Ménologe de l’Assistance de France, t. 11, p
4. Lettres du P. Général au P. Louis de La Salle, 3{ mai 1631, au P. Maillan,
Désormais le P. Suffren s'attachera tout entier avec une parfaite abnégation à la triste fortune de Marie de Médicis. « Depuis le départ du roi, écrit un témoin, il est tous les jours un couple d'heures avec la reine mère, procurant l'attacher solidement à Dieu, et, par les principes de l'Évangile qui sont la seule consolation d'une âme affligée, adoucir les amertumes de son cœur’. » Mais son zèle restait impuissant, quand il s'agissait d’ db la soumission de la reine aux volontés du roi. Craignant toujours d’être enlevée et transportée en Italie, elle se privait de toute promenade et trouvait un certain plaisir à s'entendre appeler prisonnière. Dans de telles conjonctures, grande était la la perplexité du confesseur. Par un sentiment de réserve il ne s'en ouvrait qu'au P. Général, et encore bien rarement. Le 24 juin (1631) il se décidait à fi exprimer à demi-mot son embarras et son affliction.
« Depuis le mois de février, disait-il, où il plut au roi très chrétien de se séparer de la Sérénissime reine mère, je n’ai rien écrit à Votre Paternité. Cet événement imprévu et douloureux m'a ému de telle sorte que je ne crois pas avoir éprouvé de ma vie quelque chose de semblable. Ce qui s’est passé à Blois, il y a une quinzaine d'années, n’est rien en comparaison de ce qui arrive aujourd’hui. Je m'applique avec soin à recueillir les divers traits de la sainte Écriture et dessaints Pères qui peuvent fortifier le cœur dans la souffrance; afin que, tout en soutenant l’âme de la Sérénissime reine mère contre l’adversité, j’affermisse aussi la mienne. Quant à la cause de cette séparation et aux circonstances qui l'ont accompagnée, je n'éh dis rien, car je ne veux blesser personne. Depuis ce temps, je suis resté à La cour de la Sérénissime reine mère, très occupé par les confessions et les prédications. Ce n’est point une petite affaire de vivre ici à la
31 mai et 9 octobre 1631 (Francia, Epist. Gen., t. V). — A peine installé le P. Maillan eut à traiter une affaire très délicate. Un jésuile espagnol, Pierre Hurtado de Mendoza, venait de publier un ouvrage théologique contenant plusieurs propositions qui pouvaient être prises dans un sens injurieux au roi de France. Richelieu, dont l’auteur blâämait l'alliance avec les protestants, menaça de faire condamner et brüler le livre. Pour calmer sa colère le P. Maillan proposa au P. Théophile Raynaud de réfuter l'ouvrage espagnol; mais celui-ci refusa de prêter sa plume à pareil travail. . Grâce à l'intervention du P. Général tout finit par s'arranger, Richelieu ayant compris qu'il ne devait pas rendre les Jésuites de France responsables de l’imprudence d’un étranger ( Lettre du nonce à Barberini, 27 juin 1631. Archiv. Vat., Nunz. di Francia, n. 74, f. 175). — Lettre du P. Général à Richelieu, 19 juillet 1631 (Gall. Epist. Gen. ad externos). — Cf. Archiv. du min. des aff. Etrang. , Rome, corresp., t. XLIV, 1631, f. 108.
1. Relation envoyée au roi (Min. des Aff. étrangères, France, t. LVI, f. 93). Cf. rie nel, Lettres de Richelieu, t. IV, p. 121, notes.
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cour de la reine, de facon à contenter la cour du roi, car leurs vœux et leurs désirs sont souvent contraires, et je n'ai point à juger de quel côté se trouve l'équité. Néanmoins jusqu'à présent, grâce à Dieu, 1l n’est rien survenu qui indisposât contre moi le roi ou la reine, bien que sur un terrain si glissant il soit si facile de tomber.
« Que ne m'’est-il donné d'ouvrir mon cœur aux pieds de Votre Paternité, et de verser avec confiance dans le sein du plus aimant des Pères tout ce qui cause mon angoisse dans une affaire d’une si haute importance. Privé de cet espoir, je suis forcé de confier à Dieu seul les sentiments de mon cœur, et c’est de lui, qui tient mon sort entre ses mains, que j'attends tout secours et tout conseil. Votre Paternité comprend, à mon silence, combien la Sérénissime reine mère a besoin des sacrifices et des prières de la Compagnie: je vous demande avec instance, en son nom, de puiser pour elle dans le trésor commun de nos suffrages. Quant à moi, qui, depuis dix-sept ans bientôt, vis éloigné de nos maisons et collèges, me voici depuis quatre mois à Compiègne, où ne se trouve aucun des nôtres, mon compagnon excepté, et où je resterai une ou plusieurs années, selon qu'il plaira à Dieu. Votre Paternité n'ignore pas, je pense, combien me doit être pénible une telle position: toutefois, si c'est pour la gloire de Dieu et la consolation de la reine mère, je ne refuse pas la souffrance : que la divine volonté s’accomplisse ici-bas comme au ciel, »
5. Marie de Médicis étaR toujours résolue de ne pas quitter Compiègne, quand elle reçut de son fils Gaston, retiré en Lorraine, un message inattendu. On l’invitait à se réfugier dans une place forte du royaume, seul moyen, lui disait-on, de se soustraire aux embüches de Richelieu. La ville désignée était La Capelle, dont le vieux marquis de Vardes, fidèle au roi, avait cédé le gouvernement à son fils, partisan de Monsieur ; en cas d'échec, il serait facile de franchir la frontière et de trouver asile dans les Pays-Bas. Ce plan fut adopté, et Le cardinal, averti des négociations par son admirable police, se garda bien d'empêcher une entreprise qui allait justifier ses rigueurs : il se contenta de donner des ordres au marquis de Vardes. Ce dernier accourut en hâte à La Capelle; reconnu des soldats, il en fut plus respecté
1. Lettre du P. Sutiren au P. Général, 24 juin 1631 (Francia, Epist. ad Gen., t. I, n. 85).
que son fils, le chassa de la ville avec toutes les personnes suspectes, ferma les portes et se tint prêt à tout événement !. C'était le 17 juillet.
Le lendemain à 10 heures du soir, ignorant tout, la reine mère sortait de Compiègne en cachette, montait dans un carrosse avec deux femmes de chambre et son médecin, et accompagnée de deux hommes à cheval elle marchait directement sur La Capelle
où elle se croyait attendue par le jeune de Vardes. Elle n’en était plus qu'à une demi-lieue quand il vint à sa rencontre et lui apprit qu'elle n'avait plus aucune espérance d’y entrer. Surprise et fàichée de ce contre-temps, elle hésita d’abord sur le parti à prendre, mais «la crainte de tomber dans les mains du cardinal la fit résoudre de passer outre ». Le 19 juillet elle alla coucher à Estroeungt dans les Pays-Bas; le 20 elle se rendit à Avesnes « d’où elle fit savoir à l’infante son arrivée ». Isabelle envoya des carrosses au-devant de la fugitive et vint elle-même jusqu’à Mons la recevoir et adoucir son chagrin”.
Marie de Médicis avait pris la fuite à l’insu du P. Suffren. Dès que, à peine en route, elle eut fait appel à son dévouement, il se hâta de la rejoindre, supposant avec raison que ni le roi ni le P. Général n’y trouveraient à redire *. Ce fut seulement à Mons qu'il put écrire au P. Vitelleschi et lui rendre compte des événements.
« La Sérénissime reine mère craignant de voir augmenter en France les mauvais traitements, perdant patience au milieu des contrariétés et des intrigues, est sortie du royaume et s’est réfugiée en Belgique où elle a choisi un domicile plus sûr et plus agréable, enattendant qu'il plaise au roi très chrétien de s’adoucir à sonégard. Il n’a jamais été dans son idée d’employerles moyens
violents ni d'en venir aux armes pour recouvrer le haut rang que Dieu et la nature lui ont donné; elle veut seulement, dans une silencieuse espérance, attendre le secours du ciel. On dit que le roi a très mal pris ce départ ; beaucoup essaient de lui persuader qu'il cache quelque mauvaise intention. Mais les actes et le genre de vie de la reine, qui ne respirent que la paix, confondront l'impudente ignorance de ses détracteurs.
1. « Affaire de la reine mère du 23 février 1631 au 18 juillet, jour de l'évasion de Compiègne » (Bibl. nat. mss. de Brienne, t. 176).
2. Mémoires de Montglat, p.22. Cf. Fouqueray, Le P. Jean Suffren à la cour de Marie de Médicis et de Louis XIII (Revue des questions historiques, octobre 1900, p. 446 et suiv.).
3. Lettres du P. Général au P. Suffren, 13 septembre, 27 novembre 1631 (Francia, Epist. Gen., t. V).
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« C’est à mon insu etsans me consulter qu’elle a quitté Compiègne où elle était depuis six mois. Lorsqu’après son départ elle m'écrivit de la suivre, elle comptait se retirer non en Belgique mais dansune ville françaiseet voisine, du nom de La Capelle. Ce projet n’ayant-point réussi selon son désir, elle a été forcée de gagner la Belgique, et sur son ordre je l'y ai suivie avec tous les gens de sa maison. J'ai toutlieu de croire que le roi n’en a pas été froissé, car lui-même m'écrivit, il y a quatre mois, qu'il jugeait opportune ma présence auprès de sa mère, comme confesseur ordinaire et prédicateur, et, il ya douze ans, quand elle s’enfuit de Blois, il m'approuva de ne l'avoir point abandorinée.
« Je l’avouerai franchement à Votre Paternité, si j'avais pu prévoir ou soupçonner cette nouvelle fuite, j'aurais écrit à mes supérieurs afin de connaitre par leur entremise la volonté de Dieu sur moi ; mais comme les gens de la reine n’ont eu qu’une heure pour leurs préparatifs de départ, il ne m’a pas été loisible d'écrire et d’attendre une réponse. Par ailleurs, si je n’avais pas obéi à l’ordre qu’elle me donnait de l’accompagner j'aurais paru condamner sa conduite, ce que je ne voulais pas et ne me croyais pas permis, car, aux yeux de juges équitables son départ n’est entaché d'aucune faute.
« Votre Paternité devinera en quelle peine et amertume je me trouve, et combien de pensées différentes agitent mon esprit, quand je me demande si je dois rester à La cour de la reine mère ou la quitter. Je vois des courtisans qui abandonnent les palais des rois pour aller servir Dieu dans les monastères, et moi, il ya de si longues années que je suis, à la cour, exilé des maisons religieuses. IL me parait difficile, impossible même de contenter le roi et sa mère, tant leurs désirs sont opposés. Je crains que l’un ou l’autre, ou tous les deux, ne perdent de leur affection envers notre Compagnie si je commets la moindre imprudence, même involontaire, et cela est si facile ! Je n’ai personne à qui manifester ma facon de voir, à qui faire valoir les motifs qui militent en faveur de Marie de Médicis. Tous ceux à qui je m’ouvre ont trop de préjugés pour me comprendre. Ils prétendent, pour la plupart, que j'offenserai l'Éminentissime cardinal de Richelieu si je n’approuve pas les ennuis qu’à son instigation le roi occasionne à sa mère ; mais, si je les.approuve, n'offenseraije pas la reine? Je suis donc pris de tous les côtés.»
1. Léttre du P. Suffren au P. Général, de Mons, 1° août 1631 (Francia, Epist. ad Gen., t. 1, n. 86).
Dans la cruelle alternative où il était placé, le P. Suffren sut
garder la mesure parfaite, sans blesser ni le roi, ni Marie de Médicis, ni le cardinal de Richelieu; il ne fut jamais compris dans les déclarations publiées contre ceux qui sortirent du royaume pour s'attacher à la reine mère. Mais que penser du jugement si favorable à sa pénitente, exprimé dans la lettre que nous venons de citer? Faut-il dire de lui, avec plusieurs historiens qui ont copié Fontenay-Mareuil, qu'il était « trop simple et facile à abuser!»? L'ensemble de sa correspondance ne nous permet pas de souscrire à cette appréciation. Admettons même,
ce qui n’est point du tout prouvé, que Marie de Médicis au
moment de sa fuite, ait eu quelques-unes des mauvaises intentions que Richelieu etses partisans lui ont prêtées. Si le P. Suffren ne les a pas devinées, est-ce de sa part excès de simplicité ? Nullement. Homme de Dieu avant tout, occupé au bien et au progrès surnaturel des âmes, ne prenant à la cour de la reine Marie d'autre autorité que celle que lui conférait son titre de confesseur, il avait le droit de ne pas chercher à connaitre les dessous peu édifiants de la politique et de l'intrigue ; il ne devait pas être un coureur de salons factieux; sa vocation de prêtre et de jésuite le tenait dans une sphère plus haute et moins agitée, bien au-dessus des menées secrètes et des complots. Il avait encore une autre bonne raison pour ignorer les machinations des partis: la reine qui l’aimait et l’estimait beaucoup comme confesseur, le consultait fort peu sur sa conduite politique ; elle prit à Blois et à Compiègne les déterminations les plus graves sans lui en dire un mot. Par contre, ceux qui voulurent se servir de l'intermédiaire du P. Suffren pour travailler à la réconciliation de la mère et du fils, soit en 1619 soit en 1631, n'eurent qu'à selouer de sa prudence et de sa fermeté. N'est-ce pas lui qui au début du séjour à Compiègne, pressa Marie de Médicis de donner par écrit à Louis XIII les assurances qu'il lui demandait? Mais à côté des honnètes gens qui voulaient user de son influence pour accorder les partis, il y avait les gens intéressés à la continuation d'une rupture. Ceux-ci se gardaient sans aucun doute de dévoiler leurs plans funestes au P. ‘Suffren, et comme il l'écrit au P. Général, quand il s'ouvrait lui-même à eux, il n'était pas compris, il n’était pas écouté. Non, le religieux qui à été vingt-six ans confesseur de Marie de Médicis, et près de cinq ans confes-