‹ Histoire de la Compagnie de J©♭sus en France (volume 2)Chapitre 53 sur 308 · Garasse, Récit au vdray.…, p · texte numérisé non relu

Garasse, Récit au vdray.…, p

Séguiran. Il avait convoité la charge de Garde des sceaux, et quand M. d’Aligre lui fut préféré, il n'avait point caché son ressentiment contre les Jésuites, d’ailleurs bien étrangers à son échec: « ils me le payeront », s'était-il écrié. La plupart des membres du Parlement étaient, comme lui, mal disposés envers la Compagnie. Un autre président, à la nouvelle de l'accusation portée contre le P. Guyot, dit aussi : « Voilà la meilleure affaire qui se soit jamais présentée, à laquelle il faut servir le Roy. » Faucon de Ris, se sentant appuyé, n'hésita pas, sur une simple dénon ciation qu'il ne prit pas soin de contrôler, à lancer un mandat d’arrêt contre les trois religieux de la résidence de Dieppe.

Pendant qu’on allait les saisir, le curé d’Estran, dont les autres crimes n'étaient que trop réels, fut condamné à être brûlé vif, et Galeran, son valet, à être pendu. Toutefois, sur le point de paraître devant Dieu, le calomniateur eut remords de son mensonge ; il Le rétracta publiquement en présence de dix ou douze personnes. Sa déposition fut écrite par un greffier dans la prison. Une seconde fois, sur le lieu du supplice, interrogé « s’il persistoit dans la décharge du P. Guyot, il dit qu’oui, et qu’il le reconnoissoit pour innocent ». Le greffier prit encore acte de cette suprême rétractation, et, comme il le devait, la joignit au procès-verbal qu'il remit devant témoins au premier président. « De quoi vous mêlez-vous? lui dit Faucon de Ris visiblement contrarié. — De ma charge, reprit l’honnèête fonctionnaire; il ne m'est pas permis d'opprimer les innocents. » Et comme le président s’apprêtait à déchirer le rapport : « Gardez-vous-en bien, lui dit le greflier, je vous l'ai remis pour le présenter à la Cour quand il sera besoin. »

Cet incident aurait dû faire réfléchir Faucon de Ris; mais il résolut de n’en point tenir compte et commença d’instruire le procès des trois Jésuites. Bientôt le P. Chapuis fut élargi et confié à la garde du P. Honoré Nicquet, recteur du collège, pour en répondre à la première réquisition. On agit de même à l'égard du F. Benoit, et l’on ne retint que le P. Guyot. Interrogé par le premier président, le religieux avoua sans détour la rencontre ‘avec les soldats espagnols, l'entretien sur la Valteline, la scène chez le curé Martel et le propos sur le roï d’Espagne « mieux servi que le roi de France »; mais il ne se connaissait pas d’autres crimes. Faucon de Ris vit bien qu'il n’y avait pas dans ces faits matière à condamnation; toutefois l’on pouvait, en poursuivant

l'affaire, soulever du scandale, donner le change à la crédulité

publique, ameuter l'opinion contre les Jésuites : il y avait Dors tout profit à garder le Père sous Les verrous.

Cependant les confrères d’'Ambroise Guyot ne le laissaient point sans défense. Le procureur du collège de Rouen, le P. de Brébeuf, futur missionnaire du Canada, courut à Paris informer le P. Coton, lui expliquer la trame du complot : il avait entre les mains la preuve certaine que le premier président, pour arriver à ses fins, n'avait point honte de suborner de faux témoins. Le P. Provincial, anxieux, réunit ses consulteurs. Fallait-il dénoncer l’indigne conduite de Faucon de Ris? En attaquant de front un si haut personnage, n’allait-on point s’aliéner tous les Parlements? Mieux valait peut-être s’expliquer avec lui directement, lui montrer par une démarche confidentielle qu'on n’ignorait ni ses desseins ni ses procédés. Cette tactique prévalut, et l’on choisit pour l'exécution un ancien recteur du collège de Rouen, jadis en bons termes avec Messieurs de la Cour, le P. Jean Phelippeau. Il partit en poste, le 28 janvier, avec le P. de Brébeuf, et dès son arrivée il alla saluer Faucon de Ris qu'il connaissait personnellement. Le président se tenait alors à l’écart dans une salle où se trouvaient plusieurs groupes de visiteurs. Quand il aperçut le jésuite, 1l devina aussitôt Ja raison de sa présence et fit semblant de ne pas le reconnaitre. Froissé de cet accueil, Jean Phelippeau, qui avait moins de souplesse que de sang-froïd, ne se laissa pas déconcerter ; avec courage il déclara le but de sa visite, affirma l'innocence du P. Guyot et protesta contre les faux témoignages qu’on s’efforçait de recueillir à Rouen et à Dieppe pour faire condamner un innocent. « Je voudrais bien, s’écria Faucon de Ris, que vous me disiez en présence de ces Messieurs ce que vous venez de me dire en particulier. » Etils approcha de la cheminée où tout un groupe se chauffait. « Je suis prêt, reprit le Père avec assurance, de vous maintenir en présence du roi lui-même ce que je viens de vous dire, dont je prends ces messieurs à témoins, que vous avez sollicité des personnes contre le P. Ambroise. » Et à l'appui de son reproche il exhiba plusieurs lettres signées ; puis en se retirant, il ajouta : « C’est une animosité particulière que vous couvez depuis longtemps contre le P. de Séguiran. » Une si grande liberté de paroles ne pouvait qu’aigrir davan-

tage le premier président. S'il ne trouva rien à répliquer, il se promit du moins de montrer par des actes son irritation. Cependant il s’aperçut bientôt que ses singulières pratiques, ébruitées par la ville, avaient ému le public. On A LE à prendre en COMPAGNIE DE JÉSUS. — T, IV. 5

Un ed EN À

faveur l'accusé, et en suspieion le chef de la magistrature; aw sein même du Parlement il y eut quelques hommes assez eourageux pour lui tenir tête. Un jour qu’on plaidait une cause importante et que les Gens du Roi étaient en retard : « Voilà ce que: c'est, dit Faucon de Ris impatienté, comme le Roy est mal servi. — Et c’est pour cette parole, Monsieur, riposta le président de Saint-Aubin, que vous voulez rendre le P. Ambroise criminel de: lèse-majesté. » Une autre fois, M. Nicquet, avocat général, jusquelà très contraire aux Jésuites, déclara franchement que si l’on continuait à mettre tant de passion dans l'affaire Guyot, il quitterait le Parlement et porterait plainte au Conseil du roi.

En fait, la cause fut évoquée au Conseil, grâce aux amis du P. Coton. Un huissier à la chaîne, nommé Mauroy, se rendit à Rouén et remit au premier président, le 21 février, une lettre de cachet. Aux termes de celle-ci « toutes procédures, charges et informations » faites contre le P. Ambroise Guyot seratent envoyées au roi, « et cependant ledit Père mis entre les mains de l’huissier de son Conseil, pour estre remis par luy ès mains de celuy qui sera ordonné par Sa Majesté ». Au bout de six jours seulement Mauroy revint avec Les pièces du procès et en compagnie de l’accusé, qui fut donné en garde aux Pères de la maison professe. Assurés de son innocence, les Jésuites se tinrent en repos, tandis que les partisans de Faucon de Ris formaient maintes intrigues. Ils appelèrent à leur secours tous les conseillers d'Etat qu'ils savaient «à leur dévotion ». Quand l'affaire vint en délibération, on entendit M. Favier, maître des requêtes, encore sous le coup du chagrin causé par le départ de son fils, se répandre en amères invectives contre la Compagnie de Jésus tout entière, et lui reprocher la doctrine du tyrannicide. « À vrai dire, conclut-il, tout l'Institut est coupable, si le P. Ambroise ne l’est pas. Il y va de

l'intérêt du royaume de se défaire d’un Ordre à l’occasion duquel

on agite si souvent cette malheureuse question du meurtre de nos Tois. »

Charles Miron, évêque d'Angers!, n'eut pas de peine à montrer le danger d’un tel raisonnement et l'injustice de la solution proposée. « Plusieurs faibles esprits, dit-il, se persuaderont aisé-

1. Le manuscrit que nous avons entre les mains dit « M. d'Angers ». Le texte de M. Nisard et du P. Carayon porte faussement « M. d’Angennes ». Jacques d’Angennes, évèque de Bayeux, mourut sur le siège de cette ville. Charles Miron, évêque d'Angers, passa de ce siège sur celui de Lyon, en 1626. C'est bien de lui qu’il s'agit puisque l’auteur, qui écrivait après cette date, ajoute : « qui est aujourd’hui archevesque de Lyon ». Cf. Gallia Christian, t. IV, p. 192.

D tu Be ni

ment qu'une doctrine, qu'on veut faire croire embrassée par des personnes reconnues savantes, est soutenable en elle-même; ét chasser les Jésuites pour cette cause, c'est gâter mos affaires et tomber dans l’inconvénient que nous voulons éviter, surtout quand on verra que des gens savans «et hommes de bien ont mieux aimé souffrir le bannissement que quitter la doctrine qu'on leur impute. Ainsi Je conclus que ceux qui remuent ces questions oiseuses font un très mauvais service au roi. Je ne m'arrête pas à justifier le P. Ambroise, puisque M. Favier le reconnait lui-même innocent, mais je dis que le meilleur service que nous puissions rendre à l’État c’est d'étoufler à jamais ce procès et cette question{. »

M. de Léon appuya M. d'Angers et fut suivi de messieurs de Nesmond et de Fouquet; mais ilsne parvinrent pas à ébranler la majorité du Conseil qui demandait le renvoi du procès au Parlement de Rouen. Le chancelier d’Aligre allait prononcer l'arrêt quand M. de Turquan, le rapporteur, « se leva tout en colère » et protesia que personne au monde autre que le roi me pourrait lui arracher ce procès d’entre les maïns; car il importait souverainement au service de Sa Majesté que la cause ne sortit point du Conseilet que la question de doctrine « fût étouffée à jamais? ».

L'examen impartial de l'affaire conduisit à l’acquittement du P. Guyot. Laissé à la disposition des supérieurs, il ne retourna point à la résidence de Dieppe ?, et fut nommé à celle de Pontoise. C'était un bon religieux que l'épreuve sanctifia, «en fortifiant sa vocation. Il n’en fut pas de même du P. Voisin dont nous devons maintenant conter les malheurs.

5. Nous avons dit ailleurs, en parlant de la Doctrine curieuse du P. Garasse, comme quoi Le Parlement de Paris avaït condamné à mort le poète libertin Théophile de Viau, et comment celui-ci,

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