réclamations du patriarche et deses complices, condamna les Pères à l’exil. Le vendredi 28 janvier, deux chiaoux, chefs des sbires, devaient prendre les prisonniers et les transporter à Chio ou à Rhodes, Aussitôt que notre ambassadeur connut la sentence, il obtint par l'entremise du mufti qu'on en différât
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l'exécution; puis, allant trouver le caïmacan, il demanda que les trois religieux et leurs deux compagnons fussent confiés à sa garde. « Pour une huitaine de jours, si vous voulez, répondit le Turc, mais à une condition, c'est que vous les renverrez ensuite dans leur pays. » M. de Césy protesta que jamais il ne commettrait pareille injustice : si l’on chassait les Pères, il partirait avec eux et romprait toute relation avec le Grand Seigneur, car telle était la volonté du roi. Cela dit, il se retira en donnant les marques d'un très vif ressentiment!.
Après quelques jours, ne recevant aucune satisfaction, il fit suspendre tout le commerce des marchands francais et se rendit chez le mufti, pour le prier de prévenir le Grand Seigneur ou le Divan qu'il était décidé à quitter Constantinople. Le bruit de son départ se répandit aussitôt dans le sérail. Le cadelesker, chef suprème de la justice, s'en émut et dit bien haut qu’on ne
devait pas pour une affaire si peu importante se brouiller avec
l'ambassadeur de France. Les ennemis de la Compagnie, sur le point d'aboutir, allaient-ils done perdre le fruit de leurs intrigues? Ils ouvrirent leurs bourses plus largement que jamais : cinquante mille piastres, dont trente mille au caïmacan, furent distribuées pour le succès de leur méchante entreprise. Toutefois M. de Césy ne se montrait point inquiet, car on répétait partout que les prisonniers seraient libérés au commencement du carème, dans les premiers jours de mars.
Subitement les choses changèrent de face et l’on apprit qu'il était de nouveau question d’exiler les Jésuites. Le mufti et Méhémet Effendi, interrogés par notre ambassadeur, répondirent qu'il n'y avait rien à craindre, que le caïmacan ne devait ni ne pouvait prendre une telle décision. Ils se trompaient.
On venait d'entrer en carême et les Pères s’attendaient à leur
prochaine délivrance, lorsque le lundi 13 mars, à une heure de
l'après-midi, les cinq prisonniers furent chargés de chaines ; puis un chiaoux et un serviteur du caïmacan les conduisirent au port et les embarquèrent dans un caïque? tout prêt à partir’. Alors commença pour ces généreux confesseurs de la foi un nouveau supplice dont le premier n'avait été qu'une ombre.
1. Lettre du baile au Sénat de Venise, 4 mars 1628 (Venezia, Archiv. di Stato, Disp. di Const., n. 106, f. 17). Cf. Le Mercure françois, t. XIV, an. 1628, p. 448-454.