‹ Histoire de la Compagnie de J©♭sus en France (volume 2)Chapitre 69 sur 308 · bidem · texte numérisé non relu

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2. Garasse, L'abus découvert en la censure prétendue des textes de l'Ecriture Sainte et des proposilions de théologie tirées par un censeur anonyme de la Somme théologique du P. François Garassus.

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à peu près toutes, peuvent se défendre; et les conséquences qu on a voulu en tirer sont, pour la plupart, ou ridicules ou fausses ou frivoles. Quidquid recipitur, ad modum recipientis recipulur. Mais celui qui a recueilli ces propositions et qui en a déduit ces conséquences est mal affectionné envers le P. Garasse : il n’est donc pas étonnant qu'il ait vu des fautes où il n'y en à point !. » |

Cette juste appréciation était bien faite pour tranquilliser le P. Général; mais il était écrit que la personnalité de Garasse donnerait plus d’un souci aux Supérieurs. Tandis qu’on attaquait l’orthodoxie de sa doctrine, parut un libelle qui le fit soupconner de révolte contre le pouvoir.

9. Les Quaestiones politicae étaient une sanglante satire du cardinal ministre et de sa politique. Elle n'avait que quelques pages ; l’auteur anonyme, partisan de l'Espagne, y résumait tous ses griefs en soixante et onze questions, souvent injurieuses, parfois très impertinentes. Qu'on en juge.

«N’est-il pas expédient, au milieu des affaires, de lire quelquefois les sept psaumes dela pénitence ?

« N'est-il pas une lumière de l’Église celui qui à allumé la guerre contre tous les défenseurs de l'Église, et n’a t-il pas accompli ces évangéliques paroles de la Sainte Écriture : Erat lucerna ardens et lucens?

« Peut-il y avoir un homme qui ne soit ni chair ni ‘poisson [ni catholique ni huguenot] ? Et si un tel homme venait à mou-

. rir, où irait-il ?

« Si Robert, docteur de Paris et fondateur de l’ancienne Sorbonne, venait à ressusciter, ne prêcherait-il pas en cour sur ce texte de saint Luc : Juda, osculo Filium hominis tradis ?

«Parce que les paroles de l’Écriture sont un peu obscures, Judas Iscariote n’a-t-il point été cardinal sous le pontificat de Jésus-Christ ?

«Les cardinaux sont-ils obligés de croire qu'il y a un enfer pour eux? Comment y seront-ils reçus par Cerbère sur le seuil, en courtisans ou en soldats, ou de l’une et l’autre sorte ?

«Ne seront-ils pas tenus d’y travailler à une alliance entre

l’eau et le feu, le froid et le chaud ?

1. Lettre du P. Suffren au P. Général, 13 février 1626 (dans Prat, Recherches, t. VI, bp. 15),

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« N'ya-t-il pas espoir qu’ils parviennent aussi à établirla paix entre Dieu et Bélial ?

« Judas fut-il docteur en théologie, en droit civil, ou en droit canon, ou rien de tout cela? En enfer attise-t-ïl le feu de la discorde parmi les diables, ou ménage-t-il entre eux des alliances, ou fait-il l'un et l’autre ?

« Pourquoi l’Illutrissime Seigneur cardinal officie-t-il pontificalement avec bottes et éperons ? N’a-t-il pas appris cela dans les leçons du docteur Richer ?

« Où, quand et comment sera enseveli l'Illustrissime Seigneur? Qui suivra ses funérailles? Lèguera-t-il en mourant ses biens à la Sorbonne, et quels sont-ils ? Un bréviaire ou un glaive ? Un chapeau rouge ou un casque ? Et où peindra-t-on le bréviaire ? sur le sol, parce qu'il l’a foulé aux pieds ? ou devant ses yeux pour qu'il commence à le lire ! 2...»

Les autres questions n'étaient pas moins offensantes ; quelquesunes ne respectaient ni les infirmités ni la vie privée de Richelieu. Traité en disciple de Machiavel, le cardinal montra une irritation proche de la fureur. Toutes les blessures faites à son amour-propre par l’Admonitio ad Regem s'étant rouvertes, il eut le tort de ne pas.contenir son ressentiment; il alla jusqu’à jurer la mort du coupable s’il le trouvait. Et que ne fit-il pas pour cela? « Moyens indignes et hommes infâmes? », tout lui fut bon. Ses informateurs cherchèrent d’abord parmi les polémistes du temps. Le nom de Garasse s’offrit à euxet les ennemis des Jésuites s’ingénièrent à confirmer leurs soupçons. D'ailleurs il ne fut pas difficile de le faire partager à Richelieu. Voulut-il obtenir des aveux en feignant la conviction? voulut-il simplement se venger sur quelqu'un d’une offense impunie * ? nous l’ignorons ; mais nous savons qu’il usa de procédés inexcusables. Laissons Garasse lui- . même nous en faire le récit.

« Environ le 20° de janvier [1626] fut apporté d'Allemagne un livret de quinze ou seize pages Quaestiones politicae quodlibeticae….. Ce livret, très ingénieux et plein de venin, portoit le nom deM. de Bassompierre en ces termes: Bassompetroeus vidit el approbavit. De deux copies seules qui furent portées dans Paris,

1. Quaestiones politicae, quodlibeticae; agitandae in majori aula Sorbonica, diebus saturnalibus, mane el vespere, praesidente illustrissimo cardinali de Richelieu. sive de Rupella, anno 1626 ; cum facultale superiorum ; Bassompetroeus vidit et approbavit.

2. Nisard, Les Gladiateurs de la République des lettres, t. IX, p. 361.

3. Lettre du P. de La Tour au P. Gén., 15 janvier 1626 (Franciae Epist., t. I, f. 45).

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96 SOUS RICHELIEU. se PREMIÈRE PARTIE.

l’une fut donnée à M. de Metz à l'issue du Louvre, et l’autre à M. le Lieutenant civil, lequel l'ayant leu la fit voir à M. le Cardinal de Richelieu, qui d'abord montra des ressentiments incroyables et fit toutes les diligences pour sçavoir d’où et de quelles maïns venoit cetescrit. Buon, libraire, homme très honorable pour sa qualité et ami de notre Compagnie, sçachant toutes les inquiétudes de M. le Cardinal, le fut trouver pour lui faire entendre que c’estoit luy qui avait receu le paquet, lequel lui avoit esté envoyé de Nancy. M. le Cardinal voulut s’esclaireir de cette affaire, et pour cet effect il appelale facteur du messager de Nancy pour scavoir de luy la vérité, lequel avoua franchement qu'il avoit apporté ledit paquet à M. Buon; et enquis plus outre d’où il l’avoit pris, respondit qu'on l’avoit jetté par la fenestre de la chambre basse, suivant le style ordinaire usité entre les messagers de France. Ces deux copies desquelles j'ay parlé, en firent esclore un millier dans huit ou dix jours, n’y ayant bon esprit dans Paris quin'en voulût avoir copie escrite à la main, à quelque prix que ce fust. :

-« Nos ennemis ne laissèrent point écouler cette occasion, mais taschèrent de persuader à M. le Cardinal qu'il venoit de ma veine et de ma plume. Les principaux calomniateurs furent ceux qui ont esté cy-devant nommés, scavoir : Favereau, Laffemas, Du Moustier, Saint-Rémy, Villiers et Saint-Germain, lesquels gagnèrent tellement la créance de M. le Cardinal et de ses domestiques, qu'on m'’accusoit publiquement d'avoir composé, ou du moins donné des mémoires pour la composition dudit livret.

« Nos Pères, ayant apris les effects estranges que cette calomnie avoit opéré dans l'esprist du Roy et de M. le Cardinal, furent d’advis que j'allasse trouver mondit Seigneur le Cardinal pour luy faire entendre mon innocence; ce que je fis le 26 de janvier. Car l'ayant salué dans Chaillot sur le poinct qu'il sortoit pour ouyr messe dans l’église des Pères Minimes, je luy protestay que le bruit que ses domestiques faisoient courir estoit grandement préjudiciable et contraire à la protestation que je faisois publiquement d'estre son très humble serviteur. À ces paroles M. le Cardinal me prenant par la main me dit avec un accent plein de colère : « Ne dites point, mon Père, que ce sont mes domestiques; « car plus de cinquante personnes d'honneur m'ont assuré « qu'homme du monde ne peut avoir faict ce livre que vous «seul ». Sur quoy me trouvant estonné d’abord et prenant de nouvelles forces de mon innocence, je lui donnay pour ostage ma part

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de paradis, et je luy juray mon salut que j'estois injustement calomnié. Ce jurement prononcé avec grande force, en présence de plus de cinquante personnes d'honneur, désabusa l'esprit de M. le Cardinal, en sorte que me prenant par la main : « Ha, mon Père, je le crois et n’en veux point « d'autre preuve; mais quiconque soit, qu'il s’asseure que «€ pour les intérests du Roy, j'en sçauray bien tirer justice; car, « pour ce qui me touche, je le pardonne volontiers et de bon « cœur. »

« J’adjoutay, pour une entière justification, que, grâces à Dieu, je n’avois pas perdu le sens commun depuis deux mois, auquel temps je luy avois dédié ma Somme de théologie, taschant de reconnoistre son mérite en termes très honnorables. Il répartit : «Je Le crois, mon Père, et n’en soyez plus en peine, » Néant-

moins, l’après-dinée mesme de ee 26 de janvier, nous apprismes. 15, ; PP ;

par le rapport de M. le Président de Lamoignon, que l'esprit de M. le Cardinal estoit si fort prévenu de cette créance que, tacitement et sous-main, il faisoit faire des enquestes par Laffemas et Favereau, qui se portoit en qualité de dénonciateur; ce qui fut cause que le lendemain 27, le P. Cotton, par l’advis de ses consulteurs, trouva bon de me faire jurer sur les saints Evangiles

et sur la part de mon salut, de luy dire si, directement ou indi- .

rectement, j'avois contribué à la composition de ce libelle. Je juray derechef, estant à genoux devant le P. Cotton, mon Provincial, et les principaux Pères de la maison et du collège, que j'estois entièrement innocent ct terminay mon jurement par ces paroles, tenant la main sur le canon de la messe : Zta Deus me adjuvet et haec sancta Evangelia.

« Cela fait, le P. Cotton et le P. de Séguiran partirent pour aller à Chaillot trouver M. le Cardinal et luy donner toutes les asseurances que la Religion et la prudence humaine peuvent donner en ce cas. M. le Cardinal dit froidement qu'il estoit marry de la peine qu'ils avoient pris, et que j’avois tort de me mettre en peine, après l’asseurance qu’il m'avoit donnée Le jour devant: quiconque fust, au reste, l'auteur de ce livret, qu’il s’en repentiroit. Nos Pères luy dirent derechef qu’ils mettroient la main au feu pour soutenir mon innocence. Le P. Séguiran luy ayant dit qu’il vouloit estre bruslé pour moy, M. le Cardinal se déclara plus qu’il n’avoit faict, luy disant : « Mon Père, je vous conseille de

« respondre pour vous mesme. » Le P. Cotton ajouta : « /n me

€ sit ista maledictio. Car ou il est innocent, ou il est le plus COMPAGNIE DE JÉSUS. — T. IV. 7

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« méchant homme du monde, ce que nous n’avons pas recogneu « jJusques à présent.

L'après-dinée du mesme jour 27, en plein conseil, M. le Cardinal produisit ce libelle, et dit haultement qu'il sçavoit de bonne part que j’estois innocent, et que c’estoit une calomnie de nos ennemis, laquelle estant découverte méritoit d’estre chastiée exemplairement. Ce tesmoignage deschargea nostre Compagnie, estant donné en présence du Roy par la bouche de celuy qui se sentoit le plus intéressé. On ne laïssoit pas néantmoins d'assurer

publiquement que, le lendemain 28, mon livre devoit estre

bruslé par la main du bourreau, en la cour du Palais. Laffemas et Favereau faisoient des assemblées dans la maison de Saint- Germain, ausquelles on examinoit tous mes livres pour en tirer quelque conformité du style; et en effet ils portèrent à à M. le Car-dinal un papier dans lequel il y avoit ving-cinq ou trente conformitez prétendues, la plus part si honteuses et ridicules, que mondict Seigneur ne jugea pas à propos de les faire voir à personne, et si ne laissoit pas néantmoins d’asseoir son jugement par une préoccupation funeste, disant à tous nos Pères qui le voioient que j'avois tort et faisois déshonneur à nostre Compagnie; que Je me perdrois, s'ils n’y prenoient garde, et mettrois nostre Société en peine.

« Favereau et Laffemas passèrent bien Plus avant. Car ayant use le moyén de retirer quelques feuilles escrites de ma main, ils contrefirent mon caractère et escrivirent une lettre en mon nom à un imprimeur de Venise, par laquelle je le priois de m'envoyer une centaine des [questions] politiques que j'avois faictes, lui recommandant sur toutes choses le secret. Ayant dressé et minutté cette lettre, ils la portèrent à M. le Cardinal, qui la montra au P. Cotton, pour sçavoir $i c'estoit mon caractère. A quoi le Père repartit que, sur sa part de Paradis, c ’estoit une pure calomnie et une fausseté digne de mort, Iuy protestant, au reste, de m'envoyer le lendemain avec des papiers escrits de ma main, pour découvrir la vérité du faict. J’y fus trois ou quatre fois, mais en vain, car jamais je ne sceus aborder mondit Seigneur le Cardinal, pour luy faire entendre l’imposteure de mes ennemis.

Le Roy cependant et la Reine disoient que c’estoit moy qui avois composé ce libelle. Ce que le P. Suffren ayant appris par le rapport de ceux qui hantoient plus franchement la Cour et la Reine mère, résolut de faire ses plaintes au Roy. Et en effect,

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la veille de la Chandeleur, devant que de confesser le Roy, il se jetta à ses pieds luy disant : « Sire, je demande à Vostre « Majesté protection et justice, de la part de nos Pères quisont plus : « persécutez et opprimez maintenant qu'ils n’ont esté du temps « mesme du feu Roy vostre père de 'glorieuse mémoire, quand « il n’estoit pas encore dans le giron de l'Eglise catho ie » À ces paroles, le Roy se mit en action et dit au P. Suffren d’une voix puissante : « Si vous estes affligez, vous le méritez bien. Car

pourquoy est-ce que le P. Garassus escrit contre moy et contre « M. le Cardinal de Richelieu!? »

« Le P. Suffren cuida pasmer à ces paroles, et prenant des forces de nostre innocence, il dit au Roy : « Si le P. Garassus a « escrit ce livre, je veux estre chastié pour luy et subir toutes « les rigueurs de justice. Je prie Vostre Majesté de se souvenir « de ce qu’elle m’a promis, quand j'entray en cette charge : « qu'aux accusations qu'on feroit contre nous, elle garderoit une « oreille à nostre innocence, pour s’esclaircir avec moy. — Mais « quoy, dit le Roy, ce n’est donc pas le P. Garassus qui a faict « ce livre? Cependant Laffemas me l’a juré. » -

« Le Père ne laissa pas écouler l’occasion pour luy faire entendre les qualités de Laffemas, qui avoit esté déclaré infâme par arrest, luy remonstrant que Sa Majesté estoit obligée en conscience de fermer les oreilles tant à Laffemas qu'à Du Moustier et autrés semblables, qui font triomphe de calomnier nostre Compagnie et luy rendre de mauvais offices. Il promit au Père qu’il n’en croiroit rien plus, et que désormais il ne se laissercit pas prévenir à Laffemas. La Reine régnante nous fit la mesme faveur d'en parler à Sa Majesté et de luy faire entendre que c'estoient des ennemis de nostre Compagnie qui probablement avoient composé ce livre pour nous rendre odieux, et qu’il n’y a point d'apparence qu’un homme qui dit la messe chaque pue alt mis uns à un si méchant ouvrage.

« Si dans la Cour du Roy nous estions persécutez à l’occasion de ce libelle, nos affaires n’estoient pas en meilleur ordre dans la Cour du Parlement. Car ce livre ayant esté bruslé par arrest des Chambres assemblées, M. Servin, qui avoit sur le cœur la mémoire du Banquet des Sages?, invectiva furieusement contre moy, suscitant les esprits des juges à un décret de prise de corps. Après sa harangue, un des plus anciens conseillers ecclésias-

1. Cf. Lettre du P. Suffren, 29 janvier 1626 (Franciae Epist., t. I, f, 48). 2. Ouvrage satirique de Garasse, voir t. III, p. 565.

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tiques, se levant en colère, jura le nom de feu que j'en mourrois, s’il estoit un de mes juges. M. le Président d'Osembray et M. Deslandes, Doyen de la Cour, s’opposèrent fortement à la conjuration de Servin, me donnant advis de tout ee qui s'estoit passé, le troisième jour de février, auquel jour je reeeus sur le tard advis de me sauver la nuict suivante, d'autant que la brigue de Servin estoit si forte que, le lendemain quatrième de

février, l'on debvoit asseurément décréter prise de corps contre

moy, et me mettre en laConciergerie.

« Nos Pères, devant que de rien déterminer, trouvèrent bon d'envoyer le P. Tacon chez M. le Procureur Général, pour prendre son conseil. Le Père Y fut sur les huict heures du soir, et ayant faict entendre à mondit Seigneur le Procureur Général l’advertissement qu’on nous avoit donné, il conseïlla à nos Pères de ne rien changer pour cette nuict, d'autant, luy dit-il, « que « le dessein de vos ennemis seroit de donner l’espouvante au « P. Garassus et le rendre criminel par son absence. Au reste, « dites-luy de ma part qu'il n’aye point de peur, pour ce qu'en « tout cas on ne peut décréter prise de corps contre luy que « sur les conclusions des Gens du Roy, ou sur les plaintes de « M. le Cardinal de Richelieu, s’il se rend partie. Or, quoy « qu’il puisse arriver, je luy en donneray advis quatre heures « devant pour le moins, et en quatre heures, dit-il, on fait bien « de la besogne. » |

« Le bruit courut cependant par toute la ville de Paris que j'estois dans la Conciergerie, prest d’estre-mené en Grève, opinion qui s’échauffa si fort dans l'esprit de la populace, que plus de mille personnes accoururent, qui au Palais, qui vers la Grève, qui dans nostre maison, pour voir s'il estoit véritable. Deux princes, sur cette rumeur, envoyèrent à Saint-Louis, pour me prier de me sauver en leur hostel, et ce bruit ayant esté porté dans l'assemblée du Clergé, on s’apperceut, au discours et au visage de plusieurs Évesques, [d’| un ressentiment et [d’] une affection bien différente. Les uns en triomphoient comme d’une chose faicte, et les autres en tesmoignoient de l'affliction. En suite de ces opinions, M. le Cardinal et ses domestiques, ou ceux qui luy pensoient faire plaisir, n’ont laissé couler aucune occasion, durant le caresme passé, de calomnier et d'afliger nos Pères, syndiquant leurs prédications, leur imposant des chosés honteuses, leur envoyant, en chaire de vérité, des épigrammes impudiques, après l'Ave Maria, les coudoyant et

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heurtant dans l’estomach à l’issue de la chaire, les trompétant et injuriant par les rues avec des atrocités non pareilles.

« L'un de ceux qui s’est porté le plus ardemment contre nous, a esté cet homme de néant, nommé Tarin, Recteur de l'Université; lequel, comme j'ay dit, de pauvre garçon ballieur [balayeur] de classes de La Flesche, et fils d’un meunier de Rochefort en Anjou, ayant esté promeu à cette charge, a tasché par ses ingratitudes d’effacer toutes Les obligations qu’il nous a, prattiquant et mesnageant tous les sujets imaginables pour nous perdre. Celuy-cy donc, se présentant le jour de la Chandeleur devant le Roy, pour luy donner le cierge, suivant la coutume, se fit accompagner d’une trentaine des plus factieux de l’Université ; et, après avoir dit quatre ou cinq mots à la louange du Roy, qui est le thème de semblables actions, il se jetta comme tout forcené à genoux devant Sa Majesté, luy disant : « Sire, je « suis icy de la part des Universitez de France, pour vous dire que « ce sont les Jésuites qui ont composé les livres intitulez : Admo- « nilio ad Regem et Quaestiones politicae. Nous nous présentons à « Vostre Majesé, Sire, en qualité de dénonciateurs pour descharger « nostre conscience. » À ces paroles, le Roy l’interrompit disant : « Je suis bien ayse du soin que vous avés du salut de mon « Estat et de ma vie; passez outre. » Ces paroles assommèrent si fort d’estonnement l'esprit de ce jeune garçon, qu’il ne seeut jamais dire autre chose, si ce n’est : «0 ciel! O terre! » et s'égara si loing qu'il appresta à rire à toute l'assistance qui estoit très belle et très honorable !. »

Les ennemis de la Compagnie n’ayant pas réussi dans leurs projets contre le P. Garasse, incriminèrent un jésuite d'Allemagne, comme ils l'avaient fait autrefois pour l’Admonitio ad Regem. Richelieu, sans contrôler la vérité de leurs assertions, se laissa persuader. « Il y a trois jours, écrivait le P. Suffren au mois de juillet 1626, le cardinal s’est plaint devant moi de la conduite d'un des Nôtres à son égard. Je l’ai défendu comme j'ai pu, en disant que personne parmi nous n’était capable d’une si noire ingratitude; mais je ne crois pas avoir complètement dissipé ses soupçons. Prions Dieu de l’éclairer afin qu'il comprenne combien la Compagnie lui est toute dévouée. S’il ne nous conserve pas son affection, nous devons nous attendre à toutes sortes de

désagréments ?. »

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