CHAPITRE IV
Sommaire. — 1. On cherche à compromettre le P. Coton. — 2. Le Prieur Ogier attaque la Doctrine Curieuse. Garasse répond par son Apologie. — 3. Bruit fait autour de cet ouvrage. — 4. Publication de Ja Somme Théologique. Perfides critiques de Saint-Cyran. — 5. Un libelle contre Richelieu faussement attribué à Garasse. — 6. La Somme Théologique est censurée en Sorbonne.
Sources manuscrites : I. Recueils de documents conservés dans la Compagnie : — a) Francia, Epistolae Generalium ; — b) Franciae Epistolae; — c) Aquitania, Epistolae Generalium.
II. Roma, Archivio Vaticano, Nunziatura di Francia, n. 395, 398. III. Poitiers, Bibliothèque municipale, mss. de Dom Fonteneau.
Sources imprimées : Garasse, S..J., Récit au vray.… (Carayon, Documents inédits, doc. II); Apologie de François Garassus… pour son livre contre les athéistes et libertins de nostre siècle: Response du sieur Hydaspe au sieur de Balzac. — Ogier, Jugement el censure de la Doctrine curieuse de Francois Garasse.— Le Mercure françois, t. XII. — D'Argen-
tré, Collectio judiciorum. — Balzac, Œuvres, t. I. — Racan, Œuvres t. I. — Malherbe, Œuvres complètes, t. I. — Rapin, $. J., Histoire du Jansénisme. — Lachèvre, Un Memoire inédit du P. Garasse (Revue de l'Histoire. littéraire de France, 1911). — Nisard,
Les Gladiateurs de la république des lettres.
1. Les incidents pénibles de 1625 semblaient présager une levée générale de boucliers contre la Compagnie. L'an 1626 ne s’ouvrit pas sous de meïlleurs auspices. Le P. Coton tout le premier faillit être victime d’une attaque perfide. Chaque année, la fête de la Circoncision se célébrait solennellement à la maison professe de Paris. Le roi, par égard pour son nouveau confesseur, s’y rendit le 1” janvier, afin d'assister aux vêpres et au sermon. Le P. Le Jeune, orateur distingué de la province de Lyon, prêécha sur la royauté de Jésus-Christ de façon à mériter les éloges de Louis XIII !. Après la cérémonie, tandis que Sa Majesté s’entretenait avec le P. Coton, quelques courtisans s’approchèrent et l’un d'eux, le duc de La Roche-Guyon, désirant surprendre le
1. Garasse, Récit au vray…. (Carayon, Doc. inéd., doc. III, P. 121).
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P. Provincial dans ses paroles, lui posa à brûle-pourpoint ce eas de conscience ! : « Un criminel de lèse-majesté est-il obligé d’avouer ‘ son crime quand il n’y a ni preuve ni témoin. » C'était entamer indirectement la question du (HR HRICie L'archevêque de Tours et l'évèque d’Auxérre, présents à à l'entretien, éventèrent le piège et firent signe au jésuite d’esquiver la réponse; mais un docteur de Sorbonne, M. de Né, curé de Saint-Germain-l’Auxerrois, mtervint et engagea le P. Coton dans la dispute. IL répondit qu’en général « un homme n’est point obligé de coopérer à sa mort; néantmoins que le crime pourroit estre tel, si énorme et si préjudiciable au public, qu’il seroit tenu de l’advouer ». Le curé de Saint-Germain s’éleva fortement contre cette doctrine prétendant « qu’elle estoit hérétique et contraire au sentiment de la Sorbonne ». Pour mettre fin à une discussion de plus en plus orageuse, le roi pria le P. Coton d'exposer par écrit son sentiment et de le montrer au grand aumônier. « Le P. Guérin, casuiste de la maison professe, fut employé pour déduire le cas, ce qu'il ni avec beaucoup d’adresse; et nos Péres l’ayant communiqué à M. le cardinal de La et. suivant le commandement qui en avoit esté faict, ledit sieur de Né écrivit une dispute très scandaleuse là-dessus, par laquelle il taschoit de montrer que nos auteurs, et notamment Suarez et Lessius, avoient enseigné une Hoctrino très pernicieuse à la Sacrée personne de nos Roys?. »
On ne sait ce qui serait advenu si la question eût été portée devant la Sorbonne et le Parlement, toujours hostiles à la Compagnie. Mais le procureur général supprima de sa propre autorité l'écrit du curé de Saint-Germain, et justifia les Jésuites devant le roi, en lui expliquant la doctrine de leurs théologiens,
Richelieu n’était point intervenu dans cette affaire: néanmoins tous les yeux étaient tournés vers lui pour saisir au moindre signe son opinion. Le P. Provincial sut à propos gagner sa faveur en lui demandant la permission, qu'il accorda volontiers, d'imprimer à part, sous Le titre de Défense de la Compagnie de Jésus par ME le cardinal de Richelieu, quelques extraits de son livre contre les ministres de Charenton. Cette opportune publication déjoua les ruses des adversaires. Comment ressusciter de vieilles querelles
1. Avvisi del Nuntio, 16 janvier 1626 (Archiv. Vat., Nunz. di Francia, n. 398 f. 269-376). :
. 2. Garasse, op. cil., p. 121-125.
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contre une Compagnie que le tout-puissant ministre paraissait protéger ouvertement 1?
2. Cependant une polémique toute récente leur fournissait des armes. sinon contre tout l'Ordre de saint Ignace, an moins contre l'un de ses membres les plus zélés, le P. François Garasse.
Depuis la reprise du procès de Théophile (mars 1624) l’animosité grandissait dans un certain élan contre l’auteur de la Doctrine curieuse des Beaux Esprits. I s'agissait de sauver la tête du poète licencieux. MM. de Liancourt, de La Roche-Guyon et Montmorency dans la noblesse, les Pasquier dans la bourgeoisie, surent établir un courant favorable au prisonnier, en menant des attaques furieuses contre Garasse et son livre, témoins à charge dont il fallait détruire l'autorité à tout prix. Chose étrange, ils furent suivis dans leur assaut par un ecclésiastique, François Ogier, prieur commendataire de Chomeil. On ne sait trop quelle mouche Le piqua. Visant à la réputation d’homme de lettres, il avait des relations assez intimes avec les beaux esprits et vivait en bons termes avec les fils d'Etienne Pasquier; se erut-il atteint par les traits lancés contre eux; céda-t-il à leurs instances, ou bien, désireux de mettre la main à la plume, vit-il une chance de succès dans l'audace même de se mesurer avec un polémiste fameux? Poussé sans doute par tous ces motifs à la fois, il publia Jugement et censure de la Doctrine curieuse. Dès l'épitre dédicatoire « Aux RR. PP. Jésuites » il déverse son venin. « Garasse, dit-il, mieux pourvu des conditions nécessaires à un poète satyrique et à un farceur, que non pas des qualitez convenables à un docteur catholique, a fait depuis naguère un livre qui porte un tiltre spécieux d'escrit contre les athées, et qui, à parler sincèrement et comme devant Dieu, est un-cloaque d'impiété et une sentine de profanations, un ramas de bouffonneries et de contes facétieux, une satyre de malignité et de mesdisance contre infinis gens de bien et de. mérite?. » Faire croire que la Doctrine curieuse est un odieux libelle, tel est donc le but du prieur Ogier. Pour y parvenir tous les moyens lui semblent honnêtes : mensonges, insinuations, calomnies; on l’entendra reprocher à un excellent religieux de se livrer lui-même aux vices qu'il combat dans les autres.
1. Avvisi del Nuntio, 10 janvier 1626 (Archiv. vat., Nunz. di Francia, n. 398, f.
2. Jugement et censure de la Doctrine curieuse de François Garasse, Epistre aux
RR. PP. Jésuites.
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Ce fut à Poitiers, où il s'était retiré sur l’ordre de ses supérieurs aussitôt après la publication hâtive de la Doctrine curieuse, que le P. François Garasse connut les attaques dont il était l’objet. Tout d’abord celles des jeunes libertins et des Pasquier l’'émurent, moins pour son propre honneur que pour leur effet probable sur les juges de Théophile. Craignant donc que le procureur général ne se: laissât influencer, il erut bon de lui adresser le 1% novembre (1623) un mémoire apologétique. « Monsieur, écrivait-il dans la lettre d'envoi à Mathieu Molé, je vous demande pardon, si j’oze prendre la hardiesse d'interrompre vos sérieuses occupations pour vous prier de jeter les yeux sur cette apologie... Je l'ay jugée nécessaire pour dissiper, sous l’authorité de vostre nom, les ‘calomnies qui se sont formées contre moy depuis la publication de mon livre. Je suis obligé de faire voir que les maximes de mon livre ne sont pas de mon invention et que Théophile est abandonné aux impiétés par la déposition de ses propres escriptz, quand vous n’auriez d’autres preuves de ses athéismes et vilainies. Ceux qui me suscitent les accusations, que vous prendréss’il vous plaist la peyne de voir, sont les enfants de feu M. Pasquier qui ont imprimé de moy choses horribles. Permettez-moi, s’il vous plaist, que je défende mon innocence sans les offencer, et que me mettant à l’abri de vostre authorité je fasse voir à tout le monde que je suis, Monsieur, . vostre très humble serviteur. De Poitiers, 14 ou 16231.
A cette date le jésuite devait encore ignorer la Censure du prieur Ogier répandue dans Paris au mois d'octobre. Quand il en eut pris connaissance, il ne voulut point rester sous le coup des calomnies lancées par un personnage dont la condition pouvait en imposer. Augmentant donc et refondant son mémoire à Mathieu Molé, il fit paraître à la fin de décembre Apologie de François Garassus pour son livre contre les athéistes.et libertins de nostre siècle.
« Je confesse, écrit-1l au début, que j'ay balancé longtemps en mon esprit la résolution que je viens de prendre touchant cette response apologétique, et n'eût été le commandement exprès de l’Apostre qui m'’enjoint de rendre mon ministère honorable, de peur que la parole de Dieu n’en soit méprisée, assurément j'eûs penché du costé du silence dans lequel j’eûs trouvé du soulagement ; et du mérite; mais, puisqu'il a plu à mes ennemis m’envier le repos de mes cie particuliers (s2c) par Les efforts etles secousses
1. Lettre du P. Garasse à M. Molé, publiée par Lachèvre (Un mémoire inédit du P. Garrassus, dans Revue de l'Histoire littéraire de France, 1911, p. 900-et suiv.).
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violentes qu'ils ont donnés à la robe que je porte et à la fonction que j'exerce, ils m'ont ravi les moyens de me taire. Si je crie doncques, je proteste que ce n’est ny par la violence de la douleur que je sens, ny par l'excès de l'injustice qui m'est faite, mais par le juste ressentiment du tort qu'on a fait à mon ministère!, »
Après avoir montré combien il était inconvenant pour un ecclésiastique de se faire le défenseur des libertins et d’accabler d’injures un religieux qui combattait leur immoralité, Garasse examine tour à tour les griefs articulés contre sa conduite et son livre. En des pages alertes, il flagelle impitoyablement le censeur de la Doctrine curieuse, lui renvoyant avec esprit ses reproches de méchanceté, d'indécence et de bouffonnerie. « Je proteste, déclarait-il en finissant, que comme voicy la première apologie: qui sort de ma plume, aussy sera-t-elle la dernière pour actions et affaires personnelles”. » Puis, tendant la main à son adversaire
et lui pardonnant de bon cœur : « Vivons en paix, disait-il, c’est
ce que je lui demande; vivons en gens de bien, c’est ce que nous devons faire; vivons en bons ecclésiastiques, c’est ce que tout le monde attend de nous; vivons en bons amys, c’est ce qu'il doit procurer et que je ne luy refuseray jamais*. »
Ce dernier appel fut entendu, dès que de graves et honorables personnages s’entremirent pour amener une réconciliation entre
les deux auteurs. Garasse le premier écrivit une lettre d’estime
à son adversaire, qui répondit sur le même ton‘. Après la publication de ces lettres de part et d'autre, le jésuite. fit encore paraitre, sous le pseudonyme de Guay, un Nouveau qjugement de ce qui a été dit et éérit pour et contre le livre de la Doctrine curieuse; il y affirmait que le prieur de Chomeil avait rétracté sa Censure”.
3. Quelle fut, dans la Compagnie de Jésus et dans le publie, l'impression produite par l’Apologie de Francois Garassus? La première édition (de Poitiers, décembre 1623) désola le P. Général. Avec raison il déplorait la méthode excessive et violente de l’auteur. « Que Dieu pardonne à nos Pères du collège de Poitiers qui ont laissé paraître ce livre, nouveau