‹ Histoire de la Compagnie de J©♭sus en France (volume 2)Chapitre 63 sur 308 · Garasse, p · texte numérisé non relu

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Tous les bons serviteurs de Louis XIII faisaient l'éloge du nouveau confesseur. Notre ambassadeur à Rome, le comte de Béthune, écrivait : « L'on ne pouvoit faire un meilleur choix que du bon P. Suffren, estant, selon mon sens et par la connoissance que j'ai eue de lui six mois durant, un des meilleurs et moins intéressés religieux que je connoissef. »

Richelieu n’en avait pas une idée moins avantageuse : il Le représente dans ses Mémoires comme un « personnage de grande piété et simplicité, éloigné de menées et d'artifices? ». Toutefois l’'humble religieux n’allait-il pas, justement par sa vertu etson mérite, acquérir sur l'esprit de Louis XIII un ascendant capable de gêner l'influence du premier ministre? A raison même de sa charge, ne se croirait-il pas obligé à donner au roi des conseils qui dérangeraient les plans d’une certaine politique peu embarrassée de scrupules? Préoccupé de cette crainte, le cardinal eut l’idée de faire la lecon au jésuite et lui écrivit en ces termes :

« Ayant pleu au roy faire choix de vostre personne pour estre son confesseur, l'affection que je porte à vostre ordre et la cognoissance que j'ay du bien que vous pouvez faire en servant, comme vous ferez, Sa Majesté en cette charge, me faict désirer que vous la remplissiez en tant d'années qu’il plaira à Dieu de vous laisser au monde. C’est ce qui faict que m’asseurant que vous ferez quelque cas de mes avis sur le procédé que vous avez à tenir en cette condition nouvelle... je vous toucherai un mot par la présente de ce que je juge nécessaire, tant pour vostre conduite que pour l'honneur et maintien de vostre Compagnie, que j'ay tousjours aimée.

« Ne vous meslez donc point, je vous prie, des affaires d’Estat, parce qu'outre qu’elles ne sont point de vostre charge, n'en cognoissant point les suites, il vous seroit impossible d’en porter un jugement certain.

« N’allez chez le Roy que lorsqu'on vous y appellera, afin que, ne rendant point votre personne commune et ordinaire, ce que vous désirez pour le bien soit de plus grande considération.

« Ne parlez d’acune des affaires du tiers et du quart qui intéressent les séculiers: non seulement parce que vous n'êtes pas estably pour cela, mais d'autant que vous seriez accablé, ne pouvant parler pour tous ceux qui en vous recherchant vous détourneroient des devoirs de vostre profession.

1. Lettre de Béthune à Phelypeaux, s. d., 1626 (Bibl, nat., f. fr. 3678, . 21). 2. Mémoires de Richelieu, t, I, 1. VIII, p. 171).

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N'ayez point l'ambition de disposer des évèchés et des abbayes, estant chose qui doit dépendre immédiatement du Roy, ainsi que toutes les autres grâces; à moins que vous ne seussiez quelques raisons qui vous obligeassent en conscience de parler pour empescher que les grandes charges de l’Église fussent remplies par des personnes indignes de les posséder.

N'employez en vos sermons que trois quarts d'heure au plus, afin que dans l’attention que les moins dévots ont accoutumé de donner pour peu de temps, les bonnes âmes recoivent les bonnes instructions que vous voudrez leur donner.

« Pour ce qui est de vostre Ordre, embrassez peu les affaires qui le concernent ; et quand il sera nécessaire d’en parler, laissezle faire à d’autres de la Compagnie, afin que chacun voie que vostre Ordre désire plustost obtenir du roy ce qu'il demande par justice que par le respect deu à son confesseur.

. « Faites que vos Pères se rendent soumis en ce qui se doit aux Ordinaires qui sont les puissances légitimes establies par l'Église,

« Qu'ils ne donnent point de jalousie aux autres religieux, qui estant plus anciens, portent d’autant plus impatiemment d’estre traités par les vostres comme s'ils estoient inférieurs. Que non seulement vos Pères ne s'efforcent pas d’establir des collèges aux lieux où ils trouvent de la résistance, mais mesme qu'ils n’aillent pas partout où ils sont appelés. Qu'aux lieux où ils sont déjà establis, ils se contentent de prescher, confesser, catéchiser et instruire la jeunesse sans prendre cognoissance des villes (sec), des particuliers et des secrets des familles.

Faites que désormais vos Pères ne poursuivent plus d’unions . de bénéfices à leurs collèges ; car outre que c’est pervertir l’intention des fondateurs, ce grand soin qu'ils ont de bien fonder leurs maisons leur attire l'envie et fait dire qu'ils s’attendent io que les autres religieux à la providence divine.

« Que vos supérieurs prennent soigneusement garde, je vous prie, qu'aucuns de vostre Compagnie ne fassent imprimer des livres contenant de mauvaises maximes contre les justes règles des Estats; voire qu'ils s’abstiennent d’en mettre en avant aucune œqui puisse estre prise en mauvais sens.

« Tout cela estant, le roy continuera à avoir de vous la satisfaction que vostre réputation luy a desja donnée, vous maintiendra, ainsy que vostre Ordre, en la créance en laquelle il doit désirer d’estre-dans le monde, et vous acquerra de plus en plus

de louange de la bouche mesmé de ceux qui vous venant COMPAGNIE DE JÉSUS, TV 6

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mal ; qui est ce que je sais que vous méprisez, mais pourtant nécessaire pour Le bien de vostre Compagnie !. »

Cette lettre est à rapprocher de celle que M. de Luynes écri-

vait en 1621 au P. de Séguiran : le duc laissait au confesseur du roi pleine liberté ; le cardinal le charge d’entraves. Pourtant si quelqu'un n'avait pas besoin de ces instructions méticuleuses, c'était assurément le P. Suffren, dont la conduite irréprochable à la cour avait donné depuis tonne des garanties suffisantes. Mais n'est-ce point sa seule qualité de jésuite qui offusque et met en défiance Richelieu? Sous la forme embarrassée des avis, ou plutôt des ordres, on devine qu'il n’est pas loin d’ rates les défauts reprochés à la Compagnie de Jésus par ses ennemis; il semble croire qu’elle cherche à se rendre indépendante de la hiérarchie ecclésiastique et à enrichir ses collèges par l union de gros bénéfices; qu’elle méprise les autres familles religieuses et se plait aux Aie politiques. S'il a encore quelque estime pour elle, il parait bien refroidi dans son affection; il désire qu'elle ne s’accroisse plus, qu’elle recule devant le hondré obstacle et refuse même les établissements qu'on lui offrira.

Quant aux recommandations légitimes, pas besoin n'était de les appuyer sur les motifs de la prudence humaine. Le P. Suffren entendait au fond du cœur une voix plus impérieuse : celle de la conscience éclairée par les prescriptions de l’Institut et dirigée par des principes surnaturels. « Dans la place que jai été forcé d’ SPORE par obéissance à l’ordre de Dieu, disait-il au P. Général, j'ai résolu de conserver une conduite telle qu'elle ne puisse offrir quoi que ce soit de contraire à la modestie, à la simplicité, à la pauvreté religieuse. C’est la règle que j'ai toujours suivie, à la grande satisfaction du roi, de la reine et de toute la cour, due onze ans que j y suis, et je ne m'en départirai certainement point. Car, ainsi que j'ai eu l'honneur de vous l'écrire, je ne vois ni motifs ni nécessité de changer. Je crois au Canttaine

qu'il importe plus que jamais à la gloire de Dieu, à l'édification

du prochain, à l’honneur de la Compagnie, de conserver jusqu’à la fin la même manière de vivre. J'espère donc que Votre Paternité voudra bien, dans sa bonté, m'accorder les grâces que je lui ai demandées et que je lui demende encore, afin que, si les fonctions

. de confesseur du roi doivent bientôt passer de mes mains dans

celles d’un religieux d’un autre Ordre, comme le bruit s’en est O ,

1. Lettre de Richelieu au P. Suffren, janvier 1626 (Avenel, Lettres du cardinal de Richelieu, t. I, p. 155, 156).

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répandu, tous soient obligés d’avouer qu'il n’y a rien de changé dans ma manière de vivre, et qu’ils ne puissent rien trouver à y reprendre !. »

La fin de cette lettre nous apprend que dans certain milieu on n'avait point encore renoncé au projet d'enlever aux Jésuites la direction de la conscience royale. Mais Louis XIII s’attacha tellement à son nouveau confesseur, qu'il ne voulut plus entendre parler de changement ?. Et le P. Suffren, encouragé par le P. Général#, mit tout son soin à remplir dignement ses délicates fonctions.

1. Lettre du P. Suffren au P. Général, 15 février 1626 (Prat, op. cit., t. IV, p. 572).

2. Lettre du Nonce au cardinal secrétaire d'Etat, 2 janvier 1626 (Archiv. Vat., Nunz. di Francia, n. 65, f. 35).

3. Lettres du P. Général au P. Suffren, 26 janvier et 23 février 1626 (Francia, Epist. Gen. t. IV).

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